La guerre de Sept Ans, qui se déroule de 1756 à 1763, est souvent éclipsée dans les mémoires par le conflit mondial suivant, mais elle mérite amplement qu’on s’y attarde. Certains historiens aiment d’ailleurs rappeler que la guerre de Sept Ans fut, à bien des égards, une véritable guerre mondiale, bien avant celle de 1914. Elle a impliqué tous les continents, des champs de bataille en Europe aux colonies d’Amérique, en passant par l’Inde, les Philippines et même quelques affrontements en Afrique. C’est dire l’ampleur du chaos.

Le conflit trouve ses racines dans une Europe centrale en pleine recomposition. Après la guerre de Succession d’Autriche, qui n’a réglé aucun des contentieux profonds du continent, les grandes puissances cherchent toutes à redéfinir leurs alliances. La Prusse, par exemple, sort de cette première guerre avec une nouvelle assurance. Elle a affirmé son indépendance et, surtout, elle a arraché la Silésie à l’Autriche, une région riche et stratégique.
Mais cette conquête l’isole dangereusement, prise en étau entre la Saxe, la Pologne, la Russie et, bien sûr, l’Autriche, qui ne rêve que d’une chose : récupérer son territoire perdu et remettre la Prusse à sa place. L’Autriche, pourtant, se sent trahie par son allié naturel, la Grande-Bretagne. Les deux pays partageaient des intérêts depuis longtemps, mais Londres semble plus préoccupée par ses ambitions coloniales que par les querelles continentales. C’est là que se dessine le grand renversement des alliances.
La France, ravie de se rapprocher de la couronne autrichienne, ne se fait pas prier. De l’autre côté, la Grande-Bretagne se tourne vers la Prusse, découvrant une affinité surprenante. Les Britanniques ont un problème tout à fait royal : leur roi est également prince de Hanovre, et abandonner cette région serait un affront impardonnable. Ils ont donc besoin d’un soutien terrestre sur le continent, et la Prusse, avec sa machine militaire redoutable, semble toute désignée.
Le vrai enjeu pour Londres, pourtant, reste la France. Les colonies américaines sont à un point de tension maximal. Les possessions françaises, bien que moins peuplées, étouffent les colonies anglaises dans un étau territorial insupportable. En Inde, les choses ne vont guère mieux : les deux puissances s’affrontent par seigneurs locaux interposés, et les frictions deviennent de plus en plus violentes.
Avec la Prusse pour protéger Hanovre, la Grande-Bretagne se sent enfin préparée à affronter les Français sur tous les fronts. Ces derniers, eux, ont négligé leurs colonies, même démographiquement, et leur machine militaire n’est plus de taille à rivaliser. La Russie, quant à elle, domine désormais sans partage l’est de l’Europe et la Baltique. Elle voit d’un très mauvais œil la montée en puissance de la Prusse, et son alliance avec la Grande-Bretagne ne fait qu’accroître son inquiétude.
Elle rejoint donc le camp franco-autrichien, bientôt renforcé par la Suède, la Saxe, la Pologne et Naples. L’Europe entière est prête à exploser, et comme toujours dans pareille situation, elle finit par le faire. Frédéric II de Prusse, qui se sent en infériorité numérique, décide de prendre l’initiative. En 1756, il envahit la Saxe.
L’opération est rapide : l’armée de secours autrichienne est repoussée, et la Saxe tombe en quelques semaines. Mais c’est le feu aux poudres. Les Français, de leur côté, surprennent la flotte anglaise en Méditerranée et s’emparent de Minorque. Ils envoient ensuite une armée conséquente vers Hanovre, bien décidés à capturer cette ville pour obtenir un élément diplomatique de premier ordre à négocier avec Londres.
Ils parviennent à la faire capituler en juillet 1757, puis se tournent vers Frédéric II pour lui mettre la pression. Le roi de Prusse, pourtant, n’est pas homme à se laisser faire. Il attaque Prague, mais les Autrichiens réagissent vite et le forcent à se retirer après la bataille de Kolin. Pendant ce temps, les Russes s’enlisent à l’ouest, incapables de progresser.
Frédéric doit rapidement faire face aux attaques françaises et autrichiennes. Il le fait avec un brio remarquable, remportant coup sur coup les batailles de Rossbach et de Leuthen, deux victoires qui le rendront célèbre et qui marqueront durablement l’histoire militaire européenne. Mais en 1758, la Prusse commence à montrer ses limites. Son armée, bien qu’extraordinaire, est limitée en nombre d’hommes et ne dispose d’aucune réserve.
Aucun de ses adversaires ne baisse les bras. Frédéric II est contraint de courir d’une attaque à l’autre, épuisant ses troupes et son royaume. Bien que victorieux à Zorndorf ou à Tornow, il finit par craquer à Hochkirch. Heureusement pour lui, les Autrichiens ne savent pas profiter de leur avantage.
Les Français, eux, sont finalement repoussés de Hanovre par une armée de mercenaires financée par Londres. Si la Grande-Bretagne ne déploie pas de troupes importantes sur le continent, elle exerce une pression constante sur la France, finançant des armes et des mercenaires, attaquant même les côtes françaises. Les Anglais prennent Cherbourg, mais ne parviennent pas à aller plus loin. Cette capacité des Français à tenir sur le continent est néanmoins un revers cuisant pour Londres, qui garde malgré tout confiance, et pour les Prussiens, qui tiennent le coup tant bien que mal.
Ils vont en avoir besoin, car 1759 s’annonce comme une année terrible. Ravitaillés par les Autrichiens, les Russes gagnent enfin en mobilité, et les Prussiens enchaînent les défaites. La coordination entre Autrichiens et Russes porte ses fruits, et en août, à Kunersdorf, Frédéric II est très clairement battu par une armée austro-russe. La route de Berlin s’ouvre devant les vainqueurs.
La Prusse aurait alors dû être définitivement vaincue. Mais les Autrichiens et les Russes ont la mauvaise idée de se disputer, de mal coordonner leurs efforts, et de laisser les renforts rejoindre Frédéric II. Ils ne profitent pas de leur victoire. Pendant ce temps, les Français s’enfoncent.
Incapables de remporter la moindre victoire décisive, ils échouent à nouveau devant Hanovre, notamment à Minden, et perdent toute possibilité de contrôle maritime. Alors, que fait une puissance complètement perdue dans une guerre qui lui échappe ? Elle cherche à envahir l’Angleterre. Et comme toujours, l’invasion échoue lamentablement.
Les Français perdent leur flotte à Brest et à Toulon. 1759 devient pour les Britanniques une année miraculeuse, une Annus Mirabilis, tandis que les Français, eux, regardent le fond du gouffre. En 1760, la guerre est déjà jouée pour la France en Europe. Hanovre est sauvé, et le conflit perd un peu de son intensité.
Tous les belligérants commencent à subir les conséquences financières d’un conflit qui s’éternise. Seule la Prusse reste sous la pression de la Russie et de l’Autriche. Frédéric II ne peut plus faire que de la défensive, mais il tient bien la Silésie et la Saxe. Il perturbe la logistique ennemie grâce à des raids derrière les lignes, donnant du champ à des adversaires un peu trop attentistes à son goût.
Jusqu’en 1762, où survient ce qu’on appellera le miracle de la maison de Brandebourg. La Prusse est acculée, incapable de tenir la Poméranie face aux Russes, ni la Silésie face aux Autrichiens. C’est alors que la tsarine Élisabeth Ire meurt. Son fils, le nouveau tsar Pierre III, est un admirateur inconditionnel de Frédéric II.
Il arrête immédiatement la guerre avec le traité de Saint-Pétersbourg, et va même jusqu’à offrir son allégeance à la Prusse. Pierre III sera écarté du trône quelques mois plus tard par sa femme, la future Catherine II, mais celle-ci ne relancera pas le conflit. L’Autriche se retrouve isolée, sans espoir de victoire décisive. En février 1763, la guerre est close avec le traité de Hubertusburg.
Une pause s’impose. Notons simplement que l’Espagne est entrée dans la guerre aux côtés de la France en 1762, et que les deux pays ont ensemble envahi le Portugal, allié de la Grande-Bretagne. Ce fut un désastre inutile de plus, mais cela a tout de même créé des combats en Uruguay et aux Philippines. Les Français n’ont décidément rien réussi dans cette guerre.
Territorialement, en Europe, rien ne bouge. Le traité de Paris, lui, concerne principalement les colonies et sera signé entre Anglais, Français et Espagnols. Mais cette reconnaissance d’un statu quo qui intègre la Prusse fait de ce statut la nouvelle norme. La guerre de Sept Ans instaure un équilibre dans lequel la Prusse devient un acteur puissant.
Le grand perdant de ce nouvel équilibre, c’est la Pologne. Depuis 1700, l’Europe de l’Est a vu deux acteurs devenir majeurs : la Russie aux dépens de la Suède, et la Prusse aux dépens de l’Autriche. Si l’Autriche tient encore son rang, une réalité s’impose : l’Ouest ne peut plus intervenir dans la région. Prusse, Autriche et Russie mènent désormais leur propre danse, là où la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne n’ont plus rien à dire.
Et au milieu de tout cela, la Pologne, trop faible, se fera joyeusement dépecer dans les décennies à venir. La Prusse, elle, gagne un prestige militaire énorme. Son modèle est copié dans toute l’Europe. Frédéric II a démontré à un continent qui recherchait la masse de soldats qu’une armée plus petite, plus manœuvrière, était bien plus efficace et percutante.
Ce principe contraint chaque puissance européenne à généraliser la régimentation des troupes, à les organiser en régiments. La vieille dispute entre l’ordre mince et l’ordre profond trouve une conclusion révolutionnaire. Il aura fallu un siècle et demi pour y arriver, mais la leçon est simple : il faut savoir faire les deux. La régimentation a pour intérêt d’habituer les troupes à manœuvrer avec les mêmes hommes.
Un régiment, de mille à quatre mille hommes, rassemble des bataillons, eux-mêmes composés de compagnies d’une centaine d’hommes. Chaque manœuvre commence à être pensée par soldat dans une compagnie, par compagnie dans un bataillon, par bataillon dans un régiment. Cette idée n’était pas nouvelle, mais la guerre de Sept Ans la formalise et la généralise, faisant de l’infanterie un outil bien plus flexible et adaptable. Une compagnie en ligne doit par exemple passer un défilé tout en gardant son ordre, en permettant à chaque soldat de retrouver sa position initiale.
Entraînées à répétition, les troupes conservent leur cohésion et restent opérationnelles. Cette formalisation relance les attaques d’infanterie sous le feu, une tactique qui avait déjà surpris bien des observateurs chez Frédéric II. La France, elle, sort traumatisée du conflit. Son infanterie est mal organisée, sa cavalerie sans impact, son artillerie inutile.
Tout est à repenser, et la remise en cause sera profonde. L’après-guerre accouche d’un bouillonnement intellectuel intense. Les bases de la division sont jetées, la formation et le matériel de l’infanterie sont repensés. C’est surtout l’artillerie qui connaît une révolution.
Le système de Vallières s’est montré totalement dépassé face aux canons légers qui ont fait leurs preuves sur les champs de bataille. Gribeauval, malgré de nombreuses critiques, refonde l’artillerie française avec une efficacité remarquable. Mobilité, standardisation des calibres et de la poudre, réflexion sur l’emploi des différents modèles : on assiste aux débuts de l’artillerie de masse moderne, celle dont Napoléon saura si bien tirer parti. Enfin, vient l’aspect économique.
Au sortir de la guerre, la Grande-Bretagne et la France ont pratiquement doublé leur dette. La Prusse est en ruines, l’Autriche et la Russie sont essoufflées. Si la France accepte de continuer à s’endetter, la Grande-Bretagne, elle, augmente les taxes dans ses colonies, notamment américaines. Cette décision alimente clairement les velléités indépendantistes des colons, qui auraient préféré qu’on reconnaisse leur apport dans cette guerre.
Certains historiens avancent même que la Révolution française trouve une partie de ses racines dans ce conflit. Les batailles ont été particulièrement meurtrières, et le tiers état a très mal vécu le traitement réservé par la noblesse dans l’armée. L’économie française est durablement marquée par cette guerre, et les bases de ce qui va suivre sont jetées. Et voilà, c’est la fin de cette première partie.
Il reste encore beaucoup à dire sur la guerre de Sept Ans, ses batailles d’outre-mer et ses conséquences mondiales. Mais pour l’Europe, cette guerre a bouleversé les équilibres, redessiné les puissances et posé les fondations d’un monde nouveau. La Prusse s’impose comme une force avec laquelle il faudra compter, la France découvre l’ampleur de son retard, et la Grande-Bretagne commence à récolter les fruits amers d’une victoire qui, bientôt, se retournera contre elle.


