Aujourd’hui, j’avoue que j’ai un peu peur, parce qu’on va s’attaquer à une guerre bordélique : la guerre de Trente Ans. La seule chose simple qu’on puisse dire, c’est qu’elle a duré trente ans. La guerre de Cent Ans en a duré cent seize, la guerre de Treize Ans douze, et la guerre de Sept Ans neuf si on compte les Amériques. La guerre de Trente Ans, elle, a bien duré trente ans.

Voilà, au moins, ça, c’est simple. Pour comprendre à la fois l’aspect géopolitique et l’influence militaire, on va parler de toute la guerre en un seul épisode. Ce conflit s’est déroulé en Europe de 1618 à 1648, et il fut tellement violent que les traités qui l’ont clos ont cherché à éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise. Avec près de vingt pour cent de la population européenne qui y est passée, on comprend que le choc fut immense.
Tout commence par une insurrection locale et religieuse, mais le conflit finit par devenir global et politique. On le décompose en quatre phases : bohémienne, danoise, suédoise et française. Allons-y étape par étape. En 1618, l’Europe sort à peine d’un siècle secoué par les guerres de religion, déchirée entre protestants luthériens, calvinistes et catholiques.
La paix d’Augsbourg de 1555 avait stabilisé les choses en instaurant le principe du « cujus regio, ejus religio » : la religion du peuple est celle du prince régnant. En 1618, l’Europe se répartit donc entre États protestants et États catholiques, mais les Habsbourg, dont une branche dirige l’Espagne dominante et l’autre l’Autriche avec plusieurs territoires allemands, veulent imposer l’hégémonie du catholicisme. Les deux branches sont théoriquement séparées, mais elles mènent une politique commune qui les lie étroitement. Le Saint-Empire romain germanique, ce conglomérat de micro-États allemands, est divisé et instable.
Alors quand la Pologne catholique réclame qu’un roi catholique soit placé à la tête de la Bohême protestante, l’occasion paraît trop belle. Sauf que cette intervention, qui impose le catholicisme selon le principe de la paix d’Augsbourg, ne passe pas du tout auprès des Bohémiens. Le coup d’envoi de la guerre intervient le 23 mai 1618 lors de la défenestration de Prague. Trois messagers du nouveau roi sont jetés par la fenêtre, et la révolte éclate.
Depuis un moment déjà, les protestants allemands observaient la situation avec inquiétude. Quand la Bohême se soulève, ils craignent que les Habsbourg ne lancent une catholicisation forcée. Le Palatinat et la Basse-Saxe s’arment, la Bohême se révolte, la Transylvanie apporte son soutien. Les Ottomans aimeraient bien profiter de la confusion, mais la Pologne leur déclare la guerre, et les deux camps s’enlisent dans la guerre polono-turque de 1620 à 1621.
Pendant ce temps, les armées des Habsbourg d’Autriche prennent rapidement l’avantage. En 1620, grâce au général Tilly, ils remportent la bataille de la Montagne Blanche. La Bohême est écrasée, purement et simplement supprimée, et rattachée aux domaines des Habsbourg d’Autriche. La Transylvanie se retire.
Et ça aurait dû s’arrêter là. Ça aurait dû. Mais à côté, les Espagnols se disent qu’ils peuvent bien en profiter. Depuis déjà cinquante ans, les Habsbourg d’Espagne tentent d’écraser les indépendantistes hollandais des Provinces-Unies, mais ils ont du mal à acheminer leurs troupes, notamment à cause de la discontinuité de leur territoire.
Et devinez qui se trouve sur leur chemin, et qui vient justement de lever une armée ? Le Palatinat, territoire riche et protestant qui ne digère pas l’annexion de la Bohême. Les Espagnols en veulent donc au Palatinat. En face, les États protestants, eux, sentent la peur du massacre s’emparer d’eux et refusent tout désarmement.
Trois champions apparaissent pour leur cause, ce qui complique considérablement le conflit : Mansfeld avec vingt mille hommes, Brunswick avec quinze mille hommes, et Bad Durlach avec quinze mille hommes également. Tilly et les catholiques sont forcés d’insister et livrent plusieurs batailles à la fortune diverse. Mais à Stadtlohn, en 1623, Brunswick est écrasé. Les Espagnols contrôlent alors l’ouest et le sud de l’Allemagne, d’autant plus que la Bavière les a rejoints.
Les Français dépriment dans leur coin en voyant les Espagnols gagner ainsi, et les protestants s’apprêtent psychologiquement à devoir abandonner leur foi. Commence alors la période danoise en 1625. Christian IV de Danemark n’accepte pas le sort réservé aux luthériens, et il veut bien en profiter pour récupérer quelques terres. Les Espagnols font alors appel au mercenaire Wallenstein qui, avec Tilly, écrase coup sur coup les protestants allemands et les Danois aux batailles de Dessau et de Luther.
Les Danois voient même les catholiques envahir leur territoire et décident de signer la paix de Lübeck, qui les sort définitivement de la guerre. Pendant ce temps, les Espagnols et les Français s’échauffent dans le nord de l’Italie pour le duché de Mantoue. La guerre se calme un peu. Puis Gustave Adolphe de Suède décide d’intervenir en 1631, après avoir enfin gagné sa guerre contre la Pologne.
C’est le début de la période suédoise. Privé de l’aide de Wallenstein, jugé trop violent, Tilly doit composer. Il met à sac Magdebourg, puis envahit la Saxe pour l’empêcher de rallier les Suédois. Mauvais calcul, qui le mène directement à la défaite de la première bataille de Breitenfeld.
Là, le conflit est vraiment relancé. Pour la première fois, les catholiques sont en difficulté, et les protestants ont enfin un leader fort en la personne de Gustave Adolphe. Les Suédois retournent le cours de la guerre, écrasant la Franconie, l’Alsace et Mayence. Wallenstein est rappelé et rééquilibre les forces.
Gustave Adolphe le bat à Lützen en 1632, mais il meurt au cours de la bataille, ce qui désorganise complètement les Suédois. Après pas mal de flottements, les Espagnols reprennent la main. D’abord, ils assassinent Wallenstein, qui cherchait à créer son propre royaume. Ensuite, ils battent les Suédois à Nördlingen en 1634.
Le conflit semble gagné pour les Habsbourg. Mais c’est là que commence la période française. Certes, la France est catholique, mais les Habsbourg menacent de l’encercler. La guerre devient alors totalement politique.
La France cherche à affaiblir l’Espagne en avançant au nord et à l’est. Ce ne sont pas moins de cent vingt mille hommes qui entrent dans le conflit : ils attaquent l’Alsace, soutiennent les Néerlandais dans leur lutte pour l’indépendance et déstabilisent le nord de l’Italie. Cela n’empêche pas les Espagnols d’en finir avec le Brandebourg et la Saxe par le traité de Prague, et de repousser les Suédois vers le nord. En 1640, on peut dire que le combat se simplifie.
L’Espagne, l’Autriche, la Saxe et la Bavière combattent la France, la Suède et quelques États allemands protestants. Les armées font des allers-retours et ravagent les campagnes. Le nord de la France est menacé, mais l’Espagne manque d’énergie et surtout d’argent. Torstenson, nouveau commandant suédois, relance son pays en créant une armée très capable, qui remporte la seconde bataille de Breitenfeld en 1642.
Les Espagnols tentent alors une invasion de la France, mais ils sont écrasés à Rocroi en 1643, une bataille qui voit les tercios perdre leur hégémonie sur le champ de bataille. La bataille de Rocroi est très importante dans l’imaginaire français. C’est d’ailleurs en 1643 que commencent les négociations de paix, mais elles dureront cinq ans. Cette période verra les Pays-Bas obtenir les succès qui mèneront à leur indépendance.
Les Suédois avanceront et gagneront la bataille de Jankov, tandis que les Français, avec Turenne, gagneront du terrain en Allemagne. À part une invasion ratée de la Catalogne par les Français, les négociations tournent en leur faveur, ainsi qu’en faveur des Suédois. La bataille de Lens, gagnée par Condé contre les Espagnols, ne fera que renforcer cet avantage. Les traités de Westphalie sont signés le 24 octobre 1648, mettant un terme à la guerre de Trente Ans et à la guerre de Quatre-Vingts Ans des Provinces-Unies.
L’Espagne et la France continueront un peu jusqu’au traité des Pyrénées en 1659, mais c’est une autre histoire. Personne ne veut vraiment rentrer dans le conflit, et ça s’arrête là. Maintenant, pourquoi les traités de Westphalie sont-ils si importants ? Commençons par quelques chiffres pour mesurer l’ampleur du désastre.
Le conflit a engagé au moins un million de soldats dans une Europe d’environ dix-sept millions d’habitants. Entre les famines, les armées qui vivent sur le pays, les massacres religieux et les troubles sociaux, les civils souffrent énormément. Certaines régions se font rouler dessus plusieurs fois. Les pertes démographiques sont difficiles à évaluer précisément, mais dans l’idée, on observe une diminution de soixante-quinze pour cent de la population en Alsace, de soixante-cinq pour cent en Poméranie, et de quatre-vingt-dix pour cent dans le Palatinat.
Et ce ne sont que des exemples. À titre de comparaison, on estime que la Première Guerre mondiale a tué environ un virgule sept pour cent de la population mondiale. La guerre de Trente Ans, c’est un virgule trois pour cent. À partir de là, on comprend que l’Europe soit choquée, d’autant plus que cela fait un siècle qu’elle développe l’humanisme.
Les traités de Westphalie sont donc conçus pour que cela ne se reproduise plus. Non pas que la guerre devienne interdite, mais l’idée est de la séculariser et d’en faire un moyen de gestion de la puissance politique. L’État doit primer sur toute autre autorité. On passe de la souveraineté à la souveraineté.
Cela passe par trois principes centraux qui fondent l’Europe moderne. Premièrement, la souveraineté externe : aucun État ne reconnaît d’autorité au-dessus de lui, et tout État reconnaît son égalité avec les autres. Deuxièmement, la souveraineté interne : tout État a autorité exclusive sur ses territoires et ses populations. Troisièmement, l’équilibre des puissances : aucun État ne doit pouvoir vaincre tous les autres, et chaque État s’engage à intervenir si l’un d’eux venait à devenir hégémonique.
Le troisième principe a disparu au fil du temps avec la mondialisation et l’Union européenne, mais les deux premiers restent centraux dans la vision diplomatique actuelle et restent difficiles à contourner. Tout ça pour dire que cette guerre a dessiné des frontières encore d’actualité, et qu’elle a surtout consacré la légitimité de certains États sur d’autres, alors que cela a été décidé par des puissants qui n’ont pas hésité à envoyer militaires et civils au massacre. En parlant de frontières, les traités de Westphalie réorganisent un peu le Saint-Empire romain germanique pour éviter de nouveaux problèmes religieux. La France y gagne des territoires à l’ouest et au sud-ouest.
La Suède s’installe au nord de l’Allemagne. Enfin, l’indépendance des Provinces-Unies et de la Suisse est reconnue. En bref, cela consacre la prise de pouvoir de la France, le déclin de l’Espagne et de l’Église catholique, et le rôle européen de la Suède à la place du Danemark. Mais ça ne règle pas tout, loin de là.
Finalement, les guerres vont reprendre, mais les États forts de la guerre de Trente Ans vont voir arriver deux nouveaux venus qui vont leur tailler des croupières : l’Angleterre et la Russie, plus frais et plus ambitieux. L’art de la guerre, lui aussi, a été chamboulé pendant ces trente années. Si les quinzième et seizième siècles avaient vu l’infanterie récupérer le champ de bataille, la guerre de Trente Ans a vu la cavalerie achever sa mutation et renaître en parallèle du développement de l’artillerie. En gagnant en mobilité, en précision et en quantité, les canons portent la menace sur l’infanterie, surtout lorsque celle-ci est compacte.
La cavalerie devient parfaitement complémentaire en chargeant toute unité trop dispersée. Autrement dit, si une unité de cavalerie rôde dans les environs, l’infanterie a intérêt à rester compacte, mais dans ce cas, c’est l’artillerie qui devient la principale menace. Dilemme. D’autant plus que la cavalerie a adopté les armes à feu et teste de nouvelles formations tactiques, comme la caracole.
Un peu de micro-tactique pour l’occasion. La caracole est une tactique de harcèlement en feu roulant. Disposés sur plusieurs rangs, les cavaliers s’approchent à portée de tir de l’infanterie. Le premier rang tire, part vers la gauche et se place au dernier rang pour recharger.
Les rangs défilent ainsi pour infliger un feu continu en restant hors de portée d’une charge ennemie. Dans l’absolu, l’objectif est plus de désorganiser que de massacrer, la puissance de feu étant insuffisante. Et quoi de mieux que la cavalerie pour faire taire une artillerie mal protégée ? Pour l’infanterie, la professionnalisation s’impose comme la norme.
Les mercenaires font trop de dégâts et coûtent trop cher, et les batailles deviennent trop complexes et chaotiques pour espérer lever des armées au pied levé. Le drill de Maurice de Nassau, technique encore employée aujourd’hui, qui consiste à faire répéter des gestes et des mouvements de formation pour qu’ils deviennent des actes réflexes, se généralise. Elle permet de recruter dans le peuple sans perdre en efficacité. Torstenson en profite pour mettre en place des systèmes de recrutement qui assurent des troupes fraîches sans perdre en qualité.
Les techniques de tir s’améliorent également, et l’abandon des piquiers pour obtenir une plus grande puissance de feu est testé. Bref, vous l’avez compris, la guerre de Trente Ans change tout. Les cartes sont redistribuées, la guerre devient plus politique que familiale, et elle marque les façons de combattre pour au moins un siècle et demi. C’est la fin de cet épisode.
J’espère qu’il vous a plu. Quant à moi, je vous remercie de m’avoir écouté, et je vous souhaite une bonne journée.


