LE DERNIER HIVER DE NOS ÂMES
Chapitre 1 : La lettre qui n’aurait jamais dû exister
Le téléphone sonna à 3 h 17 du matin.
Dans le silence glacé de son appartement parisien, Alexandre ouvrit les yeux brusquement. Son cœur battait déjà trop vite. Depuis plusieurs semaines, une étrange angoisse l’accompagnait chaque nuit, comme si quelque chose de terrible approchait.
L’écran affichait un numéro inconnu.
Il hésita quelques secondes avant de décrocher.
— Monsieur Delcourt ?
La voix était grave.
Professionnelle.
Froide.
— Oui.
— Je suis désolé de vous appeler à cette heure. Je téléphone au sujet de Gabriel Moreau.
Le temps s’arrêta.
Gabriel.
Ce prénom qu’il s’était interdit de prononcer depuis douze ans.
Ce prénom qu’il avait tenté d’effacer avec l’alcool, le travail, les voyages, les relations sans lendemain.
Ce prénom qui, malgré tout, continuait de vivre dans les profondeurs de son âme.
— Que lui est-il arrivé ?
Un silence.
Puis la phrase qui allait détruire tout ce qu’il croyait savoir.
— Monsieur Moreau est décédé il y a trois semaines.
Alexandre sentit le sol disparaître sous ses pieds.
Pendant plusieurs secondes, il ne parvint plus à respirer.
Gabriel était mort.
Mort.
Alors qu’il avait passé douze ans à le détester.
Douze ans à croire qu’il l’avait abandonné.
Douze ans à imaginer qu’il avait refait sa vie ailleurs.
Il était mort.
Et Alexandre n’en savait rien.
Trois jours plus tard.
Le ciel était gris au-dessus du petit village normand où se déroulait la lecture du testament.
Alexandre ne reconnut personne parmi les quelques invités.
Un notaire âgé l’accueillit avec un regard étrange.
Un regard mêlé de tristesse et de compassion.
— Monsieur Delcourt…
— Pourquoi suis-je ici ?
Le vieil homme inspira profondément.
Puis il posa une boîte noire sur la table.
Une simple boîte.
Usée par le temps.
— Gabriel vous l’a laissée.
Le sang d’Alexandre se glaça.
— Pourquoi ?
— Parce que vous étiez la personne qu’il a le plus aimée au monde.
Le silence explosa dans la pièce.
Alexandre sentit sa colère remonter immédiatement.
— Arrêtez.
— Monsieur Delcourt…
— ARRÊTEZ !
Sa voix tremblait.
Ses yeux brûlaient.
— Cet homme m’a abandonné !
Le notaire baissa les yeux.
Comme s’il connaissait déjà cette réaction.
Comme s’il l’attendait depuis longtemps.
Puis il prononça une phrase qui fit vaciller l’univers.
— Non.
— …
— Gabriel ne vous a jamais abandonné.
Alexandre ouvrit la boîte.
À l’intérieur.
Des centaines de lettres.
Classées par année.
Par mois.
Par date.
Douze années.
Douze années de lettres.
Toutes adressées à lui.
Aucune n’avait été envoyée.
Ses mains commencèrent à trembler.
Il ouvrit la première.
“Alexandre,
Ton père est venu me voir aujourd’hui.
Il m’a donné deux choix.
Disparaître.
Ou te voir mourir.”
Alexandre releva brutalement la tête.
Son souffle se coupa.
Non.
C’était impossible.
Il continua à lire.
“Je pensais qu’il bluffait.
Puis il a posé sur la table des photos de toi.
Des photos prises devant ton université.
Devant ton appartement.
Devant ton lieu de travail.
Il savait tout.
Il contrôlait tout.
Et j’ai compris qu’il était capable de te faire du mal.”
Les lettres tombèrent de ses mains.
Son père.
L’homme le plus respecté du pays.
Le milliardaire philanthrope.
Le candidat favori aux élections.
Son héros.
L’homme qui lui avait appris l’honneur.
Cet homme avait menacé Gabriel ?
Non.
Impossible.
Pourtant…
Les preuves continuaient.
Des photos.
Des enregistrements.
Des copies de virements bancaires.
Des témoignages.
Tout était là.
Et ce n’était que le début.
Car plus Alexandre avançait dans les lettres…
Plus il découvrait quelque chose de terrifiant.
Gabriel ne s’était pas contenté de disparaître pour le protéger.
Pendant douze ans.
Il avait vécu un véritable enfer.
Une prison invisible.
Une existence détruite.
Et chaque souffrance portait le même nom.
Henri Delcourt.
Son père.
Au fond de la boîte se trouvait une dernière enveloppe.
Rouge.
Scellée.
Sur le devant était inscrit :
“À ouvrir seulement lorsque je serai mort.”
Alexandre sentit ses jambes devenir molles.
Une peur irrationnelle envahit son corps.
Comme si son cœur connaissait déjà la vérité.
Comme s’il savait que ce qu’il allait découvrir dépasserait tout ce qu’il pouvait imaginer.
Il brisa le sceau.
Déplia lentement la feuille.
Et lut la première ligne.
Alors il comprit pourquoi Gabriel avait accepté de mourir sans jamais revenir.
Et pourquoi certains secrets sont plus dangereux que la mort elle-même.



