Soixante-trois ans après l’exécution d’Adolf Eichmann, l’intérêt porté aux familles des responsables nazis demeure considérable. Il faut toutefois employer des termes précis. Eichmann ne fut pas l’unique « architecte » de la Solution finale, mais l’un des principaux organisateurs de sa mise en œuvre administrative. À la tête du bureau chargé des affaires juives au sein de l’Office central de sécurité du Reich, il coordonna notamment la déportation de plus d’un million de Juifs vers les ghettos, les centres de mise à mort et les lieux d’exécution de l’Europe occupée. Condamné en Israël, il fut pendu dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1962.
Parler collectivement des « descendants des nazis » peut cependant induire en erreur. Certains sont les enfants ou petits-enfants directs de hauts responsables du régime. D’autres ne sont que des parents collatéraux. D’autres encore descendent de simples membres du parti nazi ou de soldats allemands qui n’appartenaient pas à la direction du Troisième Reich. Leurs parcours ne forment donc ni une catégorie morale homogène ni une histoire familiale unique.
Ricardo Eichmann, né à Buenos Aires en 1955, est le plus jeune fils d’Adolf Eichmann. Il n’avait que quatre ans lorsque des agents israéliens capturèrent son père en Argentine en mai 1960, et sept ans lors de son exécution. Devenu archéologue spécialiste du Proche-Orient ancien, il enseigna brièvement à l’université de Tübingen avant de diriger pendant de nombreuses années le département oriental du Deutsches Archäologisches Institut à Berlin. Dans de rares entretiens accordés en 1995, il déclara ne pas éprouver de ressentiment envers Israël et considéra son père avant tout comme une figure historique responsable de ses propres actes. Rien ne permet cependant d’affirmer que son choix de l’archéologie fut consciemment destiné à « réparer » les crimes paternels.
Katrin Himmler a choisi une démarche plus directement tournée vers l’histoire familiale. Politologue et autrice allemande, elle est la petite-fille d’Ernst Himmler et la petite-nièce de Heinrich Himmler, chef de la SS et acteur central de la politique génocidaire nazie. Dans son livre Die Brüder Himmler, elle a étudié non seulement Heinrich, mais aussi ses frères Gebhard et Ernst, longtemps présentés dans la famille comme des personnages secondaires ou apolitiques. Ses recherches ont montré qu’Ernst était lui-même membre du parti nazi et de la SS. Elles ont également mis au jour son rôle dans le sort de Major Schmidt, ingénieur d’origine juive dont il contribua à faire supprimer la protection professionnelle.
Katrin Himmler a expliqué que la naissance de son fils l’avait poussée à rompre avec le silence familial. Son mari est israélien et sa belle-famille avait été enfermée dans le ghetto de Varsovie. Cette situation lui imposait de parler ouvertement de son propre passé familial. Son travail ne constitue pas une expiation au sens juridique, puisqu’elle n’est responsable d’aucun crime commis avant sa naissance, mais une enquête sur les mécanismes de dissimulation, de loyauté et de déni qui ont persisté dans certaines familles allemandes après 1945.

Le parcours de Rainer Höss est plus controversé. Petit-fils de Rudolf Höss, premier commandant d’Auschwitz, il s’est présenté publiquement comme un militant contre l’extrémisme et l’antisémitisme. Il a donné des conférences dans plusieurs pays et noué une relation étroite avec Eva Mozes Kor, survivante d’Auschwitz soumise aux expériences de Josef Mengele, qui le considéra un temps comme un petit-fils symbolique. Mais ce récit de réconciliation doit être complété par les informations apparues ultérieurement. Des enquêtes publiées en 2020 ont fait état de nombreuses condamnations pénales de Rainer Höss, notamment pour fraude, et la famille d’Eva Kor a affirmé que celle-ci avait finalement rompu tout contact avec lui. Son cas ne peut donc être résumé comme une rédemption incontestée.
Matthias Göring appartient à une branche beaucoup plus éloignée de la famille de Hermann Göring. Son arrière-grand-père et le grand-père du dignitaire nazi étaient frères. Des reportages réalisés au milieu des années 2000 le décrivaient vivant en Suisse, portant la kippa, observant le shabbat et la cacherout, étudiant l’hébreu et entreprenant une démarche de conversion au judaïsme. Il est donc plus exact de parler d’un parent collatéral qui s’est rapproché du judaïsme que d’un descendant direct de Hermann Göring ayant définitivement achevé sa conversion.
La famille Stuart-Houston illustre quant à elle la volonté de préserver une vie privée. William Patrick Hitler, fils du demi-frère d’Adolf Hitler, s’installa aux États-Unis, servit dans la marine américaine pendant la guerre et adopta ensuite le nom Stuart-Houston. Il eut quatre fils : Alexander, Louis, Howard et Brian. Howard mourut dans un accident de la route en 1989. Aucun des quatre n’a eu d’enfant connu publiquement. L’affirmation selon laquelle les frères auraient conclu un pacte destiné à faire disparaître la « lignée Hitler » reste toutefois contestée. Alexander Stuart-Houston a nié l’existence d’un tel accord et expliqué que certains de ses frères avaient envisagé le mariage et la paternité. Adolf Hitler n’ayant pas eu de descendance reconnue, les Stuart-Houston sont en outre des parents collatéraux, non ses descendants directs.

Le cas de José Antonio Kast relève d’une autre catégorie. Lors de la campagne présidentielle chilienne de 2021, une fiche conservée dans les Archives fédérales allemandes révéla que son père, Michael Kast, avait adhéré au parti nazi le 1er septembre 1942, à l’âge de 18 ans. Cette découverte contredisait les déclarations présentant son père uniquement comme un jeune homme contraint d’effectuer son service militaire. L’adhésion au NSDAP n’était pas automatique, même si le contexte d’endoctrinement et de mobilisation d’un adolescent allemand né en 1924 doit être pris en compte. Michael Kast n’était néanmoins pas un dirigeant nazi comparable à Eichmann, Himmler ou Höss, et les opinions politiques de son fils doivent être évaluées indépendamment de la responsabilité du père.
En Espagne, l’histoire de Gerhard Bremer montre surtout comment certains anciens SS purent reconstruire leur existence sous la dictature franquiste. Ancien officier de la Waffen-SS impliqué dans des accusations relatives à l’exécution de prisonniers de guerre en Normandie, Bremer s’installa à Dénia en 1954. Il y développa un ensemble de bungalows fréquenté par des expatriés allemands. Des enquêtes espagnoles ont rapporté que des fêtes célébrant l’anniversaire d’Hitler y furent organisées, parfois avec des uniformes et des symboles nazis. Bremer mourut en 1989 sans avoir été jugé pour les faits qui lui étaient reprochés. Les informations publiques concernent principalement son propre parcours; elles ne permettent pas de transformer automatiquement ses enfants en acteurs de cette histoire.
Waltraut Böser était la fille naturelle d’Aribert Heim, médecin SS de Mauthausen surnommé « Docteur Mort » dans la presse. Installée au Chili, elle déclara n’avoir pratiquement pas connu son père et avoir découvert son visage dans un journal. Lorsque les chasseurs de nazis se rendirent à Puerto Montt, ils recherchaient Heim, non sa fille. Des documents retrouvés en Égypte, ainsi que les déclarations de son fils Rüdiger, conduisirent finalement la justice allemande à conclure qu’Aribert Heim était mort au Caire en août 1992. Waltraut Böser doit donc être décrite comme la fille d’un fugitif confrontée aux investigations visant son père, et non comme une personne elle-même poursuivie pour ses crimes.

Jennifer Teege est l’un des cas les mieux documentés. Née d’une mère allemande et d’un père nigérian, élevée par une famille adoptive, elle découvrit à l’âge de 38 ans que son grand-père maternel était Amon Göth, commandant du camp de Płaszów, condamné et exécuté en Pologne en 1946. Göth avait dirigé un camp où des milliers de prisonniers, principalement juifs, furent assassinés. Teege apprit la vérité en trouvant dans une bibliothèque un livre consacré à sa mère biologique. Cette découverte provoqua une grave crise personnelle qu’elle raconta ensuite dans Amon. Mon grand-père m’aurait tuée. Le titre exprime la contradiction centrale de son histoire : selon l’idéologie raciale nazie, Göth aurait considéré sa propre petite-fille noire comme une personne à persécuter.
Ces histoires montrent que la responsabilité pénale et morale n’est pas héréditaire. Les descendants peuvent choisir l’enquête historique, l’engagement public, le silence, la religion ou une vie entièrement privée. Leur nom peut influencer la manière dont les autres les regardent, mais il ne constitue ni une culpabilité biologique ni une preuve de leurs convictions. Pour raconter leurs trajectoires avec justesse, il faut distinguer les documents vérifiables des légendes familiales, des déclarations personnelles et des interprétations journalistiques.


