Lída Baarová et Joseph Goebbels : histoire vérifiée d’une liaison devenue affaire d’État
Les témoignages de Lída Baarová aujourd’hui présentés comme de nouvelles révélations ne sont pas récents. L’actrice tchèque fut longuement interrogée en 1995 dans son appartement de Salzbourg par la documentariste Helena Třeštíková. Une première version de cet entretien fut diffusée à la télévision, avant que près de six heures de matériaux ne soient réutilisées dans le documentaire Zkáza krásou, ou Lída Baarová – Doomed Beauty, sorti en 2016. Baarová mourut le 27 octobre 2000, à l’âge de 86 ans.
Ce documentaire constitue une source intéressante, mais il ne s’agit pas d’un enregistrement brut livrant une vérité définitive. Il associe les souvenirs de Baarová, des extraits de ses mémoires, des scènes de ses films, des actualités d’époque et un montage destiné à créer des rapprochements symboliques. Le récit demeure largement celui que l’actrice faisait de sa propre existence, alors qu’elle se trouvait, selon les responsables des archives cinématographiques tchèques, dans un état physique et psychologique fragile.
Lída Baarová, née Ludmila Babková à Prague en 1914, était déjà une vedette du cinéma tchécoslovaque lorsqu’elle fut engagée en Allemagne en 1934. Elle obtint le rôle principal de Barcarole, sorti en 1935, aux côtés de l’acteur allemand Gustav Fröhlich. Les deux interprètes devinrent également compagnons dans la vie privée.
C’est dans ce milieu cinématographique étroitement surveillé par le pouvoir nazi que Baarová entra en contact avec Adolf Hitler et Joseph Goebbels. Contrairement à certaines versions romancées, elle ne semble pas avoir rencontré Goebbels pour la première fois lors d’une première à Venise. Les recherches fondées sur le journal du ministre situent leur première rencontre connue le 3 juin 1936, à Schwanenwerder, une presqu’île résidentielle située à l’ouest de Berlin. Goebbels venait d’y devenir le voisin de Baarová et de Gustav Fröhlich.
La confusion avec Venise vient peut-être de Barcarole, dont l’action se déroule dans la ville italienne, mais dont les canaux et les décors avaient été reconstitués dans un studio allemand. Baarová avait rencontré Hitler auparavant pendant sa carrière en Allemagne. Les conversations privées qu’elle lui attribua plus tard doivent néanmoins être considérées comme des souvenirs personnels et non comme des dialogues officiellement documentés.
La relation entre Baarová et Goebbels se développa progressivement. La date exacte à laquelle elle devint une liaison sexuelle reste discutée. Certaines biographies parlent d’une relation commencée en 1936, tandis que d’autres situent sa phase décisive en 1937 ou au début de 1938. Les journaux de Goebbels et les souvenirs des contemporains confirment cependant que le ministre était profondément attaché à l’actrice.
Goebbels disposait alors d’un pouvoir considérable sur la culture allemande. Depuis 1933, son ministère et la Chambre de la culture du Reich réglementaient la presse, la radio, le théâtre, la littérature et le cinéma. Les artistes juifs ou considérés comme politiquement indésirables étaient exclus, tandis que les œuvres jugées utiles au régime étaient financées et diffusées.
Cette domination ne signifie pas que Goebbels dirigeait personnellement chaque scène de chaque film. Les studios, producteurs, réalisateurs et différentes administrations continuaient d’assurer le travail quotidien. Le ministre intervenait néanmoins dans les décisions majeures, les autorisations professionnelles, la censure et certains choix de distribution.
Aucune source fiable ne permet d’affirmer que Goebbels utilisait le cinéma pour tromper Hitler afin de protéger ses intérêts sentimentaux. La propagande cinématographique cherchait avant tout à influencer la population allemande, à glorifier Hitler, à légitimer les guerres du régime et à propager l’antisémitisme. Goebbels ne construisait pas un univers fictif destiné à abuser secrètement Hitler : il travaillait avec lui à la création et à la diffusion du message national-socialiste.
Les souvenirs de Baarová décrivent Goebbels comme un homme cultivé, brillant dans la conversation, séduisant et en même temps inquiétant. Cette représentation révèle la manière dont elle percevait son amant, mais elle ne permet pas de mesurer précisément son influence sur les décisions politiques. Baarová n’appartenait ni au gouvernement ni aux cercles où étaient élaborées les principales politiques du régime.
La liaison finit par provoquer une crise dans le ménage Goebbels. Magda Goebbels apprit que son mari envisageait de quitter sa famille et se tourna vers Hitler. Pour le régime, le divorce d’un ministre présenté comme le père d’une famille nationale-socialiste exemplaire risquait de devenir un scandale public.
Hitler intervint à l’été 1938 et exigea la préservation du mariage. La nationalité tchèque de Baarová rendait l’affaire particulièrement embarrassante au moment où l’Allemagne exerçait une pression croissante sur la Tchécoslovaquie au sujet des Sudètes. Goebbels renonça finalement à son projet de séparation et interrompit la relation.
Les détails exacts de la rupture diffèrent selon les témoignages. Certaines versions racontent que Magda Goebbels fit directement appel à Hitler; d’autres accordent un rôle à des rivaux politiques de Goebbels, qui auraient fait surveiller la liaison. Il est donc préférable de retenir le fait essentiel : Hitler imposa la fin de l’affaire, sans reconstituer comme certitude une conversation privée dont aucun procès-verbal complet n’est connu.
La carrière allemande de Baarová fut brutalement interrompue. Elle reçut l’ordre de ne plus paraître dans les productions du Reich et fut placée sous surveillance. Il est toutefois excessif de dire que le régime effaça méthodiquement toute trace de son existence. Ses films, ses photographies et sa notoriété ne disparurent pas. Elle quitta finalement l’Allemagne et revint à Prague à la fin de 1938 ou au début de 1939.
Sous le protectorat de Bohême-Moravie, elle réussit encore à tourner dans plusieurs films tchèques. Elle fut ensuite interdite de cinéma dans son pays et poursuivit sa carrière en Italie à partir de 1942. Elle travailla plus tard également dans des productions espagnoles. Sa trajectoire internationale fut donc sérieusement brisée, mais ne s’arrêta pas complètement.
Baarová affirma par la suite avoir refusé une proposition d’Hollywood et considéra cette décision comme la plus grande erreur professionnelle de sa vie. La réalisatrice Helena Třeštíková souligna cependant qu’il était impossible de savoir si elle aurait réellement connu une carrière comparable à celle des grandes vedettes européennes parties aux États-Unis. Cette possibilité appartient à l’histoire contrefactuelle, non aux faits démontrables.
Au printemps 1945, Baarová quitta Prague pour l’Allemagne. Elle fut arrêtée par les forces américaines, détenue à Munich puis remise aux autorités tchécoslovaques. Elle passa environ seize mois à la prison de Pankrác, où elle fut interrogée sur ses relations avec les dirigeants nazis et sur sa conduite pendant l’occupation.
Elle ne fut pas condamnée pour crime de guerre et fut libérée à Noël 1946. Les recherches citées par la télévision tchèque n’ont pas établi qu’elle ait dénoncé des personnes à la Gestapo ou directement participé à des persécutions. Cela ne transforme pas sa liaison en acte sans conséquence morale, mais distingue son comportement personnel des crimes politiques de Goebbels.
Les conséquences familiales furent dramatiques. Sa mère mourut pendant la période des interrogatoires et sa sœur cadette, l’actrice Zorka Janů, se suicida en 1946 après avoir vu sa propre carrière détruite par l’association du nom familial au scandale. Ces tragédies contribuèrent à la manière dont Baarová présenta ensuite sa vie comme une longue succession de pertes.
Après sa libération, elle quitta la Tchécoslovaquie et poursuivit une carrière plus discrète à l’étranger. Elle joua au cinéma et au théâtre en Italie, en Espagne, en Allemagne et en Autriche. Elle ne retrouva jamais la célébrité dont elle avait bénéficié dans les années 1930, mais elle ne fut pas réduite uniquement à quelques apparitions oubliées.
À la fin de sa vie, Baarová donna plusieurs entretiens et publia différentes versions de ses souvenirs. Ses récits ne sont pas toujours cohérents. Elle affirma parfois avoir aimé Goebbels, parfois avoir surtout été fascinée ou terrorisée par lui. Helena Třeštíková estimait qu’en 1995 encore, l’actrice ne parvenait pas à évaluer clairement cette relation.
Il serait donc trompeur de présenter ses paroles comme une confession politique définitive. Baarová insista sur sa jeunesse, son ambition et son absence d’intérêt pour la politique. Cette indifférence faisait partie de sa défense personnelle. Lorsqu’on lui demanda pourquoi elle ne s’était pas interrogée sur la disparition des artistes et producteurs juifs, elle répondit qu’elle pensait qu’ils étaient partis en Amérique. Cette réponse montre moins une connaissance des crimes qu’un refus de regarder la réalité politique qui entourait son ascension.
Lída Baarová n’était pas responsable des politiques criminelles élaborées par Joseph Goebbels. Elle n’était cependant pas non plus une spectatrice entièrement privée de choix. Elle accepta la proximité d’un ministre qui dirigeait déjà la censure, la persécution culturelle et une propagande ouvertement antisémite.
Son histoire ne révèle pas que Goebbels trompait Hitler à travers le cinéma. Elle montre plutôt comment, dans une dictature, le pouvoir politique pouvait contrôler la carrière et la vie privée des artistes, tandis que l’ambition, le désir et l’aveuglement volontaire permettaient à certaines personnes de vivre au voisinage immédiat d’un système répressif sans vouloir en mesurer les conséquences.
Le documentaire consacré à Baarová est précieux non parce qu’il livre des secrets capables de réécrire l’histoire du Troisième Reich, mais parce qu’il conserve la parole tardive d’une femme qui tenta, durant toute sa vieillesse, de donner un sens à des décisions qu’elle n’était jamais parvenue à expliquer complètement.



