Elle fuyait le mafieux et sauta d’une falaise pour lui échapper… mais il la rattrapa et murmura : « Moi… ou la mort. »

Le jour de ses vingt-cinq ans, elle échangea son identité avec sa gouvernante — sans savoir qu’elle tomberait entre les mains de l’homme venu détruire son père

Le 21 juin, jour de son vingt-cinquième anniversaire, Isabella Conte courait pour sauver sa vie sur une route accrochée aux falaises de Malte.

La mer rugissait sous elle.

Le vent arrachait les feuilles aux oliviers et soulevait les pans de sa robe jaune, tandis que le moteur de la voiture hurlait dans chaque virage. Derrière elles, deux véhicules noirs se rapprochaient rapidement.

Elle fuit un mafieux et saute d'une falaise, mais il la rattrape : Moi ou la mort

Anita Vella serrait le volant si fort que ses articulations étaient devenues blanches.

— Ils gagnent du terrain, murmura Isabella.

— Je le sais.

— Qui sont-ils ?

Anita ne répondit pas immédiatement.

La voiture dérapa légèrement dans un virage. Sur leur droite, la route plongeait vers la Méditerranée. Sur leur gauche s’élevait une paroi rocheuse couverte de buissons secs.

— Anita !

— Des hommes de Svino.

Le nom tomba entre elles comme une balle.

Isabella sentit son estomac se contracter.

Aros Svino.

Même sans l’avoir jamais rencontré, elle connaissait sa réputation. À New York, à Palerme et à La Valette, son nom se prononçait à voix basse. Il dirigeait une organisation capable de déplacer des cargaisons, des armes et des fortunes sans laisser de traces.

Son père, Vito Conte, avait toujours parlé de lui avec mépris.

Mais derrière ce mépris, Isabella avait perçu de la peur.

Son téléphone vibra.

Le nom de son père apparut à l’écran.

— Papa ?

La voix de Vito était couverte par le bruit d’un moteur d’hélicoptère.

— Où es-tu ?

— Sur la route de la villa.

— N’y retourne pas.

— Pourquoi ?

— La propriété a été compromise.

— Que signifie « compromise » ?

— Svino a attaqué deux de mes entrepôts. Il pense que j’ai quelque chose qui lui appartient.

— Est-ce vrai ?

Un court silence répondit à sa question.

— Papa ?

— Je suis en route pour la Sicile. Anita sait quoi faire.

Isabella tourna la tête vers la femme qui l’avait accompagnée chaque été depuis cinq ans.

Anita avait trente-deux ans, des cheveux noirs attachés en chignon et une manière de se tenir qui trahissait une discipline acquise dans un monde où l’erreur coûtait cher.

Officiellement, elle était la gouvernante d’Isabella.

En réalité, elle était chauffeur, garde du corps, confidente et parfois seule personne capable de dire non à Vito Conte.

— Tu pars ? demanda Isabella au téléphone.

— Je reviendrai quand la situation sera contrôlée.

— Tu nous abandonnes au milieu d’une poursuite.

— Je protège la famille.

— Tu te protèges toi-même.

La communication fut interrompue.

Une détonation éclata.

La voiture bondit brutalement.

Anita jura en maltais.

— Le pneu arrière.

Elle lutta contre le volant tandis que le véhicule se rapprochait dangereusement du bord. Les pneus crissèrent. Anita parvint à immobiliser la voiture à quelques mètres d’une barrière métallique tordue.

Les véhicules noirs apparurent au loin.

Elles n’avaient que quelques minutes.

Anita retira sa veste.

— Donnez-moi votre sac.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils cherchent Isabella Conte.

Elle prit la veste légère d’Isabella, son foulard et ses lunettes de soleil.

— Non.

— Écoutez-moi. Vous allez descendre par le sentier. Il mène à la petite crique.

— Et toi ?

— Je vais les attirer vers la villa.

— Ils te tueront.

— Ils veulent vous vivante. S’ils pensent que je suis vous, ils me garderont en vie assez longtemps pour que votre père intervienne.

Isabella regarda la route étroite, la mer déchaînée et les véhicules qui approchaient.

— Ils connaissent mon visage.

— Pas tous. Votre père a fait disparaître presque toutes vos photos depuis des années. C’était le but de cette existence cachée.

Anita retira son chemisier blanc et le tendit à Isabella.

— Mettez-le. Prenez aussi mon foulard.

— Je refuse.

Anita saisit ses épaules.

— Votre père me tuera s’il vous arrive quelque chose.

— Et ces hommes ?

— Ils me font moins peur que lui.

Cette réponse ne contenait aucune plaisanterie.

Isabella enfila le chemisier au-dessus de sa robe, puis noua le foulard autour de ses cheveux.

Anita récupéra son sac, ses bijoux et son téléphone.

Pendant quelques secondes, les deux femmes se regardèrent.

Isabella ne voyait plus une employée.

Elle voyait quelqu’un prêt à risquer sa vie pour elle.

— Reviens-moi, souffla-t-elle.

— Courez.

Isabella franchit la barrière et s’engagea sur le sentier.

Ses sandales glissaient sur les pierres humides. Le vent la poussait vers le vide. Elle entendit les véhicules s’arrêter derrière elle, puis des voix masculines.

Elle ne se retourna pas.

Le chemin devenait plus étroit à mesure qu’il descendait vers la mer. Sa robe s’accrochait aux buissons. Ses poumons brûlaient.

Lorsqu’elle atteignit une plateforme rocheuse, son pied glissa.

Elle perdit l’équilibre.

Le monde bascula.

Une main se referma autour de son poignet.

Isabella resta suspendue au-dessus du vide, le cœur battant avec une violence insupportable.

L’homme qui la retenait se penchait au-dessus d’elle.

Il était grand, vêtu de noir, le visage dur et les cheveux sombres balayés par le vent. Une fine cicatrice traversait sa joue gauche.

Ses yeux ne trahissaient aucune panique.

Seulement une concentration froide.

— Ne bougez pas.

— Je n’avais pas prévu de danser.

Quelque chose passa dans son regard. Presque de l’amusement.

Il la hissa sur le chemin avec une force déconcertante.

Isabella tomba contre lui.

Pendant une seconde, elle sentit son bras autour de sa taille, son souffle près de son oreille et l’odeur du sel mêlée à celle de son manteau.

Puis il la repoussa légèrement.

— Qui êtes-vous ?

Elle se força à respirer normalement.

— Anita.

— Anita quoi ?

— Vella.

Il l’observa de la tête aux pieds.

Le chemisier trop grand, la robe jaune visible en dessous, les sandales coûteuses, les mains sans callosités.

Il savait qu’elle mentait.

Isabella le sentit immédiatement.

Mais il choisit de ne pas la contredire.

— Vous travaillez pour la famille Conte ?

— J’étais gouvernante.

— Étiez ?

— J’envisage une reconversion.

Cette fois, un sourire très léger apparut au coin de ses lèvres.

— Vous avez choisi un mauvais jour pour démissionner.

Des hommes armés arrivèrent derrière lui.

L’un d’eux s’approcha.

— Monsieur Svino, nous avons la fille.

Isabella cessa de respirer.

Aros Svino.

L’homme qui venait de la sauver était celui qui poursuivait son père.

Aros ne quitta pas Isabella des yeux.

— Isabella Conte ?

— Dans la voiture, répondit l’homme. Elle a essayé de fuir vers la villa.

Isabella comprit qu’Anita avait été capturée.

Aros inclina légèrement la tête.

— Et celle-ci ?

— Une employée, probablement.

— Probablement n’est pas une réponse.

L’homme baissa les yeux.

Aros posa de nouveau son regard sur Isabella.

— Vous connaissez la villa ?

— J’y travaille depuis plusieurs étés.

— Parfait.

— Pourquoi ?

— Parce que je vais m’y installer.

— C’est une propriété privée.

— Plus maintenant.

Il fit un geste vers ses hommes.

— Ramenez-la.

— Je ne suis pas votre prisonnière.

Aros se rapprocha.

— Vous êtes au service de Vito Conte. Cela vous rend utile.

— Et si je refuse ?

Son regard descendit vers le précipice derrière elle.

— Vous avez déjà essayé de partir par là. Le résultat n’était pas convaincant.

Quelques minutes plus tard, Isabella était assise à l’arrière d’un SUV noir.

Aros s’installa à côté d’elle.

Sur la route menant à la villa, elle regarda défiler les murs de pierre, les pins tordus par le vent et les criques qu’elle connaissait depuis l’enfance.

Elle avait passé des années à rêver de quitter la cage construite par son père.

Mais elle n’avait jamais imaginé qu’elle y retournerait comme prisonnière d’un autre homme.

La demeure Conte dominait la mer depuis le sommet d’une falaise.

Des hommes armés occupaient désormais les jardins.

Le drapeau familial avait disparu.

À peine entrée dans le hall, Isabella vit Anita au bout du couloir.

Elle portait sa veste jaune et ses lunettes.

Deux hommes l’encadraient.

Pendant une fraction de seconde, leurs regards se croisèrent.

Anita ne montra aucune émotion.

Aros se plaça derrière Isabella.

— Votre maîtresse semble très calme.

— Elle a été élevée par Vito Conte.

— C’est une maladie ou une formation ?

Isabella serra les dents.

Aros fit signe à l’un de ses hommes.

— Installez « Isabella » dans la chambre principale.

Il accentua légèrement son prénom.

Puis il se tourna vers la véritable Isabella.

— Quant à vous, Anita, vous restez ici.

— Pourquoi ?

— Parce que vous connaissez la maison.

— Et si je ne veux pas vous aider ?

Il passa lentement son regard sur les murs, les tableaux et l’escalier de marbre.

— Je prendrai tout ce que Vito Conte possède.

Puis ses yeux revinrent vers elle.

— Même sa gouvernante.

Isabella fut enfermée dans la bibliothèque.

La pièce occupait toute l’aile ouest de la demeure. De hautes étagères montaient jusqu’au plafond, remplies de livres que son père n’avait jamais lus.

Quand elle était enfant, Isabella s’y cachait pour échapper aux dîners interminables, aux gardes et aux visiteurs de Vito.

Elle connaissait un secret que presque personne n’avait découvert.

Derrière une rangée de livres reliés de cuir vert se trouvait un mécanisme dissimulé.

Elle attendit que les pas des gardes s’éloignent, puis tira sur le troisième volume.

Un déclic résonna.

L’étagère pivota légèrement.

Un passage étroit apparut.

Isabella entra et referma derrière elle.

L’air sentait la poussière et la pierre humide. Elle alluma la petite lampe fixée au mur et suivit le tunnel jusqu’à une ouverture grillagée donnant sur l’ancien bureau de son père.

Anita était assise face à Aros.

Un téléphone se trouvait sur la table.

— Appelez votre père, ordonna Aros.

Anita prit l’appareil.

Vito décrocha presque immédiatement.

— Isabella ?

Anita inspira.

— Papa.

Même Isabella aurait pu croire qu’il s’agissait de sa propre voix.

— Est-ce qu’ils t’ont fait du mal ?

— Pas encore.

Aros se pencha vers le téléphone.

— Conte.

— Svino.

— Vous m’avez volé une cargaison et fait tuer Claudio.

— Votre cousin s’est trouvé au mauvais endroit.

Le visage d’Aros se durcit.

— Vous avez trois jours pour restituer ce qui m’appartient.

— Et si je refuse ?

Aros regarda Anita.

— Je pourrais épouser votre fille.

Un silence lourd suivit.

Anita pâlit, mais continua de jouer son rôle.

Vito eut un rire méprisant.

— Elle ne vous obéira jamais.

— Alors nous aurons un mariage intéressant.

— Vous ne toucherez pas à ma fille.

— Vous avez touché à ma famille lorsque vous avez tué Claudio.

Aros coupa la communication.

Isabella sentit la colère et la peur se mêler en elle.

Il voulait utiliser Anita comme épouse pour humilier son père.

Pourtant, quelque chose dans son expression lorsqu’il avait prononcé le nom de Claudio n’avait rien d’un jeu.

Il s’agissait d’une blessure réelle.

Isabella retourna vers la bibliothèque.

Mais le lendemain, elle tenta de traverser de nouveau le tunnel afin d’aider Anita à s’échapper.

Cette fois, Aros l’attendait.

Il se tenait au milieu du passage, les bras croisés.

— Les gouvernantes de Vito Conte utilisent souvent les passages secrets ?

Isabella s’arrêta.

— Seulement lorsqu’elles sont enfermées.

— Vous connaissez très bien cette maison.

— C’est mon travail.

— Vous savez où se trouvent les passages, les mécanismes et les sorties secondaires.

— J’apprends vite.

— Ou vous mentez très bien.

Elle recula.

Aros avança.

— Où mène ce tunnel ?

— Nulle part.

— Alors vous ne verrez aucun inconvénient à me le montrer.

— Je préfère vous laisser découvrir seul.

Elle se retourna brusquement et courut.

Aros la poursuivit.

Ils franchirent une porte métallique. Isabella appuya accidentellement sur un ancien mécanisme de sécurité.

Un grondement sourd résonna.

La porte se referma derrière eux.

Une seconde porte tomba devant eux.

Ils se retrouvèrent enfermés dans une chambre souterraine sans autre issue.

Aros essaya le mécanisme.

— Qu’avez-vous fait ?

— Rien.

— La pièce vient de se verrouiller.

— C’est peut-être votre présence.

Il la regarda froidement.

— Quand s’ouvrira-t-elle ?

Isabella observa les engrenages rouillés.

— Dans douze heures.

— Vous plaisantez.

— Mon grand-père était paranoïaque. Il avait prévu un verrouillage automatique en cas d’intrusion.

Aros frappa la porte de sa paume.

— Mes hommes nous trouveront.

— Pas avant que le système se réinitialise.

La petite pièce contenait une table, deux bancs, plusieurs couvertures et une vieille armoire de provisions.

Une réserve conçue pour survivre à un siège.

En reculant, Isabella trébucha sur une marche. Son front heurta la pierre.

Aros la rattrapa avant qu’elle tombe.

— Vous saignez.

— Ce n’est rien.

Il la força à s’asseoir.

— Arrêtez de bouger.

— Vous donnez toujours des ordres ?

— Seulement lorsque les gens font des choses stupides.

Il trouva une trousse médicale dans l’armoire, nettoya la coupure et posa un pansement.

Ses gestes étaient étonnamment précis.

— Vous avez fait ça souvent ? demanda-t-elle.

— Assez.

— Sur vos hommes ?

— Sur moi-même.

Isabella l’observa.

Dans cette lumière faible, sans gardes ni costume impeccable, Aros paraissait moins inaccessible.

Il était encore dangereux.

Mais il était aussi fatigué.

— Claudio était vraiment votre cousin ?

— Il était comme un frère.

— Que s’est-il passé ?

Aros referma la trousse.

— Votre employeur lui a proposé une alliance commerciale. Claudio est allé au rendez-vous. Il n’est jamais revenu.

— Vous avez trouvé son corps ?

— Deux semaines plus tard.

Isabella détourna les yeux.

Elle connaissait la violence de son père, mais entendre les conséquences de ses décisions racontées par quelqu’un qui en avait souffert changeait tout.

— Ma mère est morte quand j’avais sept ans, dit-elle.

Aros leva les yeux.

— Pourquoi me racontez-vous cela ?

— Vous m’avez parlé de Claudio.

— Ce n’était pas une invitation.

— Trop tard.

Elle trouva une bouteille de vin dans l’armoire.

— Depuis quand ce vin est-il là ?

— À en juger par la poussière, depuis la construction de Malte.

Elle déboucha la bouteille.

— Nous sommes enfermés pour douze heures.

— Ce n’est pas une raison pour vous empoisonner.

— Je fête mon anniversaire.

Aros se figea presque imperceptiblement.

— Aujourd’hui ?

— Oui.

— Votre famille vous a laissée travailler le jour de votre anniversaire ?

Elle comprit son erreur.

— Les Conte ne sont pas connus pour leur générosité.

Il ne répondit pas.

Ils burent malgré tout.

Isabella parla davantage qu’elle ne l’aurait voulu. De son enfance surveillée, des étés enfermés dans cette demeure, des écoles où les gardes se tenaient devant les portes et de la manière dont Vito appelait tout cela de la protection.

Aros l’écoutait sans l’interrompre.

Plus tard, le froid devint intense.

Isabella commença à trembler.

Sa robe était encore humide de la pluie et de la chute sur le sentier.

Aros toucha son front.

— Vous êtes glacée.

— Je vais bien.

— Vous mentez encore.

Il détourna le regard lorsqu’elle retira le chemisier trempé. Puis il lui donna une grande serviette et l’une des couvertures.

— Enlevez aussi la robe.

— Certainement pas.

— Vous êtes en train de tomber en hypothermie.

— Je préfère mourir habillée.

— Ce serait une mort très élégante, mais inutile.

Elle finit par se glisser derrière une couverture suspendue entre deux étagères et retira la robe mouillée.

Lorsqu’elle revint, enveloppée dans la serviette, Aros avait préparé une couche avec les couvertures restantes.

— Dormez.

— Et vous ?

— Je monterai la garde contre les murs.

Elle s’allongea, toujours tremblante.

Après plusieurs minutes, Aros s’assit derrière elle et passa une couverture autour de leurs épaules.

— Qu’est-ce que vous faites ?

— J’essaie de vous empêcher de mourir.

— Votre technique ressemble à une tentative d’enlèvement plus confortable.

— Vous parlez trop.

Il la maintint contre lui jusqu’à ce que ses tremblements cessent.

Isabella s’endormit dans ses bras.

Au matin, elle se réveilla seule sur les couvertures.

Aros se tenait près du mur, une photographie à la main.

Isabella sentit son cœur s’arrêter.

La photo était tombée de la poche intérieure de sa robe.

On y voyait sa mère tenant Isabella lors de son premier anniversaire.

Au dos, une phrase était écrite :

À ma petite Isabella, mon miracle. 21 juin.

Aros leva lentement les yeux.

— Anita ?

Elle resta silencieuse.

— Vous êtes Isabella Conte.

Ce n’était pas une question.

Elle remit sa robe sans répondre.

Lorsque les portes se rouvrirent enfin, des hommes d’Aros les attendaient.

L’un d’eux annonça que la prisonnière Isabella s’était échappée.

Anita avait réussi à quitter la chambre et à disparaître de la propriété.

Aros regarda la véritable Isabella.

Il savait.

Elle le savait.

Mais il ne révéla rien.

— Préparez l’hélicoptère, ordonna-t-il. Nous partons pour Comino.

L’île de Comino était presque déserte.

La nouvelle résidence d’Aros avait été bâtie directement dans la falaise, invisible depuis la mer. On ne pouvait l’atteindre que par bateau ou par hélicoptère.

Dès leur arrivée, Aros annonça :

— À partir de maintenant, vous ne quittez plus mon champ de vision.

— Je suis gouvernante ou prisonnière ?

— Vous choisissez le mot.

— Je choisis « invitée ».

— Les invités peuvent partir.

— Donc prisonnière.

Il ne nia pas.

Une heure plus tard, un bateau de ravitaillement apporta des provisions et une boîte blanche.

Isabella l’ouvrit.

À l’intérieur se trouvait un gâteau.

En lettres dorées, quelqu’un avait écrit :

Joyeux anniversaire, Isabella Conte.

Elle releva les yeux.

Aros se tenait dans l’encadrement de la porte.

Son expression restait calme.

— Un admirateur ? demanda-t-il.

— Une erreur de livraison.

— Bien sûr.

Il ne l’accusa pas.

Il continua simplement à observer.

Le soir, Isabella prépara des pâtes pour Aros et Tony, son lieutenant.

Elle avait appris à cuisiner auprès d’Anita, même si personne ne s’attendait à ce qu’une héritière sache préparer autre chose qu’une réservation.

Quand les plats furent servis, Tony la regarda.

— Vous ne mangez pas ?

— Si.

Les pâtes contenaient du gluten.

Isabella y était allergique.

Mais Anita n’avait jamais eu d’allergie connue.

Sous le regard d’Aros, elle prit plusieurs bouchées.

Vingt minutes plus tard, elle se précipita vers la salle de bains.

Son estomac se contractait douloureusement. Des plaques rouges apparaissaient sur son cou et ses bras.

Aros entra malgré ses protestations.

— Sortez.

— Vous faites une réaction allergique.

— Ce n’est rien.

Il s’agenouilla près d’elle, trouva des antihistaminiques dans l’armoire médicale et l’aida à boire.

— Anita Vella est-elle allergique au gluten ?

Isabella détourna les yeux.

— Maintenant, oui.

Aros ne posa pas d’autre question.

Mais il resta assis près d’elle jusqu’à ce que sa respiration redevienne normale.

Le lendemain, il organisa un appel vidéo avec Vito.

Anita avait été retrouvée près du port et reprise par les hommes d’Aros. Elle continuait à jouer le rôle d’Isabella.

Lorsque son visage apparut à l’écran, Vito ne remarqua rien.

Isabella, cachée hors du champ de la caméra, ressentit une douleur qu’elle n’avait pas anticipée.

Son propre père était incapable de reconnaître sa fille.

— Trois jours, dit Aros. Rendez la cargaison.

— Vous ne l’obtiendrez jamais.

— Alors votre fille mourra.

Isabella lança un regard furieux à Aros.

Après l’appel, elle l’affronta.

— Vous menacez de tuer une femme qui n’a rien à voir avec cette guerre.

— Votre père doit croire que je suis sérieux.

— Anita n’est pas un objet.

— Je ne lui ferai pas de mal.

— Vous voulez que je vous croie ?

— Non. Je veux que Vito me croie.

Isabella le détestait à cet instant.

Pour sa froideur.

Pour ses menaces.

Pour la façon dont il transformait chaque personne en pièce d’échecs.

Mais cette nuit-là, lorsqu’elle se réveilla encore malade, Aros était assis devant sa porte, comme s’il craignait qu’elle cesse de respirer pendant son sommeil.

Cette contradiction la troublait davantage que sa cruauté.

Le soir suivant, ils dînèrent sur la terrasse à la lumière des bougies.

La mer était calme. À l’horizon, les lumières de Malte semblaient flotter sur l’eau.

— Parlez-moi de vous, demanda Aros.

— Vous possédez déjà un dossier.

— Je veux entendre votre version.

Isabella joua avec son verre.

— Il était une fois une fille qui brillait tellement que son père décida de la cacher.

— Une fille qui brillait ?

— C’est ce que sa mère disait.

— Et pourquoi son père la cachait-il ?

— Il disait que le monde voulait lui faire du mal. Alors il construisit une cage magnifique, avec des maisons, des gardes et des voyages privés.

— Elle avait tout.

— Sauf le droit de choisir.

Aros comprit l’histoire.

— Et un jour, elle s’est échappée ?

— Non. Un autre homme a brisé la cage et l’a enfermée dans la sienne.

Le regard d’Aros se durcit.

— Peut-être que cet homme croyait la protéger.

— Tous les hommes qui construisent des cages appellent cela de la protection.

Le silence s’installa.

Puis Aros dit doucement :

— Si j’avais pu choisir, je vous aurais rencontrée avant cette guerre.

Isabella leva les yeux.

— Vous ne me connaissez pas.

— Je vous connais davantage chaque fois que vous mentez.

— Et cela vous plaît ?

— Non.

Il se pencha légèrement.

— C’est la vérité derrière vos mensonges qui me plaît.

Le lendemain matin, Aros l’emmena en bateau.

Ils longèrent les falaises de Comino jusqu’à une ouverture presque invisible dans la roche.

— Où allons-nous ?

— Dans un endroit que personne ne connaît.

Ils plongèrent dans l’eau claire et nagèrent à travers un tunnel naturel.

De l’autre côté se trouvait une grotte immense, éclairée par une ouverture au sommet. Une petite plage de sable blanc s’étendait au fond.

Isabella resta immobile.

— C’est magnifique.

— Je l’ai découverte quand j’étais enfant.

— Vous avez été un enfant ?

— Très brièvement.

Ils s’assirent sur le sable.

Aros la regarda longuement.

— Je sais qui vous êtes.

Elle ne joua plus.

— Depuis quand ?

— Depuis la photographie dans le tunnel.

— Pourquoi n’avez-vous rien dit ?

— Parce que je voulais voir combien de temps vous continueriez.

— Vous vous êtes amusé ?

— Non.

Il se rapprocha.

— J’ai essayé de comprendre pourquoi la fille de Vito Conte risquait sa vie pour protéger une employée.

— Anita est plus proche d’une famille que mon père.

— Et pourquoi avez-vous mangé ces pâtes ?

— Pour rester libre quelques heures de plus.

— Vous appelez cela être libre ?

— Au moins, je contrôlais encore mon histoire.

Aros baissa les yeux.

— Je suis désolé.

Elle rit sans joie.

— Pour l’enlèvement, la menace de mariage ou l’allergie ?

— Pour avoir cru que je pouvais vous garder près de moi par la force.

Isabella sentit son cœur accélérer.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je sais que si vous restez, vous devez le choisir.

— Vous me laisseriez partir ?

Aros ne répondit pas immédiatement.

— Cela me détruirait.

— Ce n’est pas une réponse.

— Oui.

Le mot sembla lui coûter.

— Je vous laisserais partir.

Isabella le regarda.

Pour la première fois, elle ne vit pas l’ennemi de son père.

Elle vit l’homme qui avait tenu sa main au-dessus du vide, soigné sa blessure, partagé son deuil et attendu devant sa porte lorsqu’elle était malade.

Elle s’approcha.

— Alors laissez-moi choisir maintenant.

Elle l’embrassa.

Aros resta immobile une seconde, comme s’il craignait que le geste soit une autre ruse.

Puis il passa ses bras autour d’elle.

Le baiser devint plus profond, plus urgent, chargé de colère, de peur et de tout ce qu’ils avaient refusé d’admettre.

Dans cette grotte cachée, loin de leurs pères, de leurs hommes et de leurs noms, ils cessèrent d’être une héritière et un chef criminel.

Ils devinrent seulement Isabella et Aros.

Plus tard, allongée contre lui sur le sable, Isabella sentit ses doigts parcourir lentement ses cheveux.

— Je ne peux plus imaginer ma vie sans vous, murmura-t-il.

— Vous me connaissez depuis moins d’une semaine.

— J’ai pris des décisions plus dangereuses en moins de temps.

Elle sourit.

Aros lui releva le menton.

— Vous serez ma femme.

Le sourire d’Isabella disparut.

— Ne gâchez pas ce moment.

— Ce n’était pas un ordre.

— Cela y ressemblait.

— Alors je recommence.

Il prit sa main.

— Je veux que vous deveniez ma femme. Un jour. Si vous le choisissez.

Isabella ne répondit pas.

Sur le chemin du retour, Tony appela Aros.

Le navire transportant la cargaison volée venait d’atteindre New York.

Vito serait à Malte le lendemain.

La guerre approchait de sa fin.

Cette nuit-là, Aros quitta la résidence pour rencontrer ses hommes.

Isabella resta seule.

Elle pensa à la grotte, à son baiser et à la promesse qu’il l’aurait laissée partir.

Puis elle pensa à son père.

À Anita.

À toutes les décisions prises en son nom.

Elle trouva une petite embarcation attachée sous la villa.

Avant l’aube, elle partit.

Elle ne laissa pas de lettre.

Seulement quelques mots murmurés dans la chambre vide :

— Je trouverai moi-même mon chemin.

Lorsque Aros revint et découvrit qu’elle était partie, Tony demanda s’il fallait lancer les bateaux.

Aros regarda la mer.

— Non.

— Elle connaît trop de choses.

— Elle reviendra si elle le choisit.

— Et si elle ne revient pas ?

Aros serra la mâchoire.

— Alors elle sera libre.

Après un silence, il ajouta :

— Mais elle peut courir aussi loin qu’elle veut. Une partie d’elle restera toujours avec moi.

Isabella atteignit la propriété Conte au lever du jour.

La villa semblait abandonnée.

Elle entra par le passage secret de la bibliothèque, se changea et prit de l’argent dans un coffre.

Alors qu’elle traversait le tunnel, elle entendit des voix par une grille d’aération.

Vito se trouvait dans son ancien bureau avec plusieurs hommes.

— Les explosifs sont prêts, annonça l’un d’eux.

— Combien de temps avant l’attaque ?

— Une heure.

Isabella retint son souffle.

— Svino est sur Comino, poursuivit l’homme. Mais votre fille pourrait être avec lui.

Vito resta silencieux quelques secondes.

— Alors elle a fait son choix.

Isabella sentit le froid envahir son corps.

— Monsieur Conte ?

— Détruisez la résidence.

— Même si Isabella s’y trouve ?

La voix de Vito devint dure.

— Je préfère une fille morte à une fille portant le nom de Svino.

Isabella recula comme si on venait de la frapper.

Pendant vingt-cinq ans, son père avait prétendu que chaque interdiction, chaque garde et chaque prison dorée existaient pour la protéger.

Mais il était prêt à la tuer pour préserver son pouvoir.

Elle quitta la villa en courant.

Sur la côte, elle vola un bateau et se dirigea vers Comino.

À mi-chemin, une colonne de fumée apparut.

Puis une explosion secoua l’horizon.

La résidence dans la falaise brûlait.

— Non…

Isabella poussa le moteur au maximum.

Lorsqu’elle atteignit l’île, une partie de la villa s’était effondrée dans la mer.

Elle sauta du bateau et courut parmi les débris.

— Aros !

Personne ne répondit.

La fumée lui brûlait les poumons.

Elle tomba à genoux.

— Aros !

Une main se posa sur son épaule.

Isabella se retourna brusquement.

Aros se tenait derrière elle, le visage couvert de poussière et une coupure au-dessus du sourcil.

Elle se jeta contre lui.

— Je pensais que vous étiez mort.

Il la serra dans ses bras.

— Vous êtes revenue.

— Mon père a ordonné l’attaque. Il savait que je pouvais être ici.

Le visage d’Aros se ferma.

— Où est-il ?

Isabella connaissait la réponse.

Vito utilisait un appartement discret à La Valette lorsqu’il ne voulait pas être trouvé.

Une heure plus tard, elle entra seule dans cet appartement.

Vito se tenait devant la fenêtre.

— Isabella.

— Tu savais que j’étais à Comino.

Il ne nia pas.

— Svino t’a manipulée.

— Tu as essayé de me tuer.

— Je t’ai protégée toute ta vie.

— Tu m’as cachée.

— Parce que mes ennemis t’auraient utilisée.

— Et finalement, c’est toi qui as décidé de me sacrifier.

Vito s’approcha.

— Tu ne comprends pas ce monde.

— Je le comprends enfin.

Elle retira le bracelet offert par son père et le posa sur la table.

— Pour toi, je n’ai jamais été une fille. J’étais une faiblesse à contrôler.

La porte s’ouvrit.

Aros entra.

Tony et plusieurs hommes le suivirent.

Anita était avec eux, saine et sauve.

Isabella courut vers elle et la serra dans ses bras.

— Je suis désolée.

— Vous êtes vivante. C’est tout ce qui compte.

Vito regarda Aros avec haine.

— Vous avez perdu votre cargaison.

Aros sourit légèrement.

— Non.

— Elle a été vendue.

— Vous pensiez l’avoir vendue à des acheteurs russes.

Il posa un dossier sur la table.

— Les sociétés appartenaient à mes hommes. Les comptes aussi. Vous avez transporté la cargaison exactement là où je le voulais.

Vito ouvrit le dossier.

Son visage pâlit.

— Depuis le début…

— Depuis le début, vous avez couru dans un piège.

Aros s’approcha.

— Vos hommes ont été achetés. Vos comptes sont gelés. Vos partenaires négocient déjà avec moi.

Vito regarda sa fille.

— Tu l’as aidé ?

— Non.

— Alors reviens avec moi. Nous pouvons reconstruire.

Aros tourna également les yeux vers elle.

— Venez avec moi.

Isabella les regarda tour à tour.

Son père, qui avait construit sa cage.

L’homme qu’elle aimait, mais qui avait également essayé de décider de son avenir.

Elle secoua la tête.

— Non.

Le silence tomba.

— Je ne vais avec aucun de vous.

Vito fronça les sourcils.

— Isabella—

— Je n’ai pas besoin d’un homme pour construire ma vie à ma place. Ni d’un père qui décide où je peux vivre, ni d’un homme qui déclare que je serai sa femme.

Elle regarda Aros.

— Je me choisis moi-même.

Aros baissa lentement la tête.

— Alors partez.

Vito le regarda avec surprise.

— C’est tout ?

— Elle a choisi.

Aros se tourna vers ses hommes.

— Nous partons.

Il passa près d’Isabella sans la toucher.

— Votre père reste en vie parce qu’il est votre père. Mais il ne possède plus rien.

Puis il quitta l’appartement.

Isabella resta immobile.

Elle avait obtenu exactement ce qu’elle réclamait depuis toujours.

La liberté.

Pourtant, lorsqu’elle entendit les pas d’Aros disparaître dans le couloir, elle sentit une douleur profonde lui traverser la poitrine.

Anita s’approcha.

— Vous avez fait le bon choix.

— Je sais.

— Alors pourquoi avez-vous l’air de vouloir courir ?

Isabella regarda la porte.

— Parce que me choisir ne signifie peut-être pas vivre sans lui.

Elle se mit à courir.

Aros atteignait l’ascenseur lorsqu’elle cria son nom.

Il se retourna.

Isabella s’arrêta à quelques pas de lui, essoufflée.

— Vous aviez dit que je devais choisir.

— Oui.

— Je ne veux pas que mon père me construise une vie.

— Je comprends.

— Et je ne veux pas que vous m’en construisiez une non plus.

Le visage d’Aros resta impassible, mais ses yeux trahissaient sa douleur.

Isabella s’approcha.

— Je veux la construire moi-même.

Elle prit sa main.

— Mais je veux que vous soyez dedans.

Aros ferma les doigts autour des siens.

— Est-ce votre choix ?

— Entièrement.

Ils quittèrent Malte le soir même.

Avant de monter dans l’avion, Isabella se retourna une dernière fois vers l’île.

Elle y laissait la maison de son père, les tunnels de son enfance et toutes les cages qu’on avait appelées protection.

Anita fut libérée de toute obligation envers Vito. Elle promit de rejoindre Isabella lorsqu’elle aurait décidé ce qu’elle voulait faire de sa propre vie.

Vito resta vivant.

Mais son organisation s’effondra.

Ses comptes furent saisis, ses hommes partirent et son nom perdit le pouvoir qui avait terrorisé tant de personnes.

Aros ne le tua pas.

Pas parce que Vito méritait la clémence.

Parce qu’Isabella ne voulait pas que leur avenir commence par le sang de son père.

Dans l’avion, Aros s’assit à côté d’elle.

— Où voulez-vous aller ?

Isabella regarda les lumières de Malte s’éloigner sous eux.

— New York doit beaucoup s’ennuyer sans moi.

Aros sourit.

— Alors nous allons à New York.

— Et ensuite ?

— Ensuite, vous déciderez.

— Cela va devenir une habitude ?

— J’essaie d’apprendre.

Elle posa sa tête contre son épaule.

Aros prit sa main, mais ne la serra pas trop fort.

Ce simple geste lui confirma qu’il avait compris.

L’amour n’était pas une cage plus belle.

Ce n’était pas une promesse de protection faite sans demander l’avis de la personne protégée.

Ce n’était pas posséder quelqu’un, le cacher ou choisir à sa place.

L’amour véritable était la possibilité de partir.

Et le choix de rester malgré tout.

Isabella Conte n’était plus la fille cachée de Vito.

Elle n’était plus la fausse gouvernante.

Elle n’était plus une otage, une monnaie d’échange ou une arme dirigée contre son père.

Pour la première fois, elle était simplement elle-même.

Libre.

Et elle avait choisi d’aimer.

Pas parce qu’Aros l’avait sauvée du précipice.

Pas parce qu’il avait détruit son père.

Mais parce qu’au moment le plus important, il avait ouvert la porte de la cage et l’avait laissée décider.

L’avion traversa les nuages.

Isabella ferma les yeux, la main toujours dans celle d’Aros.

Elle ne savait pas ce qui les attendait à New York.

Elle ne savait pas s’ils pourraient construire une vie normale après tout ce qu’ils avaient vécu.

Mais elle savait une chose.

Cette fois, personne n’écrivait son avenir à sa place.

Et vous, si vous aviez été Isabella, auriez-vous choisi Aros ?