Dans le nouveau film de Christopher Nolan consacré à l’Odyssée, les héros grecs ne portent pas les armures que l’on pourrait imaginer. Et pourtant, au musée de l’Armée, certaines pièces racontent mieux que quiconque ce qu’a réellement pu être l’équipement de ces guerriers de légende. Avant même de parler de casques et de lances, il faut reconnaître une chose : l’histoire d’Homère est bien plus floue qu’on ne le croit. Impossible de donner une date précise aux événements qu’il raconte.

Homère lui-même est un personnage insaisissable. Un poète, un aède, aurait rassemblé et composé ces récits vers la fin du VIIIe siècle avant Jésus-Christ. Mais ce n’est que deux siècles plus tard, au VIe siècle, que ses textes ont été fixés par écrit, au moment où la bibliothèque d’Athènes se mettait en place. Quant à la guerre de Troie, elle-même, on suppose qu’elle aurait pu se dérouler autour de 1250 avant notre ère.
Nous sommes alors en plein âge du bronze, bien avant l’écriture grecque. Ce que décrit Homère, pourtant, ressemble davantage à l’équipement de son époque à lui, celle du VIIIe siècle. Les armes et les armures qu’il met en scène sont celles qu’il connaissait. Et c’est là que les collections du musée deviennent passionnantes.
Deux casques attirent particulièrement l’attention. Ce sont des casques corinthiens, typiques de l’époque archaïque et classique grecque. Les plus anciens que l’on conserve remontent à l’âge du bronze. Ils sont en bronze martelé, épousent étroitement le crâne et ne sont doublés que de cuir, sans véritable rembourrage.
On imagine mal le confort, mais c’est bien ainsi qu’ils étaient conçus. Dans le teaser du film de Nolan, les coiffures des personnages sont l’un des éléments les plus remarquables. On retrouve deux grands types. D’abord le casque corinthien classique, celui que portent habituellement les héros homériques dans les grandes fresques des années 1960.
Mais un autre casque a particulièrement intrigué les commentateurs. Il est porté par un personnage d’autorité, peut-être Agamemnon, le chef de l’armée grecque, ou bien le dieu Mars lui-même. Ce casque très particulier, presque anatomique, a été comparé à celui de Batman. Il forme un véritable masque qui recouvre le visage, directement inspiré de ces casques corinthiens que l’on trouve dans les collections antiques.
Au musée, nous en possédons d’ailleurs une copie moderne, réalisée par un compagnon du Devoir chaudronnier. Il a refait ce casque selon les techniques anciennes, avec une tôle de bronze martelée, finement gravée, et des petits clous qui soulignent les ouvertures. Un travail remarquable qui nous montre à quel point ces objets étaient proches de la tête, juste doublés de cuir. Le héros principal, Ulysse, porte quant à lui un autre type de casque, très reconnaissable.
C’est un casque calcidien, dont nous avons un magnifique exemplaire dans nos collections. Ce modèle apparaît à partir du VIe siècle avant Jésus-Christ. Il est plus pratique que le corinthien, car il dégage les oreilles et offre une meilleure vision. Les premiers modèles possèdent un petit nasal qui protège le nez.
C’est ce choix qui a été retenu pour le héros de Nolan et ses compagnons, avec bien sûr une crête amovible qui ne se retrouve jamais dans les casques archéologiques. Notre exemplaire est particulièrement beau : il est orné d’une tête de Méduse sur le frontal, et les protections des joues, les paragnathides, sont décorées de têtes de chevaux. Le teaser montre aussi des personnages gigantesques, entièrement couverts d’armures de fer, qui attaquent dans une forêt sombre qui ne ressemble en rien au bassin méditerranéen. Ces armures intégrales sont évidemment un anachronisme par rapport à l’époque à laquelle se déroule le récit.
Les guerriers grecs ne se couvraient pas ainsi. Mais nous sommes dans le domaine du mythe, et Nolan peut se permettre ces libertés. D’ailleurs, le fantastique n’est pas absent de l’Iliade ni de l’Odyssée. On se souvient que les Myrmidons, les guerriers d’Achille, étaient à l’origine des fourmis transformées par les dieux.
On aurait pu imaginer des guerriers insectoïdes combattant autour de Troie. Nolan a choisi une autre direction. Un élément est curieusement absent des images que l’on a vues : le bouclier. Pourtant, c’était l’une des pièces les plus importantes de la panoplie grecque.
C’est lui qui absorbait la majorité des chocs. Ces grands boucliers étaient en bois bombé, circulaires et assez lourds. Les guerriers se battaient essentiellement au javelot ou à la lance, avec des armes ornées d’une pointe comme celle que l’on peut voir ici. Ces lances mesuraient environ deux mètres cinquante.
L’épée ou le poignard, comme celui que nous présentons, n’était qu’une arme d’appoint. Le gros du combat se faisait donc au bouclier et à la lance. Sur le torse, le guerrier portait une cuirasse en bronze, une pièce anatomique forgée dans une feuille de métal. Nous en possédons un exemple, découvert sur le sol français.
Ce n’est pas une pièce grecque, mais elle est contemporaine des équipements utilisés dans la Grèce archaïque. Il ne faut pas oublier non plus les knémides, ces protections de bronze qui épousaient les chevilles et protégeaient l’avant des tibias. Homère parle souvent d’Achille aux belles jambières. L’ensemble que nous pouvons présenter offre finalement une image assez réaliste des guerriers qui se sont affrontés autour de la ville de Troie, tels que les décrit Homère.
Ce film a une histoire particulière pour Christopher Nolan. Il avait failli, à une époque, réaliser un film sur Troie. Mais le projet lui avait échappé. En réalisant aujourd’hui L’Odyssée, il prend en quelque sorte sa revanche.
Et l’on retrouve dans son œuvre des thèmes qui lui sont chers : la guerre, bien sûr, mais aussi la mémoire. Ulysse se souvient de sa famille pendant dix ans d’errance sur les flots, avant de pouvoir retrouver Ithaque. Le temps est une notion centrale chez Nolan, et elle l’est aussi dans l’écriture d’Homère. L’Odyssée est d’ailleurs considérée comme le premier flashback de l’histoire de la littérature occidentale, puisque Ulysse est recueilli par les Phéaciens et leur raconte ses aventures.
Enfin, le voyage, thème essentiel du projet, avec ses contrées exotiques, ses monstres, ses îles singulières, cette espèce de monde en réduction qu’Ulysse traverse. La ruine de Troie apparaît dans le teaser. C’est Ulysse qui a l’idée de construire le cheval de bois dans lequel les Grecs se cachent pour pénétrer dans la ville et ouvrir les portes à leurs compagnons. Le musée conserve une pièce magnifique qui témoigne de la permanence de ce mythe à travers les siècles.
C’est une rondache, un bouclier rond réalisé à la Renaissance, qui illustre précisément la prise de Troie. On y voit les Grecs sortir du cheval, la ville en flammes, des poutres embrasées, la porte enfoncée. Le décor est repoussé : l’orfèvre a travaillé le métal pour créer un véritable relief sculpté. Cette pièce montre à quel point le mythe de Troie n’a cessé de traverser les époques, jusqu’à aujourd’hui.
Les collections archéologiques grecques du musée de l’Armée sont loin d’être négligeables. Elles renferment des objets d’une belle qualité qui méritent d’être observés de près. À l’occasion de la sortie de ce film, c’est une belle occasion de venir les découvrir et de faire le lien entre le cinéma, le mythe et l’histoire.


