Trois cents mètres de champ, deux cents hommes en face, et moi qui ne sais toujours pas si je vais fuir ou charger. On nous avait dit de garder le silence, de ne pas anticiper, que le signal…

Trois cents mètres de champ, deux cents hommes en face, et moi qui ne sais toujours pas si je vais fuir ou charger. On nous avait dit de garder le silence, de ne pas anticiper, que le signal...

Nous étions près de quatre cents, réunis sur ce champ pendant trois jours, pour une expérience d’archéologie expérimentale unique en son genre. L’idée ? Faire charger deux groupes de deux cents personnes l’un contre l’autre, pour observer comment ils réagissaient. Bien sûr, c’est plus compliqué que ça, mais c’est exactement ce qui vous intéresse.

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Bienvenue dans l’expérience hoplitique. Tout est parti d’une vidéo sur la bataille de Mantinée, où je présentais une dispute historiographique entre deux écoles qui analysaient le choc hoplitique. Deux visions s’opposaient : les « orthodoxes » pensaient qu’il y avait un véritable choc physique, une poussée des boucliers jusqu’à ce qu’une formation explose. Les « hérétiques », eux, croyaient à un choc émotionnel pendant la charge, une peur qui faisait fuir une armée avant même le contact.

C’est lors d’une soirée avec Rémi Saou, docteur spécialiste de ce sujet, que l’idée d’une expérience pratique a germé : tenter de comprendre les dynamiques de la défaite, de la fuite et de la poursuite. Trois ans plus tard, après avoir rassemblé des gens, des reconstituteurs, des universitaires, des volontaires prêts à s’engager, nous y étions. Nous avons organisé le financement, distribué les boucliers, appris à marcher ensemble, trouvé des solutions. Et ce champ que vous voyez, c’est celui de l’expérience, qui s’est déroulée en août 2025.

Avant de vous montrer quoi que ce soit, il faut que je vous explique les principes. C’est une expérience scénarisée. L’objectif est de se placer dans des conditions comparables d’un point de vue tactique et matériel, grâce à un scénario inspiré d’un jeu de rôle. Les hoplites ne savent pas, au début de chaque itération, s’ils vont fuir ou poursuivre.

Ce qui nous intéresse, et j’insiste, ce sont les dynamiques de la fuite et de la poursuite. Il y a des vaincus qui fuient pour survivre, et des vainqueurs qui essaient de rattraper les fuyards pour leur infliger un maximum de pertes. Nous nous plaçons dans une opposition entre deux formations hoplitiques des Ve et IVe siècles avant notre ère. Pour travailler sur les dynamiques d’une déroute hoplitique, il fallait assez de monde pour représenter la masse, mais surtout pour répéter les itérations et noyer dans les statistiques les aléas d’une seule tentative.

Précisons : nous n’avons pas réuni quatre cents personnes un matin dans un champ en leur donnant un bouclier et une lance. Non. Nous avons recruté huit mois à l’avance, organisé les gens en groupes de huit, poussé certains à se rencontrer plusieurs fois lors de week-ends d’entraînement pour apprendre à marcher ensemble, tenir leurs boucliers, manier leurs lances, et nous faire remonter leurs retours du terrain. Tout cela sous la supervision de deux associations de reconstitution, les Dytikoi Hellenes et les Somatophylaques, qui ont fourni des chefs de formation, une sorte d’officiers, et analysé les vidéos d’entraînement pour corriger les problèmes.

Nous avons même fait une mini-expérience en Bretagne au printemps pour voir si des problèmes émergeaient avec plus de monde. Des briefings, des petits reconstitutions, des comptes-rendus, des tutoriels vidéo, des protocoles et des PDF envoyés à quatre cents personnes : voilà ce qui nous a permis d’arriver ici pour trois jours. Le protocole expérimental n’a pas été improvisé non plus. Des universitaires, notamment Rémi Saou, ont aidé à le définir : délimiter le champ, créer un bon scénario, signaler la progression jusqu’à la fuite, maintenir la tension.

Et bien sûr, un protocole de sécurité complet : règles de combat, de toucher, protection des personnes qui tombent pour éviter qu’on les piétine, lunettes de protection contre les blessures aux yeux. Tout pour éviter les blessures, ce qui est en soi contradictoire avec ce que nous étudions, mais c’est une critique que nous aborderons plus tard. Ajoutez à cela toute la logistique (amener quatre cents personnes sur un champ sans eau ni électricité) et vous obtenez un projet qui a pris trois ans dans l’idée, deux ans en équipe, et un an pour l’application concrète. Mais qu’est-ce qui motive cette expérience ?

Revenons à la dispute historiographique. Dans les années 2000, les chercheurs se concentraient sur le moment du choc hoplitique. Depuis, de nouvelles approches quantitatives des textes ont permis d’affiner nos connaissances. Il apparaît que la dimension émotionnelle du choc est décisive.

Près des trois quarts des batailles décrites par Thucydide et Xénophon se sont terminées avant la collision ou dans les moments qui ont suivi. La dimension physique de l’impact reste discutée, mais on sait que la charge hoplitique est une tactique de terreur. Comme le disait Eschyle, faire face à un mur de boucliers, de lances levées et à une foule hurlante de guerriers. Certains, comme le dit Xénophon, ne peuvent pas regarder les lances en face.

Aujourd’hui, la tendance historiographique est de fusionner les deux approches : l’importance des émotions n’est plus discutée, et l’on pense que la terreur est liée à un possible choc physique violent. Mais surtout, l’accent est mis sur la très courte durée des combats. Et cela a mis en lumière un problème fondamental : plutôt que de se concentrer sur cette phase de combat, brève et relativement mineure en termes de pertes, il faut se tourner vers ce qui suit. Les Grecs, comme tous les peuples de la Méditerranée orientale, avaient une culture du massacre.

La phase de chasse était un moment extrêmement important, la plus longue partie des combats, celle qui a le plus d’effet. Pourtant, nous avons aujourd’hui beaucoup de mal à comprendre les dynamiques de cette chasse, de la fuite, de la poursuite, de la déroute. Que se passe-t-il, au fond ? Ceux de derrière s’en sortent-ils mieux que ceux de devant ?

Nous avons des idées, mais il faut voir comment cela fonctionne en pratique. Reconstituer un scénario aussi précisément que possible, c’est la clé qui nous manque pour affiner notre compréhension. Et cela nous permet d’envisager d’un œil neuf la façon dont l’archéologie expérimentale explore les phénomènes guerriers des mondes anciens. Nous avons très peu travaillé sur les déroutes jusqu’à présent.

En les oubliant, on ne donne qu’une image déformée des batailles : on se concentre sur les discours, les marches, les charges héroïques, les combats. Mais en réalité, les pertes se font pendant les déroutes. Parlons maintenant de la méthode, et rappelons l’essentiel : créer une dynamique de déroute. Depuis que l’archéologie expérimentale s’intéresse à la guerre, une difficulté majeure persiste.

Nous reconstituons des combats pour faire avancer la connaissance, mais nous n’avons pas peur de la mort. Nous ne risquons pas de mourir ou de souffrir une agonie lente. C’est un problème d’échelle évident. Mais abordons quelques objections.

Les hoplites, comme la plupart des guerriers, préparaient leur esprit à ces épreuves. Les hommes des cités n’étaient ni des lâches ni des civils du XXIe siècle. Les preuves de leur bellicosité ne manquent pas. Pourtant, ces quelques mots peuvent induire en erreur.

On pourrait imaginer que la peur est un problème secondaire, ou qu’on peut faire de l’archéologie expérimentale de la guerre sans mettre l’émotion au cœur de l’analyse. Après tout, les anciens avaient peur de la mort, mais moins que nous, non ? En réalité, une documentation colossale révèle exactement le contraire. Les Grecs n’ont jamais cessé de parler de leur peur de la mort.

Ils n’étaient jamais immunisés par une croyance fervente en leurs dieux ou en une vie après la mort. Simplement parce qu’ils aimaient la vie et leurs proches. Ils avaient aussi peur du moment de la mort, de la douleur qui pouvait la précéder. Dans le combat au corps à corps, la souffrance physique n’était pas un problème mineur.

Et il est facile d’oublier à quel point un simple combat à l’épée était terrifiant, et tout ce que les hoplites faisaient pour le rendre encore plus terrifiant. La charge est une tactique de terreur, ce qui implique un énorme investissement émotionnel. Tout cela pour dire que la peur doit absolument être intégrée à notre approche expérimentale, ce qui nous force à faire quelque chose qui peut sembler contre-intuitif : créer un script. Nous avons privilégié un scénario typique, celui que l’on voit le plus souvent dans les sources : l’effondrement d’une phalange pendant la charge, avant ou au moment de l’impact.

Puis nous avons choisi un événement particulièrement représentatif : les charges de la première bataille de Coronée en 394 avant notre ère. Comme nous ne nous intéressons qu’au phénomène de la déroute, les étapes préalables du combat sont prédéterminées. Nos phalanges chargeront aux mêmes distances que pendant cette bataille, et l’une d’elles s’effondrera au moment critique indiqué par les sources. Et nous observerons de très près ce qui se passe à partir de ce moment.

Entrons dans les détails techniques. L’expérience se déroule dans un couloir de 300 mètres de long, qui s’évase aux extrémités, un peu comme un sablier. Pour chaque itération, nous mettons en formation 192 personnes deux fois (en réalité un peu moins). Chaque formation est large de 24 colonnes et profonde de 8 lignes.

Une fois alignées, les deux phalanges avancent l’une vers l’autre à un premier signal. Puis l’une des deux formations lance une charge, une transition de la marche à une course mesurée, environ 7 à 8 km/h. Son adversaire continue sa marche en avant. Les deux phalanges poursuivent leur assaut, l’une courant, l’autre marchant, jusqu’à ce qu’un signal sonore indique aux personnes concernées (en général un quart de la phalange choisie) qu’elles sont désormais vaincues.

Au départ, on ne dit pas aux hoplites quelle phalange va s’effondrer. Seul un quart de l’une des deux phalanges sait que ce sera son tour de fuir au signal. Dès qu’ils fuient, le reste de la phalange doit le remarquer, et toute la formation est vaincue. L’autre formation, qui n’a pas réagi au signal, voit que l’équipe adverse s’effondre et devient la phalange victorieuse.

À partir de ce signal, il y a des poursuivis dont l’objectif est de s’échapper vers l’arrière du champ, à environ 200 mètres, sans se faire tuer, et des poursuivants dont le but est d’attraper et de tuer un maximum d’adversaires avant qu’ils ne s’échappent. Un point important : nous avons mis en place un système qui laisse les participants dans l’incertitude le plus longtemps possible. Seul un quart de la future phalange vaincue sait qu’elle va être défaite. La plupart doivent, tout en avançant vers l’ennemi, rester attentifs aux mouvements qui se déclenchent dans leur groupe et comprendre leur rôle le plus vite possible : chassé ou chasseur.

Le sort des phalanges reste inconnu jusqu’au signal sonore tardif. Nous ne précisons pas à l’avance la distance qui séparera les deux phalanges à ce moment-là. Nous pouvons déclencher le signal à 25 mètres, 15 mètres ou 5 mètres, ce qui maintient la tension et empêche les participants d’anticiper leur futur rôle. Bien sûr, les limites d’une telle expérience sont nombreuses.

Il n’y a ni morts ni blessés, et les gens que nous avons réunis pensent comme des individus du XXIe siècle. Leurs corps n’ont pas le même entraînement physique quotidien. Nous savons que nous n’avons pas de Grecs du Ve siècle avant notre ère pour faire cette expérience. C’est pourquoi je tiens à souligner l’idée d’une situation comparable.

Ce qui nous intéresse, ce sont les dynamiques dans un sens global, pas un réalisme absolu. Nous avons armé tout le monde de boucliers en bois, d’un poids approprié, et de lances en carton sécurisées. Chacun vient habillé comme il veut, tant qu’il peut courir et bouger librement. Mais il ne faut pas exagérer le caractère néfaste de ces concessions.

Le poids de l’équipement des hoplites n’était pas très imposant, et les anciens étaient globalement plus endurants que nous. Le gain de légèreté compense quelque peu nos défauts physiques. L’absence d’armure est compensée par un protocole de combat qui rend les coups difficiles à porter et simule la présence de protections. Il ne suffit pas de toucher un adversaire pour le mettre hors de combat.

Nous avons interdit l’usage du tranchant du bouclier, les saisies, et établi des protocoles de sécurité en cas de blessure grave ou de chute. Ces ajustements sont nécessaires pour préserver la sécurité des participants, mais ils éloignent nos séquences du vrai combat. Cependant, nos hoplites peuvent employer la plupart des techniques de combat avec leur lance neutralisée : des coups rapides vers les parties du corps qui étaient les cibles principales, le visage et les cuisses, tout en profitant de la protection de leur bouclier et des zones invulnérables du protocole, au-dessus de la tête, là où se trouvait le casque. On peut espérer que les formes de combat, sans être identiques à celles des anciens, leur seront au moins similaires dans leur durée et leurs dynamiques.

En tout cas, il faut garder à l’esprit que ces limitations ne sont pas propres à notre expérience, mais à toute approche expérimentale du phénomène de la guerre. Nous ne pourrons jamais le faire pour de vrai. Notre solution n’est ni meilleure ni pire que d’autres, et nous sommes conscients de ses limites. Et maintenant, parlons de ce qui s’est passé.

Quand vous êtes là-haut, vous êtes toujours un peu plus lent. On vous fait attendre dans la plaine, il fait une chaleur écrasante, et ils le savent. Ils jouent sur nos nerfs, c’est terrible. Revenons au studio, car je ne pouvais pas savoir ce que j’allais dire au moment de l’expérience.

Avant de présenter nos conclusions, je voudrais vous donner une première perception intime de ce dont nous parlons. Voici une itération du point de vue d’un hoplite, sans commentaire, dans son intégralité. Vous avez remarqué ? C’est très rapide, on ne voit pas grand-chose, et au final, on ne sait pas vraiment ce qui s’est passé.

Pour chaque itération, nous avions un drone qui filmait tout à la verticale, en plus des autres points de vue, ce qui permettait de suivre la situation générale. Et ce point de vue rend une chose terrible : marcher en formation est déjà très difficile. La performance de chaque itération était variable, avec des décalages entre les rangs et les colonnes, des moments de densification ou d’expansion de la formation. Malgré notre entraînement tout au long de l’année, nos formations de 24 colonnes sur 8 avaient d’énormes problèmes de manœuvre.

Ce que vous ne percevez pas ici, ce sont les progrès réalisés au fil des itérations, avec un véritable apprentissage et la mise en place d’un encadrement intermédiaire plus important. Au moins, disons que c’est cohérent avec les sources : même les anciens se trompaient parfois. Thucydide nous raconte qu’à Milet, les Argiens, pleins de mépris, avançaient sans grand ordre contre des ennemis qu’ils pensaient ne pas tenir leur assaut. En face, ils tenaient bien.

Résultat : les Argiens furent taillés en pièces. Tout ce travail est hors de l’expérience, mais il mérite d’être souligné. Nous avons pu remarquer à quel point la distance de charge constituait un problème majeur de la tactique hoplitique. Trop grande, l’effort devenait difficile à supporter.

Trop petite, on perdait l’occasion de rétablir la formation et de corriger les erreurs faites au lancement de la charge. Avec la distance, on a aussi le temps de faire des corrections. Cela aide à comprendre pourquoi les hoplites faisaient régulièrement des charges assez longues, autour de 100 mètres. Entrons dans les résultats de l’expérience.

Voici un résumé de nos observations après visionnage et analyse de toutes les itérations. Le premier aspect important concerne la décomposition des phases de la chasse. Elle se divise en trois parties. La première est celle du choc ou, à tout le moins, de la résistance de ceux qui n’ont pas pu fuir.

La deuxième est un vide, un espace et un temps d’avance que les chasseurs doivent combler pour atteindre les fuyards qui n’ont pas été pris dans la zone de choc. Enfin, la troisième renvoie à ce que nous avons appelé la chasse libre, un espace et un temps où il n’y a plus de formation collective. Après analyse des 16 itérations, nous avons remarqué que, quelle que soit la distance de fuite, c’est la nature du choc qui détermine les dynamiques de la chasse. La distance à laquelle une phalange s’effondre devant son ennemi influence la nature du choc attendu.

Mais dans tous les cas, il faut parler de ces chocs et du vide qu’ils créent derrière eux. Cela peut sembler étrange de parler de choc alors que notre but était de tester les dynamiques de fuite et de poursuite avec une déroute déclenchée avant tout contact. Mais regardez attentivement ces images : malgré l’effondrement, une partie de la formation vaincue ne peut pas se permettre de simplement tourner le dos. L’équipe adverse est trop proche.

Il peut sembler plus pertinent de rester face à la menace que de tourner le dos pour courir. Dans les cas à 15 et 5 mètres en particulier, nous avons souvent observé des chocs plus ou moins profonds le long de toute la ligne des deux formations. Même l’absence de choc, surtout avec des déroutes à 25 mètres, créait inévitablement des zones de résistance où ceux qui ne pouvaient pas s’échapper assez vite se massaient et ralentissaient les poursuivants. À partir de ce que les itérations nous ont montré, nous avons élaboré une description de cinq types de choc.

Les trois premiers se sont répétés plusieurs fois, les deux autres n’ont eu qu’une occurrence et nécessitent des conditions particulières. Seize itérations n’ont pas suffi à vérifier la reproductibilité des deux derniers, mais ils ne sont pas absurdes. La première catégorie de choc est l’absence de choc. Surtout pour les déroutes à 25 mètres, et une fois à 15 mètres.

Ce type de choc n’est pas aussi linéaire qu’on pourrait le penser, car même avec une avance de 25 mètres, la dispersion progressive de la formation empêche les premiers rangs de fuir aussi vite qu’ils le voudraient. Certains font volte-face et créent de petites zones de résistance indépendantes, ce qui ralentit les poursuivants et les force à naviguer pour les contourner et continuer la chasse. On pourrait comparer cela à une rivière avec des galets. Les poursuivants privilégient la recherche de la chasse : seuls ceux directement confrontés aux poches de résistance les affrontent, tandis que le reste circule comme un liquide dans les espaces ouverts.

Le ralentissement produit par cette navigation donne ainsi un peu plus de temps aux fuyards déjà en avance. On voit clairement une zone vide s’ouvrir derrière les zones de résistance, forçant les poursuivants à sprinter pour rattraper les fuyards. La deuxième catégorie est ce que nous avons appelé le choc mince. Cela arrive souvent avec des déroutes à 15 mètres, mais peut se produire à 5 mètres.

C’est un affrontement tout au long de la ligne où seule une ligne profonde de quelques personnes reste du côté des fuyards. Abandonnée par le reste de la formation qui a fui, cette ligne accepte le choc, ne pouvant pas faire mieux. Elle n’a que son élasticité pour résister. Soit cette ligne est rapidement percée et engloutie par le mouvement des vainqueurs restés en formation, soit elle parvient à absorber les efforts ennemis en reculant progressivement, causant une perte de temps substantielle dans la poursuite.

On observe cet exemple où la ligne vaincue se déforme très bien et ralentit très efficacement les gagnants, ce qui se reflète dans leurs performances en termes de pertes. Quand la ligne est percée rapidement, le vide créé derrière est rapidement comblé par les poursuivants qui ne sont pas si loin derrière les poursuivis. On observe que pendant que la ligne est encore en train d’être dévorée par les vainqueurs qui lui font face, l’espace derrière cette ligne se sature progressivement de vainqueurs qui se précipitent à la poursuite des fuyards. Le dernier choc observé plusieurs fois est le choc profond.

C’est le plus violent, et il se produit lorsque presque toute la formation vaincue n’a pas fui avant l’affrontement. Cela arrive essentiellement parce que, quand l’équipe adverse est proche, on peut se retrouver hypnotisé par l’affrontement à venir, au point qu’il devient impossible de se désengager avant qu’il n’ait réellement eu lieu. Dans cette situation, les deux formations s’affrontent réellement. Mais il ne faut pas penser que c’est équilibré.

Dans la formation vaincue, une fois l’affrontement initié, il y a un désengagement continu des vaincus qui commencent leur fuite quand ils sentent qu’il n’y a plus personne derrière eux. La formation vaincue se désintègre progressivement par l’arrière, tandis que les vainqueurs poussent pour percer ou trouver un passage. Ce choc ne laisse donc jamais vraiment de vide derrière lui, car le flux de fuyards est continu et rapidement suivi par le flux de chasseurs qui ont réussi à se libérer de la zone de choc. Cette zone rétrécit à mesure que la ligne se désintègre, tandis qu’en parallèle, derrière cette ligne, s’établit une chasse des soldats en fuite qui n’ont pas pu prendre autant d’avance.

Ce choc est décrit par Thucydide à Délion, qui parle d’un choc qui créa un combat terrible avec une pression des boucliers qui fit rapidement rompre les Béotiens. Deux itérations de déroute à 5 mètres nous ont donné l’occasion d’observer deux dynamiques particulières. La première est le choc ouvert. Dans cette itération, la formation vaincue s’est effondrée d’elle-même à cause d’une défaillance dans sa manœuvre, provoquant un choc profond principalement sur les ailes, déjà ouvert au centre.

C’est la situation la plus déséquilibrée pour les vaincus que nous ayons jamais vue, car non seulement ils perdent beaucoup d’hommes au contact sur les ailes, mais ils s’ouvrent aussi à l’adversaire et lui permettent de s’engager dans une chasse libre sans délai de distance. Cette situation est produite par une faille de manœuvre qui devait arriver, mais c’était certainement la plus grande peur des commandants, car il semble évident qu’une formation dans une telle situation est en grand danger. Enfin, nous avons eu une itération où une partie de l’équipe des vainqueurs s’est effondrée spontanément en interprétant mal la situation. C’est un cas très intéressant, car malgré un engagement dans un choc profond, cette itération voit une partie de la formation vaincue résister et même faire reculer un peu son adversaire.

Cette retraite est perçue dans les rangs arrière des vainqueurs, qui l’interprètent comme un signe de retraite. La peur se propage à une partie de l’aile des vainqueurs, qui fuit, ouvre un point dans la ligne, et entraîne une poursuite par les vaincus qui se sentent localement victorieux. Cela a abouti à une double fuite et poursuite des deux côtés des formations, produite par une véritable panique locale chez les vainqueurs. Cet incident démontre de manière excellente la sensibilité des participants aux situations qui changent rapidement, leur capacité à jouer pleinement le jeu et à estimer sur le moment la meilleure façon d’assurer leur survie.

Ce qui est une erreur vue du ciel est un calcul pertinent sur le terrain. Alors qu’à 25 ou 15 mètres la fuite de l’adversaire est facile à observer et à interpréter, ce l’est beaucoup moins à 5 mètres, où le champ de vision de chacun est très réduit, rendant possibles des impressions de fuite qui en lancent de très réelles chez les vainqueurs. Si seulement cette itération donne un véritable effondrement local spontané, dans trois autres itérations à 5 mètres, nous observons au moins un vainqueur en fuite après une mauvaise interprétation de la situation. Il faut néanmoins souligner que dans ce cas précis d’effondrement spontané, des retours du terrain nous ont conduit à comprendre qu’un individu parmi les vainqueurs croyait avoir été désigné comme vaincu.

On le voit fuir et entraîner avec lui le reste de l’effondrement spontané. Ce dernier n’est donc pas entièrement spontané, mais cela ne remet pas tellement en question les conclusions tirées de cette itération, du moins dans la mécanique générale. Je profite de l’occasion pour mentionner qu’à l’avenir, nous pourrions sortir une nouvelle vidéo axée sur les aspects individuels de cette expérience. Toutes les vidéos vues du ciel par le drone et les données seront en accès libre une fois l’article scientifique publié.

Après le choc et le vide qui le suit, il y a la chasse libre. Globalement, l’efficacité de cette dernière est conditionnée par le choc, mais pas ses dynamiques en particulier. Selon le retard de la zone de choc, les vaincus gagnent plus de terrain, forçant les chasseurs à sprinter davantage pour les rattraper, ce qui les mène à faire des erreurs et réduit le nombre d’occasions de rattraper les fuyards. En revanche, le comportement des chasseurs et des chassés est, pour la plupart, dicté par des jugements et des choix individuels.

Contrairement à la zone de choc où l’on observe parfois des regroupements pour résister à la poussée adverse et où les gagnants forcent ensemble pour ouvrir la ligne adverse, derrière, il n’y a plus de comportement collectif. Dès qu’un vainqueur entre dans la chasse libre, il prend ses décisions en fonction de ce qu’il perçoit de son environnement, et c’est tout. Dès le début, cela est perceptible : aucun vainqueur qui passe la zone de choc n’a l’idée de revenir en arrière pour compléter l’encerclement. Dans leur esprit, les vaincus pris dans l’affrontement seront tués, et la véritable occasion de maximiser les pertes de l’ennemi se trouve devant eux.

Une fois dans la zone de chasse libre, ce qui se passe dans la zone de choc n’a plus d’importance. Parmi les vaincus, on fuit pour soi-même, mais c’est une conséquence de l’objectif que nous avions donné aux vaincus. Il est normal que le chassé privilégie le maintien d’une distance et donc une course droite qui, pour les plus lents, pouvait parfois faciliter le travail d’un chasseur particulièrement rapide. Néanmoins, on observe qu’une grande proportion des poursuivis scrutent le champ pendant leur fuite, pour évaluer la situation et agir en fonction des autres.

Ils suivent la course générale et restent à peu près près du groupe sans toujours essayer de profiter de l’élargissement du terrain. C’est un point remarquable : la formation est complètement brisée, tout le monde court en ligne droite, mais tout le monde court avec la foule. Dans certaines circonstances, les chassés peuvent profiter de l’avance imprudente d’un chasseur pour porter un coup de représailles qui protège au passage leurs camarades. Mais ces occasions restent rares.

Pour décrire ce sentiment dans la déroute, Homère nous dit : « Un frisson saisit les membres de tous et chacun, inquiet, cherche où fuir pour éviter les abîmes de la mort. »

La seule tentative de ralliement à courte distance de l’effondrement que nous avons observée doit être analysée pour sa signification. Elle démontre que ce genre de ralliement près de la masse ennemie est extrêmement risqué, car de nombreux adversaires rejoignent rapidement le combat et l’opposition devient totalement déséquilibrée en quelques instants. Les ralliements qui fonctionnent sont ceux qui se font plus loin, dans la phase finale de la déroute, contre les chasseurs les plus audacieux.

Pour le reste, les chassés préfèrent courir et ne se retournent que s’ils sont sous une menace proche. Cela signifie que certains d’entre eux sont tués par derrière pendant cette phase, mais c’est loin d’être 100 %. Ainsi, même dans l’effondrement, avec la zone de choc et les retournements désespérés pour se défendre, il n’y a pas tant de soldats en fuite tués par un coup dans le dos. On retrouve ici une certaine cohérence avec l’iconographie de l’époque, qui présente des scènes de massacre où les coups dans le dos sont rares.

Platon, à travers un dialogue de Nicias sur la déroute, parle de ce moment où les formations sont rompues et où l’on combat en combat singulier, tantôt poursuivant un ennemi qui recule, tantôt, en fuyant, résistant à un ennemi qui se précipite sur nous. Pour les chasseurs, on observe le même individualisme, mais avec un avantage majeur : la direction de leur mouvement. Les vainqueurs qui émergent de la zone de choc forment une sorte de vague, car même s’ils se comportent individuellement, un mouvement collectif non concerté émerge. Ils ne sont plus en formation mais ont le même objectif, ce qui les amène à former, sans réelle coordination, une puissante houle qui balaie tous les retardataires.

La foule, même si elle a perdu toute cohésion, conserve son utilité. En dehors des comportements marginaux, comme les comportements suicidaires ou extrêmement agressifs cherchant le duel et la mort, nous avons généralement trois comportements qui se rapportent à trois voiles de chasse. Le premier, à la pointe, est similaire à celui du guépard, ou mieux, à celui du fantôme Boo dans Mario. Tant que le fuyard a le dos tourné, il charge en avant, privilégiant le coup dans le dos, et dès que le fuyard se retourne, il ralentit et s’engage dans un duel hors de portée des coups de lance de l’adversaire pour éviter de mourir au combat.

Ce n’est que grâce à l’arrivée de renforts que la situation est alors résolue. Ce type de comportement se retrouve dans les sources. Par exemple, quand Alcibiade, dans le Banquet de Platon, raconte que Socrate et Lachès, lors d’une déroute, s’en sortirent indemnes en faisant bonne figure et en paraissant menaçants, encourageant ainsi leurs poursuivants à se rabattre sur des cibles plus faciles. Je cite : « C’était bien là ce qui garantissait, à lui et à l’autre, la sécurité de leur retraite.

Car à la guerre, on n’aime pas s’engager, même légèrement, avec un gaillard de cette trempe, tandis que ceux qui fuient en désordre sont chassés. »

Dans la deuxième voile, nous avons des requins qui cherchent le flair du sang. Ils sont derrière la première voile et cherchent des duels ou des fuyards isolés, et tendent à converger en groupe sans se consulter quand la cible est là, facile. Simplement par proximité et/ou mimétisme de leurs voisins, ils ciblent les fuyards qui passent à portée ou les zones de combat, créant des supériorités numériques par convergence très rapide et sans avoir à dire un mot aux autres chasseurs qui convergent.

Enfin, dans la troisième voile, nous avons des chasseurs qui ont rarement des cibles qui leur viennent. Ils n’ont donc qu’à faire l’effort de courir avec la vague, et on observe que pour maximiser leurs chances d’avoir un fuyard pour eux, ils s’écartent des autres chasseurs, créant collectivement un réseau qui agit comme un peigne pour vérifier qu’aucun vaincu ne reste dans les parages. Des vautours cherchant une charogne et contribuant à l’effet de masse de la vague. Derrière eux, on peut observer que les vainqueurs, épuisés par le choc ou ceux qui ont abandonné, commencent à marcher.

Mais c’est plutôt anecdotique. Ainsi, la chasse libre est une affaire individuelle, mais au sein d’un mouvement de foule où l’avantage des chasseurs de devant est précisément le fait d’être suivis par une vague qui fournit immédiatement un soutien en cas de problème. Cela explique aussi pourquoi tout chasseur de tête qui se démarque trop de ses renforts potentiels se met en danger. Cela indique qu’il existe une distance maximale au-delà de laquelle la vague et l’effet de foule des chasseurs perdent leur élan et rendent dangereuse la poursuite plus avant.

Maintenant que nous avons vu tout cela, parlons des morts. Nous avons demandé aux participants de rester là où ils étaient « tués », et après chaque expérience, nous les avons comptés par camp, en les regroupant en sections de 10 mètres entre le point de rencontre des deux formations et la zone d’échappement. Cela nous a permis de recueillir des données sur la répartition des morts dans l’espace et sur la proportion des formations perdues à chaque itération. Quand nous parlons de morts, c’est parce que nous les éliminons de l’expérience une fois qu’ils sont touchés.

Mais en réalité, il faudrait plutôt parler de pertes. Chez les vainqueurs, il y a pas mal de morts qui, en réalité, ne pouvaient être que des blessés récupérables après les combats. Chez les vaincus, la proportion de blessés survivants a dû être plus faible. Certains pouvaient s’échapper même après avoir subi des blessures terribles.

On sait, par exemple, par une inscription, d’un homme qui quitta un combat avec une lance plantée dans la mâchoire et qui survécut. Mais une partie d’entre eux, ceux qui tombèrent au sol, furent certainement achevés lors de l’avancée de la vague des vainqueurs. En bref, nos chiffres précis de pertes ne représentent pas des morts réelles, mais des tendances et des proportions. Nous pouvons identifier plusieurs enseignements sur l’effet des dynamiques décrites ici.

Premièrement, la zone de choc favorise toujours le vainqueur, et c’est là que se concentrent les morts des deux côtés. Deuxièmment, la zone de chasse libre montre une distribution plus aléatoire mais généralement uniforme. Si l’on visualise cela avec une courbe montrant la proportion de la formation perdue en fonction de la distance par rapport à la zone d’impact, on voit souvent que la phase de chasse libre suit une loi linéaire. Bien sûr, là encore, les chasseurs ont un avantage significatif.

En ce qui concerne les tendances générales, en traçant toutes les itérations à 25 mètres, on voit que, bien que chaque itération soit unique, le taux de pertes est d’environ 18-25 % pour les vaincus, contre moins de 7 % pour les vainqueurs. Toutes les déroutes à 25 mètres ont montré l’absence de choc avec des dynamiques comparables entre elles. Pour le 15 mètres, si l’on ignore la courbe orange, les pertes augmentent pour tout le monde, avec entre 32 et 38 % de pertes pour les vaincus contre entre 8 et 12 % pour les vainqueurs. Ce sont des chocs minces où la ligne a systématiquement été percée rapidement, ce qui semble être les meilleures situations pour les chasseurs, qui ne perdent pas significativement plus de monde mais infligent significativement plus de pertes à l’ennemi.

La courbe orange représente un cas d’absence de choc, avec des résultats comparables aux itérations de 25 mètres, 21 % contre 6 %. Enfin, pour les itérations à 5 mètres, il semble difficile d’identifier une tendance, car cette distance a fourni les scénarios les plus variables. Mettons de côté la courbe jaune et notons d’abord que les cas à 5 mètres sont très coûteux pour tout le monde : environ 45 % pour les vaincus et plus de 15 % pour les vainqueurs, sauf le cas vert, qui renvoie au choc ouvert. Fait intéressant, cette ouverture, qui n’est survenue qu’une fois, a causé autant de morts chez les vaincus, y compris dans la zone de choc, mais a entraîné moins de pertes chez les vainqueurs, qui ont probablement subi un choc beaucoup moins violent et difficile à surmonter.

Concernant la courbe jaune, qui représente clairement une sous-performance des chasseurs (tuant moins de 30 % des chassés tout en perdant 16 % de leurs forces, comme avec les autres itérations à 5 mètres), nous touchons peut-être aux limites de notre analyse. On y remarque deux choses. D’abord, le choc est quelque peu hybride : profond au tout début, mais avec une dispersion très rapide des rangs arrière. Ensuite, la ligne de troupes vaincues qui reste au combat tient très longtemps.

Ni percée ni débordée, elle a sûrement profité du choc profond initial pour arrêter l’adversaire, puis a été naturellement flexible, absorbant l’effort des vainqueurs. Résultat : les vainqueurs ont payé le choc presque autant que les vaincus, puisque ces derniers n’ont pas abandonné tant de monde dans cette zone. Mais en plus, ils ont perdu beaucoup de temps dans ce choc avant de s’engager dans une chasse libre contre des ennemis en fuite qui avaient pris une avance significative. Tout cela crée une dynamique unique où les vainqueurs n’ont pas vraiment l’occasion d’exploiter leur victoire.

Ils tuent tout de même presque deux fois plus de gens qu’ils n’en perdent. Enfin, regardons un dernier cas particulier : l’effondrement spontané. D’abord, dans un choc à 5 mètres, les vaincus ont perdu un peu moins de 40 % de leurs effectifs, tandis que les vainqueurs en ont perdu 30 %, ce qui est le taux de pertes de vainqueurs le plus élevé de toutes les itérations. C’est compréhensible puisqu’une partie, environ un cinquième, s’est comportée comme des vaincus.

On note aussi que la partie vaincue qui poursuit a un ratio de pertes de un pour un, où la chasse réelle des vainqueurs était clairement à leur avantage, bien que assez coûteuse, puisqu’il leur manquait une section de leur ligne de front pour cette chasse. On le voit ici, où des chasseurs qui ont passé la zone de choc sur la droite n’osent pas attaquer la vague de fuyards sur leur gauche parce qu’ils ne sont pas assez nombreux. Après tout cela, que pouvons-nous vraiment conclure de cette expérience hoplitique ? Certainement pas que tous les affrontements entre phalanges grecques ont produit de tels résultats.

Il faut prendre du recul et rester humbles, tout en reconnaissant que l’idée présentée ici s’oppose à la perception à laquelle nous sommes habitués. Premièrement, cette expérience a montré que même si une formation s’effondre avant le choc, c’est une situation meurtrière. Dans les sources, 73 % des batailles décrites rapportent un effondrement avant ou au moment du choc. Nous nous sommes placés dans cette situation.

Nos résultats, qui correspondent à ce que nous avons lu dans ces sources, montrent que cette description de déroute avant ou au moment de l’impact entraîne des pertes significatives. L’hypothèse d’un massacre, malgré l’absence d’une opposition massive boucliers contre boucliers, est donc valide. Suite à cette observation, nous avons pu voir qu’il était tout à fait possible que des massacres se produisent malgré l’absence totale d’impact de masse, avec des déroutes à 25 mètres typiquement. La distance de fuite peut être significative sans empêcher les vainqueurs d’infliger au moins 20 % de pertes, ce qui est considérable.

Cette expérience aide aussi à comprendre les dynamiques présentées par Xénophon, qui souligne des fuites se produisant au moment où les lances allaient se rencontrer. Euripide, pour sa part, considère comme bien connu que la peur dissout souvent une armée en formation de bataille avant même que les lances ne se touchent. Ces situations rapportées ont dû, selon notre catégorisation, créer des chocs ouverts, des chocs profonds ou des effondrements spontanés, tous avec des pertes énormes, y compris pour les vainqueurs. Sécuriser la victoire au moment de l’impact place donc les vainqueurs dans une position très favorable, bien que coûteuse.

C’est dans cette zone de choc que se concentrent les pertes, démontrant que la charge et son élan ont non seulement l’avantage tactique de terroriser l’ennemi, mais aussi la conséquence physique de balayer les restes de la formation ennemie quand elle se brise. De plus, les conditions de l’explosion lors de l’impact dictent les conditions du massacre qui s’ensuit. On peut se référer à Thucydide, qui explique comment les Thespiens furent anéantis par les Athéniens pour être les seuls à tenir la ligne. Je cite : « Comme leurs voisins dans la ligne s’étaient repliés, les Thespiens furent encerclés dans un petit espace.

Là, les Athéniens les anéantirent, ils les mirent en pièces au corps à corps. »

Enfin, nous avons pu percevoir l’existence d’une distance maximale au-delà de laquelle les chasseurs s’isolent et où la chasse perd son élan. En réalité, elle peut être plus grande que les 100-200 mètres qui semblent être la norme dans notre expérience. L’existence d’une zone de sécurité pour les fuyards leur donnait, pendant l’expérience, un horizon avant lequel il était avantageux de commencer à se rallier.

Dans une situation de combat réelle, cette zone où les vaincus trouvaient la possibilité de se regrouper pourrait se révéler plus éloignée de la ligne de front : 200, peut-être 300 mètres. L’important est la dynamique globale. La poursuite perd de son élan à mesure que certains poursuivants sont ralentis ou finissent par abandonner la chasse, et seuls les plus rapides et les plus audacieux à l’avant menacent encore les vaincus. On voit alors certains de ces chasseurs tomber par zèle excessif face aux chassés qui se retournent, se regroupent et les mettent facilement à terre.

Xénophon raconte, par exemple, qu’après une victoire spartiate, « exultant de leur succès, ils s’avancèrent trop loin dans la poursuite de l’ennemi. Ils commencèrent à être tués à leur tour, puis se retirèrent. Un dieu semble avoir prédéterminé les limites de la victoire qu’ils étaient appelés à remporter. »

C’est tout ce que nous pouvons en dire.

Le reste, entre nous, c’est surtout une affaire d’image et de capacité à imaginer. Il faut en être conscient. Le cinéma, la bande dessinée et les discours qui mettent en scène les hoplites ne montrent pas vraiment ce que nous venons d’étudier. Comme pour beaucoup d’autres troupes ou époques, la primauté donnée à l’idée de force, de puissance, de courage et de gloire efface de l’imaginaire des réalités plus difficiles à saisir : des histoires de peur, de massacre, de fuite et de chasse.

Ici, nous avons pu proposer des dynamiques avec des chiffres pour appuyer notre propos, mais il semble aussi important de souligner que ces images que nous avons tournées sont une proposition d’imaginaire collectif, une vision qui tente de reconstruire près des trois quarts des situations que les sources décrivent et qui raconte très clairement une autre histoire de la guerre en général et des individus en guerre. Pour aller plus loin, considérons un parallèle historique qui montre autre chose. Nous connaissons bien les batailles d’infanterie entre hommes d’armes anglais, français et écossais aux XIVe ou XVe siècles. À cette époque, de longues batailles de mêlée avaient généralement lieu avant que l’un des camps ne soit mis en déroute.

Pourquoi les batailles hoplitiques, au contraire, prenaient-elles une forme si brève ? La nature des tactiques était en fait très différente. Les hoplites cherchaient une décision rapide reposant sur la vélocité de la formation et un choc de masse extrêmement brutal. Tandis que les hommes d’armes, couverts ou presque entièrement couverts de métal, s’approchaient lentement jusqu’à pouvoir escrimer avec leur vis-à-vis.

Dans les batailles d’infanterie des hommes d’armes, il n’y avait pas de charges impressionnantes cherchant à submerger les troupes rencontrées. Cette différence fondamentale donnait au combat un visage complètement différent, en modifiant profondément la durée et les dynamiques. Ces remarques doivent nous rappeler que l’histoire du combat et de l’infanterie lourde en général n’est pas un continuum. Cependant, une histoire comparée du phénomène permet de comprendre les spécificités, les similitudes et les différences.

Les hoplites, dans les batailles, cherchaient donc à briser les solidarités ennemies par le choc de masse. Cette tactique était aussi efficace qu’impressionnante, mais un problème majeur survenait dès que les combats étaient symétriques, quand une phalange faisait face à une autre. La puissance de la phalange se retournait contre elle-même, et la perspective d’une collision brutale et mortelle entraînait souvent la déroute d’une des formations avant l’impact, laissant les vaincus désemparés et étourdis. Prisonniers de la généralisation de leur tactique de choc, les hoplites ont constamment cherché des moyens de surmonter ou de contrôler les aléas de l’affrontement.

Ils ont essayé d’ajouter de la profondeur, cherché à exploiter davantage les ailes, décalé l’engagement de leurs unités, les plus fortes devant, les plus faibles derrière, etc. Mais c’est une autre histoire. Aujourd’hui, ce que l’expérience hoplitique a rendu tangible, à mon avis, c’est cette autre vision des batailles impliquant des formations lourdes chargeant à une allure de course. Nous espérons nous rapprocher de ces combattants trop idéalisés par certains.

Les voici : des hommes qui cherchent à terrifier leurs ennemis mais qui sont aussi victimes de la terreur. Mais surtout, la déroute du camp adverse représente un soulagement qui s’accompagne d’un impératif : il faut maintenant massacrer un maximum de personnes pour s’assurer de ne plus jamais avoir à vivre une telle période de terreur. Car la force ne dure qu’un temps. Et la prochaine fois, ce sera peut-être votre camp qui fuira et qui sera chassé.

Rien de tout cela n’aurait été possible sans des personnes et des éléments qui préexistaient à l’idée de cette expérience. Il me semble donc important de prendre le temps de remercier tout le monde. D’abord, les membres de l’association « Expérience Hoplitique » qui ont rejoint le projet progressivement et y ont travaillé pendant plus de deux ans pour certains, et au moins une année complète depuis le lancement. Il y a eu pas mal de réunions, de discussions et de responsabilités prises par chacun.

Je vais prendre le temps de nommer tout le monde. Bien sûr, Rémi, docteur en histoire, qui s’est occupé de tous les aspects scientifiques et du protocole. Kévin des Dytikoi Hellenes et Vincent des Somatophylaques se sont occupés de l’équipement, de l’entraînement, et ont impliqué leurs associations de reconstitution respectives, ce qui a été très utile pour avoir des gens expérimentés pour encadrer tout le monde. Ensuite, il faut mentionner Guewenn, connue aussi sous le nom de Photine, responsable de la communication, qui a fait un travail absolument énorme : répondre aux questions, aux e-mails, aplanir les tensions avec tous les hoplites, et parfois même entre nous.

Je ne la remercierai jamais assez. Il y a aussi Arnaud qui nous a fourni un soutien technique, et James qui est souvent intervenu pour combler les lacunes lors des moments cruciaux. Il faut aussi remercier JB, qui nous a accompagnés sur l’équipement pendant un moment mais a dû nous quitter en cours de route. Enfin, il faut remercier et applaudir Geoffrey, un employé de l’association, qui a travaillé pendant un an pour résoudre toutes les questions techniques et trouver des solutions aux nombreux problèmes auxquels nous avons dû faire face, jusqu’au dernier jour.

Nous devons aussi remercier les structures, associations et partenaires qui nous ont soutenus ou aidés à rendre cette expérience possible : la FédéGN qui nous a assurés, les mairies de Roanne et de Riorges qui nous ont accueillis et aidés sur plusieurs problèmes, et bien sûr les associations de reconstitution Dytikoi Hellenes et les Somatophylaques. Nous pouvons aussi mentionner Iron Quest, qui a élaboré un petit programme de condition physique pour tout le monde. Et bien sûr, il y a tous les hoplites et bénévoles qui se sont engagés pendant plusieurs mois pour s’entraîner, nous faire des retours et venir passer 3 jours dans des conditions très spartiates (vous me pardonnerez ce jeu de mots), pour se conformer à nos directives et mener cette expérience de bout en bout. Ils ont même payé les frais de cette expérience, sans quoi l’aspect financier n’aurait jamais pu être réglé.

Je voudrais vraiment trouver un moyen dans les prochains mois de réduire autant que possible la facture qu’ils ont payée pour cette expérience. Nous avons déjà reçu des dons de quelques personnes, je les remercie. Enfin, il faut remercier Le Comptoir de Charantais et Sakados pour leur travail de nourriture dans ces conditions et pendant un week-end de 3 jours. Merci aussi à Thomas Lechauve qui nous a beaucoup aidés et, bien sûr, pour tout le tournage et toutes les vidéos que vous avez appréciées ici, Abdelghani et Aurélien.

Maintenant que j’ai dit tout cela, notons que cette expérience est aussi le résultat d’une certaine société faite d’associations, d’université et d’appétit pour la connaissance historique. Rien n’aurait été possible sans les recherches de Rémi Saou, mais aussi de toute l’historiographie sur la Grèce antique. La question vient de ces universitaires qui ont interrogé les sources avec toujours plus de précision, aboutissant à une telle expérience qui traite d’aspects anthropologiques. Mais il faut aussi noter que sans le réseau d’associations de reconstituteurs, avec les Somatophylaques et les Dytikoi Hellenes bien sûr, mais aussi tout ce qui tourne autour de ce monde, nous n’aurions jamais eu un réservoir de gens expérimentés qui nous ont fait gagner beaucoup de temps et évité de faire des erreurs grâce à leur expérience.

Et puis il y a la chaîne YouTube elle-même, il faut le dire, la communauté qui s’est rassemblée autour de cette idée de vulgariser au plus près la recherche historique. Sans cette communauté, cela m’émeut un peu de le dire, qui m’étonne encore, construite progressivement sur presque 10 ans, nous n’aurions jamais eu 400 personnes. Nous n’aurions jamais pu y croire. Et pour toutes ces raisons, je trouve que cette expérience a quelque chose de poétique.

C’est assez beau parce que cela rassemble les gens autour d’un désir partagé de rigueur scientifique et de connaissance à travers la recherche universitaire, la reconstitution et l’association, et pour la simple curiosité qu’Internet nous permet de cultiver, montrant qu’il y a de belles choses aussi, et c’est vraiment cool. Merci d’avoir tout regardé, de m’avoir écouté, de m’avoir suivi dans ma folie, et je vous souhaite une bonne journée. OK. Pendant qu’ils attendent là-haut.

Trois, et on remonte. Non, arrête, c’est gênant. Ah oui, levez les bras si vous avez compris. Parfait !

Ils ont capturé la réserve de bière, et c’est vrai. Regardez les marquises, c’est derrière eux. Alors on va la récupérer ! Et voilà, ce n’est plus qu’un champ, à nouveau.

À bientôt.