J’ai passé ma vie à croire que la foule révolutionnaire du 10 août 1792 était une horde sauvage et sanguinaire. Puis j’ai découvert la vérité : ceux qui ont écrit cette histoire ne sont pas ceux…

J'ai passé ma vie à croire que la foule révolutionnaire du 10 août 1792 était une horde sauvage et sanguinaire. Puis j'ai découvert la vérité : ceux qui ont écrit cette histoire ne sont pas ceux...

Le 10 août 1792, la monarchie française est tombée. Mais ce qui s’est réellement passé aux Tuileries a été écrit, réécrit, et parfois inventé par ceux qui y ont survécu. Voici comment les vaincus ont fini par écrire l’histoire de cette bataille oubliée. À l’aube, la France est une monarchie constitutionnelle fragile.

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Le roi Louis XVI a tenté de fuir en juin 1791, capturé à Varennes, et depuis, les patriotes le soupçonnent de trahison. La guerre contre l’Autriche et la Prusse, déclarée en avril 1792, tourne mal. L’armée française, désorganisée par l’émigration noble, essuie des défaites humiliantes. Les Girondins, brouillés avec le roi qui oppose son veto à leurs lois, s’énervent.

Le 20 juin, une foule envahit les Tuileries sans effusion de sang, mais Louis XVI ne cède pas. Les sections révolutionnaires parisiennes, menées par la sans-culotterie, se radicalisent. Le 25 juillet, le duc de Brunswick publie son manifeste menaçant Paris de destruction si le roi est inquiété. À Paris, c’est l’étincelle.

Le 4 août, la section des Quinze-Vingts pose un ultimatum à l’Assemblée : soit elle prononce la déchéance du roi, soit le tocsin sonnera le 9 août à minuit. L’Assemblée temporise. Rien ne se passe. Alors, dans la nuit du 9 au 10 août, la Commune insurrectionnelle s’empare de l’Hôtel de Ville.

Les colonnes armées convergent vers le palais. Les Tuileries sont défendues par trois forces : les Gardes suisses, mercenaires historiques du roi, environ 900 hommes ; deux compagnies de nobles volontaires, entre 200 et 300 chevaliers ; et plusieurs milliers de Gardes nationaux, dont une bonne partie, malgré l’uniforme, est loin d’être royaliste. La confusion est totale : des frères se font face avec les mêmes habits. Le marquis de Mandat, chef de la garde nationale, est convoqué à la Commune, arrêté, tué.

La défense n’a plus de tête. À 6 heures, le roi passe ses troupes en revue au cri de « Vive le roi », ce qui ne satisfait pas les Gardes nationaux, plus sensibles au « Vive la nation ». À 8 heures, Louis XVI, sa famille et une partie des troupes quittent le palais pour se réfugier auprès de l’Assemblée législative, à quelques centaines de mètres. Les nobles restent, déterminés à défendre le château, et surtout le corps symbolique du roi.

La bataille s’engage vers 9 heures. Les insurgés donnent l’assaut, mais les Suisses, bien entraînés, les repoussent à coups de salves meurtrières depuis les fenêtres et les escaliers. Les révolutionnaires reculent, se regroupent, reviennent. Des canons sont amenés, mais leur neutralisation reste trouble : sabotage suisse, manque de munitions ou peur des tirs fratricides.

Les assauts se succèdent, le combat se poursuit à l’arme blanche dans les couloirs du palais. Des deux côtés, des Gardes nationaux avec les mêmes uniformes s’étripent dans la fumée. Vers 11 heures, les Suisses lancent une contre-attaque vers le jardin, employant une technique rare, le « feu roulant », un tir continu d’un homme à la fois, destiné à briser le moral plus qu’à tuer. Mais côté cour, les incursions révolutionnaires se multiplient.

Le palais est investi. À midi, un ordre du roi parvient : cessez le feu. Les Suisses, manquant de munitions et respectant cet ordre d’un souverain qui n’a rien ordonné depuis son départ, sont désarmés. Beaucoup sont massacrés malgré la reddition.

D’autres se battent encore jusqu’à 16 heures. Mais la journée est jouée : les révolutionnaires ont pris les Tuileries. Le roi est suspendu par l’Assemblée, la République est de fait proclamée. Le 21 septembre, la Convention nationale abolira la royauté.

Mais qui raconte cette histoire ? Les vainqueurs, d’abord, pleurent leurs 376 morts officiellement reconnus, les traitent en soldats morts au champ d’honneur, leur offrent un service funèbre national. Leur récit est celui d’une journée patriotique, nécessaire, défensive contre un roi traitre. Les Gardes suisses, eux, sont traumatisés.

Ils ont perdu près de 300 des leurs, plus que lors de la bataille de Fontenoy. Après les massacres de septembre, qui achèvent leurs camarades prisonniers, une crise diplomatique éclate avec leur pays. Pour sauver l’alliance, on les innocente, on les transforme en victimes du roi, et 300 d’entre eux rejoignent même les armées françaises. Mais en Suisse, la date reste gravée.

Les nobles, enfin, n’ont servi à rien. Leur rôle est d’une vacuité absolue, sept morts dans leurs rangs, une débandade honteuse. Ils s’enfuient, se cachent, certains rejoignent le Louvre par la Grande Galerie. Et pourtant, ce sont eux qui vont imposer leur récit pour les deux siècles suivants.

Dès la Restauration, les survivants écrivent leurs mémoires. Ils ne décrivent pas les faits, ils les réinventent. La prise des Tuileries devient la mort de la chevalerie, un nouveau chapitre de ces défaites magnifiques de la noblesse française, dans la lignée d’Azincourt ou de Pavie. Pour eux, la bataille fut un sacrifice glorieux, volé par l’ordre d’un roi trop faible.

Les nobles se mettent au centre d’un affrontement où ils étaient figurants. Ils transforment leur désastre tactique en victoire morale. Ils refusent même, dans leur récit, de s’être adaptés : pas de fusils, ils se battent à l’épée, arme identitaire, ou au couteau de chasse. Les révolutionnaires les surnommaient les « chevaliers du poignard », moquant leur obsolescence.

Eux en font une légende. Ce récit, écrit par la classe sociale la plus lettrée, la plus influente, et pourtant la moins impliquée et la moins victime, s’impose au point de faire oublier que le 10 août 1792 fut une bataille, une journée plus meurtrière que celle de Valmy. L’histoire a été écrite par les vaincus.