« Pourquoi on n’arrive pas à passer là-bas ? On est trois fois plus nombreux qu’eux ! » Mon officier fixait la carte, et j’ai vu la peur dans ses yeux quand il a compris : « Il n’y a pas de trou…

« Pourquoi on n’arrive pas à passer là-bas ? On est trois fois plus nombreux qu’eux ! » Mon officier fixait la carte, et j’ai vu la peur dans ses yeux quand il a compris : « Il n’y a pas de trou...

Le 21 août 1914, les Allemands sont partout. Ils ont pris Liège, ils déferlent sur la Belgique, et pourtant, sur la ligne de la Sambre, un officier français regarde la carte d’un air mauvais. « Pourquoi on n’arrive pas à passer là-bas ? » demande un soldat.

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« On est trois fois plus nombreux qu’eux ! »

« Ça bouchonne, répond l’autre. Et eux, ils ont des fusils mitrailleuses. Leur artillerie, même s’ils ne sont pas nombreux, ils nous arrosent de munitions.

On n’arrive pas à les atteindre. »

« On a fait le tour. Cinquante kilomètres qu’on fait le tour. »

« Il n’y a pas de trou dans leur feu.

»

« Vous voulez dire qu’ils forment une ligne continue ? » La phrase tombe comme un couperet. L’officier ne répond pas tout de suite. Il fixe la carte, puis murmure : « Je n’aime pas du tout cette tournure.

Je ne le sens pas. »

C’est la double bataille de Charleroi et de Mons, du 21 au 23 août 1914. Et quelque chose est en train de changer, sans que personne ne le sache encore vraiment. Pour comprendre, il faut revenir un peu en arrière.

Les Britanniques n’ont pas une armée de conscrits comme la France ou l’Allemagne. Ils ont une petite armée professionnelle, extrêmement entraînée, capable de se déplacer et de tirer avec une précision redoutable. Mais elle est petite. Cent mille hommes, pas plus.

Les Allemands, eux, alignent des centaines de milliers de soldats dans leur plan Schlieffen. Les Français confient à cette force expéditionnaire britannique, la BEF, la mission de couvrir leur extrême gauche. Elle se déploie entre Condé et Mons, le long du canal. Un corps de cavalerie française doit faire la liaison entre elle et la 5e armée française.

Pendant ce temps, les Allemands avancent. La 2e armée assiège Namur, une ville fortifiée sur le modèle de Liège, et entre en contact avec la 5e armée française à Charleroi. La 1re armée allemande, elle, se dirige vers le sud-ouest, sans savoir qu’elle fonce droit sur les Britanniques. La 3e armée allemande vise Dinant.

La position française est mauvaise. La Sambre est dans une cuvette. S’ils avaient voulu défendre, ils se seraient placés sur les collines au sud. Mais ils ne sont pas là pour défendre.

Ils sont là pour attaquer. Dès le premier jour, les Allemands installent leur artillerie au nord de la Sambre, sur les hauteurs. Ils pilonnent facilement les troupes françaises, bien visibles dans la vallée. Les Allemands prennent Auvelais et forcent les Français à abandonner Arsimont.

La droite doit battre en retraite sur Fosses. Le corps de cavalerie se replie sous la pression, finissant par rejoindre la BEF. Le 21 août, ce n’est pas une grosse journée. Les Français ont tenu, même s’ils ont reculé sur quelques points.

Mais la menace contre le nord de la France se précise. Le général Lanrezac, chef de la 5e armée, conçoit un plan de contre-attaque pour le lendemain. Le 22 août, le 1er corps est rappelé de la Meuse pour attaquer à l’est de la Sambre. Le 10e corps, qui devait défendre, tente de reprendre ses positions de la veille.

Mais le 3e corps est attaqué par le 10e corps de réserve allemand, qui le force à reculer depuis Charleroi. Les Allemands se concentrent sur Piéton et forcent les troupes du 10e corps à se replier entièrement au sud de la Sambre. À la fin de la journée, les attaques françaises ont été totalement repoussées. Les Allemands tiennent la majorité de la Sambre.

Les combats se sont intensifiés, mais les Français tiennent tant bien que mal. C’est surtout les attaques qui se passent mal. La coordination avec l’artillerie laisse à désirer, et les régiments à l’assaut, en contrebas, sont des cibles faciles. Les Allemands, eux, profitent de leur surnombre.

Ils engagent de plus en plus loin la ligne adverse, forçant la gauche française à se replier pour couvrir les combats sur Charleroi. Le 23 août, dernière journée de la bataille de Charleroi. Et c’est exactement ce même jour que la BEF fait face à la 1re armée allemande à Mons. Cette simultanéité va jouer dans son isolement.

Au matin du 23, le 1er corps d’armée français attaque vers Sart-Saint-Laurent et Saint-Gérard, sur la gauche de la garde allemande. L’idée est bonne. Mais elle doit être abandonnée lorsque des troupes de la 3e armée allemande attaquent la Meuse sur Dinant. Le 1er corps se réoriente immédiatement pour couvrir cette menace sur la droite française.

Le reste de la ligne n’a plus qu’à défendre ce qu’elle peut, face aux nombreuses attaques allemandes qui touchent jusqu’au 18e corps. À la fin de la journée, c’est la menace de la 3e armée qui pose problème. La 5e armée a plutôt bien tenu, mais sa droite est quasiment à découvert, à cause de la défaite dans les Ardennes. Lanrezac ordonne le repli.

La 5e armée se replie le 24 entre les forteresses de Maubeuge et de Givet. Elle abandonne toutes ses positions, mais le fait sans panique, par des routes ordonnées. Cela aura une importance capitale pour la suite de la campagne. Mais au même moment, la bataille de Mons a lieu.

La position britannique longe un canal relativement dense entre Thulin, Mons et Givry. Elle couvre plus loin à gauche jusqu’à Condé, avec une seule brigade. La position n’est pas mauvaise d’un point de vue défensif, quoique légèrement en contrebas. Mais elle force la BEF à répartir ses troupes.

Et surtout, elle crée un saillant au nord de Nimy, une avancée exposée. L’artillerie britannique est mal placée. Elle jouera un rôle mineur. La bataille de Mons est une bataille de rencontre.

La 1re armée allemande ne s’attendait pas du tout à tomber sur la BEF. Les premiers contacts se font autour du saillant. Les attaques allemandes, improvisées, sont repoussées avec de lourdes pertes. Mais petit à petit, l’artillerie se met en place.

Les Allemands attaquent par plus petits groupes. Les attaques se concentrent sur le saillant, où les Britanniques sont forcés de céder. Sur le reste de la ligne, l’artillerie allemande rend les positions de plus en plus intenables. Les divisions de cavalerie menacent la gauche.

Le 7e corps allemand fragilise la droite. La position est intenable. Les Britanniques reculent sur l’ensemble de la ligne, non sans avoir essayé de détruire certains ponts du canal. À la fin de la journée, ils sont sur la ligne Nouvelles-Frameries.

Les Allemands cessent leurs attaques, déterminés. Les Britanniques tiennent leurs positions durant la nuit et se préparent au combat pour le lendemain. Mais le commandant de la BEF, un général nommé French, apprend que les Français se sont repliés. Il doit se rendre à l’évidence : il doit faire de même.

Déjà qu’ils comprennent que les Allemands sont bien plus nombreux que prévu, maintenant la BEF n’a même plus de soutien à l’est. Elle se replie donc sur la ligne Jenlain-Fayt, et refuse de se réfugier dans la zone fortifiée de Maubeuge. Commence alors pour la BEF et la 5e armée une retraite de quatorze jours. La bataille de Mons est terminée.

Cette bataille est souvent présentée, notamment par les Britanniques, comme une victoire éclatante de la BEF. Mais c’est un peu plus compliqué. La BEF a tenu toute la journée sur un front relativement large, face à des troupes bien plus nombreuses, et leur a infligé un certain nombre de pertes. Mais ces pertes sont à relativiser.

Et toutes les troupes de la 1re armée allemande n’ont pas pris part à la bataille. Dans la zone de combat, il y a entre 700 et 760 000 Allemands, environ 300 000 Français, 100 000 Britanniques, et 30 000 Belges chargés de la défense de Namur. Mais tous ne combattent pas. L’espace est resserré, ce sont des batailles de rencontre.

On évalue plutôt entre 200 et 300 000 hommes, toutes armées confondues, qui ont vraiment combattu à Mons, Charleroi et Namur. C’est déjà beaucoup, mais ça relativise l’infériorité numérique britannique, qui, elle, a pu employer une plus grande part de ses troupes. L’aspect professionnel de la BEF ne l’a pas véritablement servie. Elle a bien tenu ses troupes et son organisation, mais les problèmes de coordination avec l’artillerie sont les mêmes que chez les Français.

Il est souvent reproché à Lanrezac, chef de la 5e armée, de s’être replié, rendant la victoire à Mons veine. Mais aujourd’hui, beaucoup d’historiens considèrent qu’en réalité, le repli de la 5e armée sauve la BEF. Si la 5e armée était restée, le reste de la 1re armée allemande aurait continué vers l’ouest, et une journée de batailles supplémentaires aurait certainement permis à un ou deux corps d’armée allemands de flanquer la BEF sur sa gauche. Par contre, là où Lanrezac a vraiment tort, c’est qu’il ne prévient pas French de son repli.

Les relations entre les deux hommes vont s’en trouver tendues pour longtemps. Maintenant, il faut tirer quelque chose de cette double bataille. Et ce quelque chose, c’est la notion de front, et son évolution radicale. Le front existe depuis longtemps.

Mais jusqu’ici, on parlait du front d’une unité, sa zone de contact, ou d’un front tactique, une zone de combats disputés. Ce qui change avec la Première Guerre mondiale, c’est que le front devient une notion stratégique essentielle. En août 1914, ce n’est pas encore formalisé comme ça. Mais ça va venir très vite.

Et c’est un des éléments qui expliquent les futures lignes de tranchées longues de plusieurs centaines de kilomètres. La masse d’hommes, de matériel, les nouvelles portées et la nouvelle puissance de destruction des armes changent radicalement le rapport des combats à l’espace. Jusqu’à lors, si une armée ne devait pas se laisser déborder, c’était pour éviter un encerclement ou une rupture des lignes logistiques. Certes, les manœuvres stratégiques ont existé.

Mais les chiffres sont complètement différents en août 1914. Par exemple, la 2e armée allemande a théoriquement plus de 1 000 canons de campagne. Durant la bataille de Charleroi, sa zone de contact s’étend sur moins de 100 kilomètres. Ça fait tout de même dix canons par kilomètre, chacun capable de tirer à quatre, voire huit kilomètres.

Bien sûr, ils ne sont jamais parfaitement répartis. Mais avec cet exemple, on comprend que toutes les armées ont désormais les moyens de bombarder n’importe quel point le long d’une ligne d’une centaine de kilomètres. La conséquence est simple : désormais, les zones de combat se définissent dans un espace continu. La puissance de feu n’est peut-être pas portée partout tout le temps, mais elle peut l’être.

Et dès lors, le front devient une frontière, une zone continue dans laquelle les deux armées se disputent le contrôle. C’est tout à fait nouveau. C’est pour ça que le mot « front » va être employé dans ce sens pendant la Première Guerre mondiale. Et c’est pour ça que toutes les animations de la guerre, après 1914, dessinent une ligne.

Cette ligne représente justement cet espace disputé. Les tranchées lui donneront une existence tangible et matérielle, mais on la voit déjà à l’œuvre en août 1914. À Mons et Charleroi, que ce soit par l’absence de soutien à droite de la 5e armée, qui la fragilise au pire moment et la force à se replier, que ce soit au niveau des troupes avançant au nord de Mons, sur lesquelles les Allemands peuvent se concentrer, ou bien par l’obligation de se retirer de la BEF le 23 août au soir, menacée sur sa droite ou sur sa gauche, la ligne continue de combat existe de fait. On comprend naturellement que la pire idée, c’est de laisser cette ligne se faire déborder ou briser.

Un trou dans votre ligne est une très mauvaise nouvelle. Un trou dans votre front, c’est pire : vous risquez d’être encerclé, coupé de vos soutiens, attaqué sur plusieurs fronts, forcé de disperser vos forces. Et il y a la menace portée sur votre artillerie en arrière, qui est devenue un des éléments essentiels du combat. À tout moment, vous devez maintenir cette continuité dans la zone de combat.

On ne se laisse pas percer. On ne se laisse pas déborder. On a les moyens de tirer le long d’une ligne continue à tout moment, et avec une certaine profondeur. Tous les ingrédients sont réunis pour créer un blocage si les deux camps arrivent à maintenir cette ligne.

Mais cette fois, le blocage n’est plus tactique : il est stratégique. C’est un front. Et alors, les irrégularités sur cette ligne deviennent des enjeux centraux. On parle de saillants quand une partie de votre ligne est encadrée par l’adversaire.

Cette zone encadrante s’appelle un rentrant. Forcément, ces points, étant des zones de potentielles ruptures, deviennent importants. L’un des deux camps y est avantagé. Après Charleroi et Mons, le front est loin d’être stabilisé.

Ces deux batailles ne sont pas vraiment des défaites : les pertes sont à peu près équivalentes, entre dix et vingt mille de chaque côté. Ce ne sont pas les combats qui ont amené un recul général. Mais la ligne n’a pas tenu. La possibilité d’enveloppement par la gauche et la fragilité du centre, suite à la bataille des Ardennes, font qu’il faut décréter un repli général.

Recule partout, victoire nulle part. C’est ce que nous allons aborder dans la prochaine vidéo. La retraite vient de commencer.