C’était censé être ma plus grande victoire, la preuve que mon empire était invincible. Pourtant, quand j’ai vu l’armée autrichienne se replier en bon ordre, j’ai compris que quelque chose avait…

C’était censé être ma plus grande victoire, la preuve que mon empire était invincible. Pourtant, quand j’ai vu l’armée autrichienne se replier en bon ordre, j’ai compris que quelque chose avait...

La bataille de Wagram, les 5 et 6 juillet 1809, est souvent présentée comme une victoire éclatante de Napoléon. Mais si l’on gratte un peu la surface, elle révèle surtout les failles profondes du système impérial français. Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut revenir sur les années précédentes. Depuis la Révolution, la France enchaîne les guerres contre des coalitions européennes.

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Après les victoires d’Austerlitz, d’Iéna et de Friedland, le traité de Tilsit en 1807 consacre la puissance continentale de l’Empire. La Prusse est écrasée, l’Autriche isolée, et la Russie devient un allié de circonstance. La France semble intouchable, mais l’enjeu majeur reste la Grande-Bretagne, qui domine les mers et ne peut être vaincue militairement après Trafalgar. La solution choisie par Napoléon est économique : le blocus continental, qui vise à fermer toute l’Europe au commerce britannique.

Seul problème, le Portugal refuse d’y participer. Pour forcer la main, Napoléon s’empare de l’Espagne, déclenchant en 1808 une guerre d’indépendance qui devient un véritable bourbier. La Grande Armée s’y enlise, et l’Autriche y voit une occasion de renverser l’équilibre. En avril 1809, l’Autriche déclare la guerre à la France et attaque la Bavière, alliée des Français.

La première phase de la campagne est compliquée pour les Français, mais une manœuvre audacieuse leur permet de retourner la situation et de marcher sur Vienne. Le 13 mai, la capitale autrichienne tombe. L’armée autrichienne se replie de l’autre côté du Danube, et Napoléon comprend qu’il lui faut traverser le fleuve pour remporter une victoire décisive. Mais il se montre trop pressé.

Lors d’une première tentative à Aspern-Essling, les ponts sont détruits par les Autrichiens pendant la traversée, et deux corps d’armée français se retrouvent coupés du reste, en infériorité numérique. La bataille qui s’ensuit est un statu quo sanglant, avec des pertes considérables des deux côtés. C’est la première grande défaite morale pour une armée française depuis longtemps. Les Français prennent alors le temps de mieux préparer leur coup.

Pendant six semaines, ils construisent des ponts plus solides et préparent une diversion. Dans la nuit du 4 au 5 juillet, l’armée française traverse le Danube à l’est, profitant d’un orage pour masquer son mouvement. La manœuvre est une réussite et prend les Autrichiens par surprise. Ils se replient sur leurs positions défensives sur le plateau de Wagram, derrière la rivière Russbach.

La position est solide, mais les Français sont désormais en supériorité numérique avec 160 000 hommes contre 130 000 Autrichiens. Cette armée française n’est plus la Grande Armée des campagnes précédentes. Beaucoup de soldats sont des conscrits inexpérimentés, deux tiers n’ayant pas plus de huit mois de service. Pour pallier le manque d’effectifs, Napoléon a intégré des troupes alliées de Saxe, de Bavière et d’Italie.

L’armée est donc très hétérogène et moins expérimentée qu’avant. Mais le temps presse : des renforts autrichiens sont attendus par l’est. En fin de journée du 5 juillet, une attaque générale est ordonnée, mais elle est mal coordonnée. Les différentes colonnes avancent sans se soutenir, certaines se tirant même dessus à cause de la confusion des uniformes.

Le village d’Aderklaa devient le théâtre de combats de rue acharnés, mais à la fin de la journée, les Français n’ont avancé sur aucun point stratégique. Le matin du 6 juillet, les Autrichiens, menés par l’archiduc Charles, décident de tenter leur chance. Si les Français sont organisés en profondeur et impossibles à percer au centre, ils peuvent tenter de déborder leurs ailes pour les couper du Danube. L’attaque est lancée au centre et à droite, avec une manœuvre sur la gauche française qui reprend Aspern et menace Essling.

Les combats sont violents, surtout à Aderklaa, qui change de mains plusieurs fois. Mais les Autrichiens n’ont toujours pas reçu leurs renforts, et leur attaque sur l’aile droite finit par reculer. Napoléon voit dans cette manœuvre une opportunité. Si l’attaque autrichienne menace son dispositif, elle a aussi étiré leur ligne, créant un point faible au centre.

Il organise alors ce qu’on appelle la grande batterie : entre 80 et 115 canons sont concentrés pour pilonner les positions autrichiennes entre Deutsch-Wagram et Süssenbrunn. Cette concentration d’artillerie n’a pas forcément un impact physique dévastateur, mais son effet moral est énorme. Pendant ce temps, une grande charge de cavalerie est lancée pour faire le lien entre le centre et la gauche française, tandis que les troupes de l’armée d’Italie s’organisent en une formation en carré sur trois côtés et s’élancent pour briser le dispositif adverse. L’artillerie autrichienne, positionnée sur le plateau de Wagram, riposte avec efficacité et bombarde cette attaque.

La ligne autrichienne plie mais ne rompt pas entièrement. Napoléon engage alors ses réserves. Finalement, les Autrichiens, débordés sur leur gauche, le centre en rupture et la droite n’ayant pas réussi son encerclement, ne peuvent plus tenir le plateau sans risquer d’être détruits. Ils décident de se replier, tant qu’ils ont encore l’organisation nécessaire pour le faire.

Les Français, exténués par deux jours de combats et ayant engagé toutes leurs réserves, ne peuvent pas les poursuivre. Wagram est une victoire française, mais privée de la phase de poursuite qui aurait pu la rendre décisive. Les pertes sont terribles des deux côtés. Du 4 au 12 juillet, on compte environ 40 000 pertes françaises, avec des taux de pertes locaux impressionnants : certains corps d’armée dépassent les 40 % de leurs effectifs hors de combat, une division accuse même deux tiers de pertes.

Côté autrichien, on estime les pertes entre 37 000 et 42 000 hommes. Si le résultat militaire est pratiquement équilibré, la situation stratégique est clairement en faveur des Français : ils tiennent Vienne, et l’armée autrichienne n’a plus qu’à survivre. Après la bataille de Znaïm, les Autrichiens demandent un armistice, signé le 12 juillet. Mais les négociations de paix, elles, s’éternisent et sont compliquées.

Et c’est justement là que se révèlent les faiblesses du projet diplomatique napoléonien. L’armée autrichienne, bien qu’affaiblie, est restée opérationnelle. Contrairement à la Prusse après Iéna, elle a pu se replier en ordre, avec des routes de retraite prévues à l’avance. Les Français négocient donc avec une position dominante, mais aussi face à une menace encore réelle de reprendre les hostilités, surtout avec une possible intervention extérieure.

L’Espagne et le Tyrol sont encore en révolte, mobilisant des forces françaises. Dans cette danse diplomatique, les Autrichiens tentent de se glisser dans le système d’alliances français pour y semer le trouble et forcer les exigences françaises à la baisse. Les trois acteurs principaux sont la France et son réseau d’alliés, l’Autriche, et la Russie, officiellement alliée de la France. Les Français prévoient d’abord de déposer les Habsbourg, mais ils se rendent vite compte que cela fragiliserait trop la Russie, qui se retrouverait seule face à la France.

La Russie n’a pas confiance en la France et a besoin de gages pour sa propre survie future. L’Autriche, de son côté, se présente en future alliée potentielle, mais la France a du mal à faire confiance à une puissance qui a déjà rompu trois traités de paix. Il s’agit donc d’affaiblir l’Autriche en lui retirant des territoires et des populations, tout en ménageant la Russie et les alliés allemands. Les négociations traînent en longueur.

Finalement, le traité de Schönbrunn, signé le 14 octobre 1809, entérine le partage : les provinces illyriennes vont à la France pour couper l’Autriche de ses accès à la mer et renforcer le blocus continental ; Salzbourg va à la Bavière ; la Saxe obtient une partie de la Bohême ; le duché de Varsovie récupère la Galicie occidentale ; et la Russie, en gage de bonne foi, obtient la Galicie orientale. L’armée autrichienne est limitée à 150 000 hommes, et un tribut de guerre est exigé. Enfin, l’empereur François Ier doit donner sa fille, Marie-Louise, en mariage à Napoléon, pour sceller une alliance par mariage entre la France et l’Autriche. Au total, 3,5 millions d’habitants sont retirés à l’Autriche, dont seulement 400 000 pour la Russie.

La Russie, qui voit ce duché de Varsovie se renforcer à sa frontière, est très mal à l’aise. Sur le papier, cette Europe semble être une victoire pour l’Empire français. Mais cette lecture passe à côté de plusieurs éléments essentiels. L’équilibre proposé par la France est une remise en cause radicale de l’ordre européen établi depuis les traités de Westphalie en 1648.

Cet ordre, fondé sur le principe de l’équilibre des puissances, empêchait qu’une seule puissance ne puisse imposer sa volonté à toutes les autres. Dans cette Europe westphalienne, c’étaient les jeux d’alliance qui assuraient la sécurité des États. Or, dans l’Europe impériale, il n’y a plus d’équilibre. Une puissance centrale, la France, domine autour d’elle des vassaux, des alliés mineurs, et les trois dernières puissances continentales que sont la Prusse, l’Autriche et la Russie sont reléguées à un rôle secondaire.

Ce projet diplomatique s’inspire du Directoire : protéger la France avec un glacis de territoires en voie d’intégration économique et administrative, comme les Pays-Bas, l’Allemagne du Sud et l’Italie du Nord, puis des marges de protection face à cet ensemble. Les autres puissances n’ont plus qu’à se positionner en ennemis ou en alliés. Cette hégémonie française rend le système complètement dépendant des victoires militaires. Les traités de paix successifs amènent tour à tour la Prusse, la Russie et l’Autriche dans le camp impérial, mais plus par contrition que par adhésion.

Au début, certains pays comme le Danemark, les Provinces-Unies ou l’Espagne se sont ralliés au projet français, en opposition à la tyrannie britannique des mers. Mais avec la mise en place de cette hégémonie sans partage, les critiques se multiplient. Le blocus continental est de plus en plus imposé, et les politiques de francisation des administrations créent des tensions réelles. L’adhésion laisse donc de plus en plus place à la contrition.

Et chaque nouvelle campagne crée son lot de mécontentements. Les puissances humiliées ne cherchent qu’à se venger. La France impériale ne déclare presque jamais la guerre, mais elle se permet souvent des provocations diplomatiques qui mènent au conflit. Et lorsqu’elle semble faiblir, ses adversaires, qui attendent le bon moment, tentent leur chance.

C’est exactement ce qui s’est passé avec Wagram. L’Autriche a vu une occasion de changer un équilibre qui ne lui convenait pas. Cet ordre continental n’est donc plus si solide qu’il paraît. La Prusse, l’Autriche et la Russie ne sont retenues que par l’impossibilité de vaincre militairement l’Empire.

Ajoutez à cela des régions de plus en plus mécontentes du blocus ou de l’appropriation économique des Français, comme l’Italie du Nord, l’Allemagne du Nord, les Provinces-Unies, et les révoltes armées de Calabre, du Tyrol et de l’Espagne, et vous obtenez un espace bien plus morcelé qu’il n’y paraît. La France est donc trois fois dépendante de ses victoires militaires. D’abord parce que ces victoires justifient un régime impérial de plus en plus nobiliaire, fondé sur la force militaire et l’autorité politique. Ensuite, pour maintenir sa position internationale face à des alliés de façade, Napoléon qui pourtant ne se faisait pas d’illusions, semble croire que son mariage avec Marie-Louise a calmé l’Autriche, ce qui ne sera pas le cas.

Enfin, pour maintenir son emprise sur des territoires où la moindre défaite peut réveiller les velléités de révolte. La bataille de Wagram représente parfaitement cette faiblesse par dépendance à la victoire. Tout le monde a bien senti que les Autrichiens avaient pour une fois tenu la comparaison avec les Français. Les adversaires apprennent, ils s’adaptent.

Et de fait, cette campagne de Wagram sera la dernière campagne victorieuse de Napoléon. Désormais, l’Empire est lancé dans une fuite en avant qui le mènera à sa perte.