La nouvelle de la défaite de Pont-Château, le 19 mars 1793, tombe comme un coup de massue. Ce n’était qu’un soulèvement local, une révolte paysanne parmi tant d’autres, née de la levée massive des 300 000 hommes votée à Paris. Mais ici, dans l’Ouest, les forces républicaines ont été battues. La panique saisit les bourgeois patriotes qui fuient la région, laissant un vide immense derrière eux.

Car il faut bien le comprendre : la Vendée, celle que l’on appelle aujourd’hui la Vendée militaire, n’existe pas encore. Elle naît de ce malentendu. Ce sont les députés de la Convention, depuis Paris, qui inventent ce territoire ennemi, à cheval sur quatre départements et d’anciennes provinces, pour donner un sens à cette révolte inattendue. Les insurgés ne se pensaient pas contre-révolutionnaires.
Ils voulaient garder leurs prêtres réfractaires, refuser la conscription, et ne pas voir les bourgeois de la ville tout acheter. Mais à Paris, on les transforme en symbole du complot royaliste, en « Vendéens » blancs, en ennemis de l’intérieur. De part et d’autre, on s’enferme dans des caricatures. D’un côté, les Blancs, paysans, nobles et prêtres, guidés par des chefs parfois rivaux comme Cathelineau, Charette ou Stofflet.
De l’autre, les Bleus, républicains, déchirés par leurs propres luttes de pouvoir, entre Convention, clubs, généraux ambitieux et représentants en mission. L’armée républicaine, mal entraînée et mal commandée, accumule les défaites face à une tactique d’embuscade redoutable : les Vendéens, invisibles dans le bocage, encerclent les colonnes, les harcèlent et les écrasent quand elles faiblissent. L’année 1793 est celle des succès vendéens. Ils prennent Bressuire, Thouars, Fontenay et même Saumur, qui leur livre 15 000 fusils.
Mais ils ne savent pas conserver les villes. Les renforts républicains arrivent, et le rapport de force s’inverse. Le 17 octobre 1793, la deuxième bataille de Cholet est une déroute pour l’armée royale et catholique. Commence alors la Virée de Galerne : 60 000 à 100 000 personnes, dont la moitié de civils, traversent la Loire, remontent vers la Bretagne et la Normandie, espérant un débarquement britannique qui n’arrive jamais.
L’échec de Granville, en novembre, scelle leur sort. Le retour vers la Vendée est un calvaire. Gel, famine, harcèlement de la cavalerie républicaine. Le 23 décembre, à Savenay, les débris de l’armée sont anéantis.
Des 100 000 partis, seuls 4 000 reviendront. La moitié, les trois quarts, sont morts. Pour les républicains, le moment est venu de réduire définitivement la région. On choisit le plan de Turreau : des colonnes mobiles, les fameuses colonnes infernales, doivent sillonner le pays, détruire tout ce qui pourrait servir aux insurgés.
Mais l’armée est désorganisée, les chefs souvent laissés à leur propre initiative. La peur, la faim, l’absence de contrôle donnent lieu à des massacres indiscriminés. Janvier et février 1794 sont les pires mois, les plus meurtriers, les plus traumatisants. Les colonnes sillonnent des routes répétitives, détruisent certains villages, épargnent d’autres, sans logique apparente.
Elles font environ 19 000 morts, mais, loin d’éteindre l’insurrection, elles la ravivent. Même Turreau finit par s’assagir, puis le comité de Salut public, scandalisé, le démet le 18 mai. L’échec est patent. Alors, on change de stratégie.
On adopte le plan Vimeux, avec des camps retranchés qui quadrillent l’espace. Et surtout, on entame une politique de pacification. Des représentants en mission précédent les colonnes pour discuter avec les villageois, les rassurer, leur rendre leurs champs. La commission de l’Agriculture et des Arts organise le retour à la terre.
On désarme progressivement la population. Cette double approche fonctionne. En décembre 1794, une amnistie est proposée à ceux qui déposent les armes. En février 1795, le traité de La Jaunaye reconnaît la liberté de culte, l’exemption de taxes et de conscription, et promet des indemnités.
Stofflet résiste encore, mais, acculé, il signe la paix de Saint-Florent le 2 mai 1795. La Vendée est officiellement pacifiée. Mais la paix est fragile. Le 25 juin 1795, l’expédition de Quiberon relance le conflit.
Des émigrés débarquent avec le soutien britannique, rejoignant les chouans. Charette reprend les armes, entraînant Stofflet, puis Sapinaud. La menace d’un débarquement est finalement écartée, et le général Hoche obtient le commandement de toutes les forces de l’Ouest. Il applique une méthode rigoureuse : il interdit le pillage, punit ses soldats, prend en otage les récoltes et le bétail qu’il restitue en échange des armes.
Les prêtres réfractaires se rallient à l’idée de paix. Les chefs blancs, privés de soutien populaire, sont traqués. Stofflet est capturé en février 1796, Charette en mars. Tous deux sont fusillés.
En mai, les derniers groupes déposent les armes. L’Ouest est enfin pacifié. Les rallumages de 1799, 1815 et 1832 ne soulèveront plus les foules. Ils montrent surtout que l’élite royaliste, elle, n’a jamais renoncé à mobiliser la mémoire de la région, mais que le peuple n’y répond plus.
Il faut maintenant parler des chiffres, des pertes. La Vendée militaire a perdu entre 140 000 et 190 000 morts entre 1793 et 1796, selon les estimations, c’est effrayant, entre un cinquième et un quart de sa population. Certains cantons perdent un tiers, voire la moitié de leurs habitants. Le canton de Cholet en perd 60 %.
La Virée de Galerne représente à elle seule entre 30 et 45 % de ces morts. On ne compte pas les maladies, la désorganisation des réseaux d’entraide. Et il faut le dire : entre un cinquième et un tiers de ces morts sont des Vendéens bleus, tués par les Blancs, ou pris dans les massacres des colonnes infernales, qui sont à l’origine de 10 % des morts. Il y a aussi les noyades de Nantes, ordonnées par le représentant Carrier, qui exécute des milliers de prisonniers dans la Loire entre novembre 1793 et janvier 1794.
Il sera guillotiné en décembre 1794. Il faudra attendre 1824 pour que la région retrouve sa population de 1790. Alors, la question se pose, inévitablement : peut-on parler de génocide ? Les recherches historiques actuelles répondent clairement non.
La question est légitime, mais la réponse est non. Les massacres sont réels, les crimes de guerre sont réels, perpétrés par les deux camps, bien que de manière bien plus massive du côté républicain. Mais l’État est constamment en manque de contrôle, présent et absent à la fois. Il n’y a pas de politique consciente et systématique d’éradication des Vendéens.
Les discours déshumanisants ne se transforment jamais en programme d’extermination. D’ailleurs, dès août 1793, un décret organise l’exfiltration des femmes, des enfants et des vieillards de la zone. Des dizaines de milliers de réfugiés, majoritairement des femmes et des enfants, sont accueillis dans toute la France, avec des élans de solidarité réels, des fonds débloqués par la Convention. La moitié d’entre eux sont des enfants, deux tiers des adultes sont des femmes.
Ce n’est pas là le signe d’une volonté d’effacement d’un peuple. Alors pourquoi cette accusation de génocide est-elle si répandue ? Parce que la mémoire, elle, est manipulée. Certains, pour des raisons idéologiques et politiques, veulent faire de la République née de la Révolution la matrice des régimes totalitaires du XXe siècle, le nazisme, le stalinisme.
Et si la République a commis un génocide dès sa naissance, alors elle serait forcément la rupture qui mène au pire. La conclusion logique de ce raisonnement : il faut revenir à la monarchie, à l’Ancien Régime que les Vendéens ont si « vaillamment » défendu. C’est un discours qui sert une cause, pas la vérité historique. Il efface aussi le fait que les méthodes utilisées en Vendée s’inscrivent dans une histoire plus large, celles des répressions de l’époque, en Corse, en Irlande, à Haïti, en Calabre.
Cette mémoire, les Vendéens se la sont appropriée. Elle a construit leur identité, leur fierté, leur attachement au catholicisme, à leurs traditions. Elle a marqué le paysage, les croix, les ruines, les monuments. Elle a fait de la Vendée une « région mémoire », qui ne se dépeuple pas, qui a développé son industrie, notamment l’industrie choletaise.
Mais elle les a aussi enfermés dans des préjugés, en en faisant des conservateurs invétérés, aux yeux des Bleus comme des Blancs. Pourtant, la Vendée a évolué, elle s’est intégrée à la France, sa jeunesse ouvrière chrétienne a participé à la syndicalisation, elle a suivi les évolutions de la société française. La question du Puy du Fou et du film « Vaincre ou mourir » est un bon exemple de cette manipulation mémorielle. Historiquement, ces spectacles sont faux, ils cherchent à influencer les opinions.
Mais il ne faut pas non plus oublier que, sans la mémoire de la région, sans cette fierté locale, le Puy du Fou n’aurait jamais eu autant de bénévoles et de succès. Il s’inscrit dans cette identité que les Vendéens ont construite, même si elle leur a été imposée de l’extérieur. Et si, au lieu de s’obstiner sur cette question de génocide, on regardait la paix qui a été construite ? C’est un angle mort de notre mémoire et pourtant c’est une réussite.
À partir de mai 1794, la République a développé des méthodes de pacification remarquables. Des envoyés en mission précédaient les troupes pour discuter avec les villageois, rétablir le dialogue. La commission de l’Agriculture et des Arts planifiait le retour au champ. Des banquets, des fêtes, des défilés accompagnaient la signature des traités.
Des prêtres réfractaires, soutenus par l’Église, sont devenus des relais de la paix. Des Vendéens blancs ont organisé des banquets en invitant des officiers bleus. Ce fut un processus lent, difficile, parsemé d’incompréhensions et de trahisons, mais il a fonctionné. La politique a repris le dessus sur le militaire.
Et si la question irlandaise, née à peu près à la même époque, n’est toujours pas réglée aujourd’hui, la Vendée, elle, est devenue une région française en paix, avec sa spécificité, mais sans conflit incontrôlable. Il a fallu du courage pour tendre la main, il a fallu du courage pour la saisir. Et c’est ce courage, cette réussite, que notre mémoire collective devrait retenir, plutôt que de nourrir des polémiques stériles. L’histoire est imparfaite, elle est le fruit d’une recherche lente, de débats, de remises en cause.
La mémoire est mobile, soumise à des évolutions. Et face aux tentatives de manipulation, la meilleure arme est de savoir faire la différence entre les deux. Comprendre le passé, c’est aussi comprendre ce que l’on choisit d’en retenir. Et parfois, le plus important n’est pas ce que l’on commémore, mais ce que l’on a réussi à dépasser.
La paix, c’est aussi une victoire, et elle mérite sa place dans notre histoire.


