« Excuse-moi, pardon, ton truc avec la guerre, hein… la chevauchée, tout ça, je t’avoue que c’est pas trop mon truc. Mais ce serait possible que tu arrêtes de cramer les églises ? »
« Ouais, ok, ça va, m’emmerde pas, sinon t’en prends une. »
« Bon, je voulais pas te sortir cette carte-là, mais tu me laisses pas vraiment le choix.

Tu vois, t’en prendre aux églises, c’est t’en prendre à Dieu. Tu piges le truc ? »
« Ouais, elle est vachement sérieuse ta vie, quand même. »
« Là, j’en ai rien à faire.
Maintenant tu laisses tranquille l’Église et ses biens. Et pas de combat les dimanches et les jours saints. »
« Bon, bon, ça va. »
« Et après, je sais pas si tu pouvais calmer les agitateurs qui s’en prennent à nos voisins moins chrétiens.
On peut aussi dire que c’est Dieu. »
« Ah, ok, ton truc m’intéresse de ouf, hein. Mais là, il va falloir qu’on discute, parce que moi, je veux bien rendre service, mais Dieu, il m’intéresse aussi. »
Cette petite conversation imaginaire, entre un chevalier qu’on voudrait docile et une autorité qui brandit la menace divine, résume assez bien ce qu’on a tendance à croire du Moyen Âge : un chevalier au service de l’Église, bras armé de Dieu, prêt à purifier le monde au nom de la foi.
Mais la réalité, comme toujours, est bien plus complexe. Et pour le comprendre, rien de tel qu’une bonne bataille, célèbre dans le récit national espagnol : la bataille de Las Navas de Tolosa, en 1212. Pour bien saisir l’enjeu, il faut d’abord planter le décor de la péninsule Ibérique au début du XIIIe siècle. La région est divisée entre les royaumes chrétiens au nord – le Portugal, León, la Castille, la Navarre et l’Aragon – et un sud musulman, passé au XIIe siècle sous la domination du califat almohade.
Ce dernier a unifié le Maghreb, dépassant Tripoli à l’est, et a mis au pas les Almoravides qui dominaient jusqu’ici le Maroc et al-Andalus, la partie musulmane de la péninsule. Ces conquêtes ont créé d’énormes secousses, mettant fin à un al-Andalus plus ouvert culturellement et religieusement, les Almohades étant des rigoristes qui mobilisaient clairement plus l’islam dans leur construction politique que leurs prédécesseurs. C’est en 1195 que l’empire almohade connaît son apogée. Il a terminé son unification d’al-Andalus en mettant au pas la taïfa de Murcie et a remporté une grande victoire à Alarcos contre une alliance chrétienne fragile, menée notamment par la Castille.
Les Almohades y gagnent plusieurs forteresses, tandis que le royaume de Castille est profondément déstabilisé. Des trêves sont négociées et maintenues jusqu’en 1210. La situation se stabilise, mais les royaumes chrétiens, la Castille en tête, se sentent menacés. Certains prônent la guerre ouverte, d’autres préfèrent temporiser, d’autant que le contexte global est plutôt inquiétant : la croisade contre les Albigeois commence en 1209, un conflit entre Plantagenêts et Capétiens s’envenime, des tensions avec la papauté et des troubles dans le Saint-Empire.
Bref, ce n’est pas forcément le moment d’attirer l’attention. Pourtant, depuis 1208, les tensions montent, notamment à cause de l’intérêt que porte l’Aragon sur Valence. Le royaume grignote du terrain, tandis que la Castille renforce ses frontières à Moya. Sans trop traîner, les Almohades déclarent la guerre, en se concentrant sur la Catalogne.
Si la Castille reste en retrait au début, elle obtient la rémission des péchés pour le conflit, ce qui rapproche l’entreprise d’une croisade. Et en 1211, elle entre dans le conflit. Attention, il ne faut pas imaginer des royaumes parfaitement unis. L’Aragon et la Castille se méfient l’un de l’autre, mais ils préfèrent se soutenir dans cette guerre commune.
Comme souvent dans la région, le conflit est plus fait de raids et de petites escarmouches que de grandes manœuvres. Mais les Almohades vont se montrer très sérieux. En juillet, ils amassent une armée importante et attaquent la forteresse de Salvatierra, tenue par l’ordre de Calatrava. Pas prêts pour une bataille rangée, les Castillans évitent l’affrontement, et la forteresse tombe en septembre.
Les Almohades n’insistent pas et retirent leur armée pour l’hiver, mais ils tiennent désormais un verrou important sur la route de Tolède. Cette perte remet sérieusement en question la stratégie défensive du roi de Castille, Alphonse VIII. Rendu prudent par sa défaite à Alarcos, il ne peut pourtant plus continuer ainsi. Il change donc radicalement de posture martiale.
Il admet que la situation ne peut que se dégrader et déclare qu’il recherche désormais exclusivement la bataille ouverte. Ce qui peut sembler être un défi inconsidéré est en réalité une posture religieuse. On sait très bien à l’époque qu’une bataille, c’est du hasard, mais on attribue le résultat à la volonté divine. Alphonse réclame donc une ordalie, un jugement de Dieu.
Il lance les mobilisations dans cette idée. Dès lors, il peut s’appuyer sans réserve sur les évêques locaux qui prônent l’union des royaumes chrétiens. Jusqu’à leurs habituels méfiants, l’Aragon, León et le Portugal se positionnent par rapport à cette recherche d’un jugement divin. Et le pape Innocent III gagne un rôle à jouer.
Des entrevues sont organisées, on se met d’accord, et il est prévu de faire converger les forces des royaumes chrétiens en mai 1212 à Tolède. Ce n’est pas une évidence : le roi portugais hésite longtemps, celui de León refuse de participer mais accepte que ses vassaux le fassent, les Navarrais refusent dans un premier temps car alliés aux Almohades, mais finissent par rejoindre la campagne. Le pape, lui, tergiverse, craignant de soutenir une entreprise qui, en cas d’échec après Alarcos et la chute de Jérusalem, fragiliserait encore plus la notion de croisade. Mais il finit par donner le statut de croisade à cette entreprise et appelle solennellement les souverains d’Europe à venir au secours de la chrétienté d’Espagne.
Il y a des débats entre historiens pour savoir s’il s’agissait strictement d’une croisade. Les combattants avaient droit aux mêmes indulgences et privilèges, mais ce n’était pas un pèlerinage ; c’était une campagne visant une bataille, sans objectif sacré à conquérir. C’est un changement profond de la notion de croisade, à l’image de ce qui se fait pour les Albigeois en 1209. Quoi qu’il en soit, cela n’a pas l’air de trop perturber les contemporains.
L’idée de bataille comme objectif mobilise effectivement la région, et on voit même des Français, des Italiens et des Allemands les rejoindre. La dimension religieuse est très forte, avec cette recherche du jugement de Dieu, l’ordalie. Au-delà des impératifs logistiques, assez bien planifiés, on assiste à une préparation spirituelle importante. On multiplie les rituels et les processions, jusqu’à une grande procession organisée à Rome par le pape le jour où était censée commencer la campagne, pendant la Pentecôte.
Les forces convergent donc vers Tolède, avec des Léonais, des Galiciens, des Navarrais, des Portugais, des Aragonais et évidemment des Castillans. S’ajoutent plusieurs ordres militaires : le Temple, les Hospitaliers, Santiago, Calatrava. On a de la chevalerie, mais aussi des milices municipales, et des croisés du sud-est de la France, d’Italie et un peu d’Allemagne. C’est une armée imposante, bien financée et préparée par les Castillans, plutôt bien dotée en cavalerie lourde, qui se met en marche en juin 1212.
La campagne est assez pure stratégiquement. Depuis Tolède, l’armée fonce sur Calatrava pour reprendre la forteresse, puis se scinde en deux pour récupérer plusieurs places fortes et se retrouver à Salvatierra, également reprise. L’ensemble se passe très bien, mais cela crée une grande incompréhension entre les forces ibériques et les autres. Pour ces derniers, la prise de Calatrava a sauvé la chrétienté dans la région ; le contrat est rempli, ils décident de rentrer.
Alors qu’Alphonse a toujours son objectif de bataille en tête. Cela montre une différence de conception de la croisade et de ses objectifs. Pour les non-hispaniques, il s’agissait de purifier une région, de défendre la chrétienté contre une puissance non-chrétienne. Pour les royaumes ibériques, il s’agit de mettre à l’épreuve leur existence, de desserrer l’étau almohade.
Bref, pour le reste de la campagne, c’est une armée quasi exclusivement ibérique qui s’avance. Les Almohades ne sont pas restés sans rien faire. Ils ont réuni une armée imposante à Séville et l’ont fait remonter le Guadalquivir pour aller bloquer la Sierra Morena, stationnée à Santa Elena. Cette armée bloque le défilé où arrive l’armée chrétienne.
Celle-ci rebrousse chemin pour trouver un autre passage et arrive le 13 juillet à se positionner sur le plateau du Roi, d’où elle aperçoit les positions almohades, commandées par le calife en personne, Muhammad al-Nasir. Les deux armées s’observent les 14 et 15 juillet sans oser bouger. Il y a bien quelques escarmouches et les Almohades renforcent leur position, mais sans plus. Côté chrétien, on a les rois de Castille, d’Aragon et de Navarre avec leur garde personnelle et leurs vassaux.
Cela fait pas mal de chevaliers, au moins six cents, auxquels s’ajoutent ceux des ordres militaires, ceux des garnisons des châteaux mobilisés, ainsi qu’une petite centaine de non-hispaniques. Difficile de savoir combien ils étaient à former la cavalerie lourde, surtout avec tous leurs supplétifs. Les estimations varient énormément. Personnellement, j’aurais tendance à croire la fourchette basse : quatre mille cavaliers, dont au moins la moitié de cavalerie légère, et entre huit et douze mille hommes à pied.
En face, l’armée almohade semble plus importante, mais beaucoup plus complexe. C’est un gros patchwork. Le cœur de l’armée, ce sont des blocs carrés mobilisés par les Almohades comme leaders politiques, des unités hybrides mélangeant piquiers bien protégés, archers et cavaliers légers. L’infanterie protège l’archerie, use la cavalerie, manœuvre.
S’ajoutent les cavaliers légers berbères acquis aux Almohades, ainsi que toute une cavalerie légère arabe issue du Maghreb, plus autonome, servant à couvrir les ailes ou à ouvrir la voie. On trouve aussi des Kurdes, des troupes andalouses pas très motivées, des mercenaires chrétiens comme d’usage depuis longtemps dans la région, des volontaires motivés par le discours du djihad, et enfin la garde personnelle et professionnelle du calife, composée de soldats esclaves noirs bien entraînés et armés. Une armée hétéroclite, avec des motivations diverses, dont il est impossible d’évaluer les proportions. Le 16 juillet, l’armée chrétienne se met en marche tandis que l’armée almohade se positionne pour leur barrer la route.
La bataille a lieu à moins de dix kilomètres de Las Navas de Tolosa, prise entre deux rivières, avec une armée almohade en hauteur dominant un espace de collines douces. Elle se déploie en trois lignes, avec la cavalerie légère devant et aux ailes, les volontaires en deuxième ligne, et les corps almohades classiques appuyés par les forces andalouses en dernier, derrière les gardes et le commandement du calife. En face, l’armée chrétienne se déploie en descendant de son plateau, en trois lignes alternant cavalerie et infanterie. À l’aile droite se concentrent le roi et les forces de Navarre, à la gauche le roi et les forces d’Aragon, et au centre le roi et les forces de Castille.
La bataille commence à l’aube. La première ligne chrétienne s’engage rapidement, tandis que la première ligne de cavalerie légère almohade se retire, refusant le choc. Les deux ailes mènent leur combat en marge, entre cavaleries légères, pendant que les chrétiens engagent la ligne des volontaires qu’ils dispersent visiblement sans problème. La ligne des unités almohades classiques, en revanche, pose un tout autre défi et parvient à arrêter l’assaut, résistant à l’arrivée de la deuxième ligne castillane.
Ils mènent même une contre-attaque, déstabilisant leurs vis-à-vis. Face à cette résistance, les croisés montrent des signes de faiblesse et de fatigue. On craint une déroute, au point qu’Alphonse prépare une charge d’arrière-garde pour couvrir un repli. Mais finalement, donnant lieu à bien des légendes, il préfère engager une partie de son arrière-garde pour ouvrir un espace.
Tandis que les ailes almohades sont repoussées progressivement, la dernière ligne de cavalerie s’engage dans une charge suivie par le reste, au point d’ouvrir complètement le dispositif almohade au centre. La garde du calife est atteinte, et ce dernier, pris de peur, s’enfuit. La situation apparaît alors perdue pour le reste des troupes almohades, qui se dispersent. Si la cavalerie légère peut s’échapper, les croisés poursuivent l’infanterie, infligeant de lourdes pertes aux fuyards.
C’est une vraie victoire pour les forces chrétiennes, qui ont su priver les Almohades de leurs atouts, avec un champ de bataille contraint par des rivières et une cavalerie légère qui a su empêcher tout encerclement. Ils ont pu mener plusieurs assauts francs jusqu’à briser le centre de leur adversaire. Les chroniqueurs ont surtout retenu les chevaliers et les ordres militaires, notamment leur charge finale qui a brisé le centre almohade. Mais il ne faut pas oublier le rôle important du reste de l’armée, la cavalerie légère en tête, qui était une adaptation nécessaire aux dispositifs classiques des Almohades.
Reste que les gains ne sont pas si exceptionnels qu’on a tendance à le croire. Visuellement, cette bataille est vue comme un tournant de la Reconquista, une victoire décisive qui lance les grandes conquêtes chrétiennes du XIIIe siècle contre al-Andalus. Mais quand on analyse de plus près, elle n’est pas suffisante pour expliquer la suite. Déjà, l’armée almohade est dans un sale état, elle a perdu une bonne partie de son infanterie, mais ses forces ne sont pas annihilées.
Le calife s’enfuit et ne manque pas d’organiser de nouvelles forces. Côté chrétien, la victoire est importante, le butin aussi, avec un énorme retentissement symbolique. Mais l’armée se retire assez vite, à la limite de ses capacités de ravitaillement. Elle ravage la région, prend deux ou trois châteaux et rentre à Tolède.
La Castille a bien pu reprendre les châteaux perdus en 1211 et en ajouter quelques-uns sur la route, mais les Almohades contre-attaquent et reprennent le contrôle de la Sierra Morena un mois et demi après la bataille. Ils organisent même une vaste chevauchée en 1213 qui atteint les abords de Tolède. Autrement dit, on n’est pas loin du statu quo. Et ce n’est qu’à partir de 1224 que l’empire almohade commence à s’effondrer en al-Andalus, avec plusieurs taïfas, gouvernements locaux, qui s’autonomisent, comme Séville, Cordoue, Badajoz, Valence ou Murcie.
Dans le même temps, le Portugal, la Castille et l’Aragon lancent des campagnes efficaces et profitent de la division, avec la Castille qui s’unit à León en 1230. La péninsule est entièrement transformée jusqu’en 1275, où il ne reste plus que les émirats de Grenade et de Murcie comme puissances musulmanes. Alors, c’est sûr que quand on voit ça en oubliant la décennie de flottement, on peut se dire que Las Navas de Tolosa est un énorme tournant. Mais aujourd’hui, on se dirige plus vers une bataille symptôme que vers une bataille décisive.
Les Almohades étaient déjà à la peine, subissant d’énormes remises en question idéologiques et religieuses, nourrissant des troubles profonds. La bataille arrive au cœur de ce contexte de fragilisation et tend à montrer leur affaiblissement aux yeux des musulmans andalous. Ajoutez la mort du calife al-Nasir en 1213 et celle de son successeur Youssef II en 1224, et vous obtenez les bases de l’effondrement almohade de 1224. La bataille a donc joué un rôle, mais elle n’est pas le seul facteur.
Elle a montré les failles d’une emprise politique fragile et a donné un boost de confiance aux royaumes chrétiens. Détournons-nous un instant sur la notion de Reconquista. L’idée de reconquête vient du fait qu’avant les conquêtes musulmanes de la péninsule au VIIIe siècle, il y avait un royaume chrétien wisigoth. La Reconquista peut désigner deux choses.
Premièrement, la période historique qui court de 722 à 1492, durant laquelle les puissances chrétiennes s’imposent progressivement jusqu’à maîtriser l’ensemble de la péninsule ibérique au détriment des puissances musulmanes. Sur une si longue période, cela masque les évolutions politiques, sociales, culturelles. Les royaumes du Portugal, de Castille et d’Aragon qui tiennent la péninsule au XVe siècle n’ont plus rien à voir avec les royaumes wisigoths du VIIIe siècle. On y perd les allers-retours, les concurrences entre puissances chrétiennes ou musulmanes.
La période n’est pas unifiée dans un seul mouvement. Deuxièmement, la Reconquista peut désigner une doctrine, une idéologie mobilisée par moments durant la période pour justifier des guerres et des conquêtes. Le terme vient du XIXe siècle, mais il y a bien, au moins à partir du XIe siècle, l’apparition de l’idée de restauration des royaumes wisigoths dans la péninsule. Cette idée n’est pas mobilisée en continu jusqu’en 1492, mais parfois elle est utilisée pour justifier des conflits, pour parler d’une restauration de la chrétienté face aux puissances musulmanes.
L’arrivée des Almohades contre les Almoravides a particulièrement contribué à aviver les tensions religieuses durant le XIIe siècle, jusqu’ici plutôt secondaires. Maintenant, penchons-nous sur la relation entre chevalerie et Église. Au départ, le regard que porte l’Église et la papauté sur les milices est plutôt négatif. Elles les perçoivent comme violentes, incontrôlables et peu respectueuses envers les biens et les hommes d’Église.
On retrouve souvent l’association, presque un jeu de mots, entre militia et malicia pour souligner la malice de ces milices. Ainsi, deux mouvements se développent au sein de l’Église vis-à-vis des chevaliers : un mouvement de contrôle de leur violence et un mouvement d’appropriation et de justification. Le mouvement de contrôle est souvent dit pacifiste. C’est l’émergence de notions comme la Trêve de Dieu et la Paix de Dieu, mises en place à partir de 975 et développées au cours des XIe et XIIe siècles.
La Paix de Dieu, c’est une tentative de l’Église d’imposer un serment aux chevaliers pour protéger certains biens et certaines personnes contre les violences de guerre. Cela concerne essentiellement les biens de l’Église et le clergé, même si des extensions peuvent concerner des paysans et des marchands. À terme, des ligues de la paix sont organisées pour punir les fauteurs de trouble. La Trêve de Dieu, elle, s’impose progressivement pour interdire les violences militaires les dimanches, les jours saints et parfois certains jours de la semaine.
Une manière de contrôler non pas la guerre, mais la temporalité de la guerre. Dans les faits, ce n’est pas forcément ce qu’il y a de plus suivi, mais cela a un effet de bord non négligeable : le non-respect de la Trêve de Dieu est vu comme un excellent casus belli par des seigneurs puissants désireux de calmer des vassaux trop bellicistes. Ces seigneurs peuvent ainsi se présenter en défenseurs de la paix et contribuer à réduire les guerres dans les petits espaces. Par ce mouvement, l’Église transfère la mission d’ordre public des rois au chevalier, participant à la stabilisation et à la reconnaissance de leur rôle social.
Au sein de l’Église existe un deuxième mouvement, d’appropriation et de justification de la violence militaire des chevaliers. Guerre, fonction martiale et christianisme ne sont pas censés aller ensemble à première vue, mais des discours philosophiques et politiques vont développer le contraire. La christianisation de la fonction martiale commence dès l’empereur romain Constantin au IVe siècle, qui attribue sa victoire militaire à une intervention divine. Elle passe par le développement de la notion de guerre juste, notamment par saint Augustin, qui observe que du fait des péchés de l’homme et de l’existence du mal, la guerre est inévitable, bien qu’à déplorer.
Il existe des situations où elle peut être juste : elle est un mal qui peut réparer une injustice ou défendre l’Église et ses enseignements. Se développe ainsi la théorie des deux glaives : pour le salut des hommes, il faudrait deux combattants, ceux du pouvoir spirituel, les combattants de la foi, donc l’Église, et ceux du pouvoir temporel, les rois. Avec l’effondrement des Carolingiens, la papauté se tourne de plus en plus vers l’échelon inférieur pour tenir le second glaive : les chevaliers. La militia est progressivement sacralisée, ce qui ouvre la possibilité aux chevaliers de devenir des hommes justes.
C’est initialement motivé par des problématiques très matérielles et politiques pour la papauté. Retour au Xe siècle : les États de l’Église, et notamment le territoire autour de Rome nommé l’héritage de Saint-Pierre, sont pris en tenaille entre une poussée musulmane puis normande au sud et les appétits du Saint-Empire au nord. Le pape a besoin d’hommes et commence à négocier un statut de milites Christi, de chevaliers du Christ, associé à une guerre qu’on dit sainte pour qui viendrait défendre la papauté. Cette idée s’installe durant les Xe et XIe siècles, faisant que la militia est de plus en plus présente de manière méliorative dans le discours.
L’Église associe les chevaliers et leur fonction sociale à un double service : celui envers leur seigneur et celui envers Dieu. Les chevaliers gagnent donc un statut de défenseurs de l’ordre public, mais aussi de l’ordre désiré par Dieu. Ne vous y trompez pas, c’est la théorie. Tout cela est négocié, et les chevaliers ne se sont pas laissés bêtement domestiquer.
Reste que les chevaliers endossent un rôle qui donne une dimension religieuse à leur fonction martiale, et en retour l’Église s’implique dans la symbolique chevaleresque. Les clercs sont de plus en plus présents dans les cérémonies d’adoubement, les armes sont bénies, des reliques leur sont réservées. Église et chevalerie trouvent des points de concorde, à tout le moins dans les discours. Cela n’empêche pas les conflits et les concurrences, mais les deux groupes s’influencent mutuellement.
Les chevaliers se mettent par exemple à faire le minimum syndical pour leurs camarades tombés au combat, en leur donnant une absolution, ce qui n’est pas super bien perçu par l’Église, car ils s’approprient des fonctions cléricales. Mais au moins, cela fait d’eux de bons chrétiens. À la fin du XIe siècle, un nouveau concept combine guerre juste, guerre sainte, milites Christi, en y ajoutant une dimension offensive : la croisade. Le terme apparaît au XIIIe siècle, bien après la première.
On peut souligner deux ou trois choses. Le vœu de croisade n’est ni un vœu de paix ni un vœu de conquête, c’est un vœu de pèlerinage. La croisade se caractérise par trois éléments : c’est une guerre contre un ennemi de la foi, avec une promesse de rémission des péchés, et cela part d’une décision pontificale. Le rôle du pape est central.
Le chevalier est devenu miles Christi au service de Dieu. La guerre a pu devenir juste et sainte, donc intégrer des enjeux religieux. La croisade termine le travail en transformant le tout en pèlerinage, faisant des chevaliers des pèlerins. On peut aller plus loin en parlant des ordres militaires, avec l’ordre des Templiers, des Hospitaliers, etc.
C’est l’hybridation ultime : des chevaliers se réclamant de véritables règles monastiques. Sur le papier, ce sont bien des combattants qui forment une confrérie religieuse, ils se nomment d’ailleurs entre eux « frères ». On envoie les prémices avec les chevaliers de Saint-Pierre, les milites sancti Petri, au milieu du XIe siècle. Les historiens se demandent d’ailleurs si les ordres militaires ne seraient pas influencés par les ribats musulmans, notamment en Espagne, des établissements militaires et religieux, sorte de couvents-forteresses censés couvrir les frontières de l’islam en vertu du devoir de djihad.
Cela ressemble, mais rien n’est sûr. Maintenant qu’on a posé tout cet ensemble, il reste à voir comment les chevaliers s’approprient les discours de l’Église. L’image du chevalier serviteur de Dieu, protecteur de la veuve et de l’orphelin, c’est le côté théorique désiré par les ecclésiastiques. Dans la pratique, les chevaliers y mettent leur grain de sel.
Ils ont intégré la religion chrétienne dans leurs pensées et leurs actions, mais ils en ont modifié les doctrines pour les adapter à leurs valeurs martiales. Les chevaliers restent avant tout des combattants, avec une éthique et des valeurs centrées sur le combat et la valeur martiale : la recherche de prouesse, l’honneur, la loyauté. Ils ont leur propre conception de Dieu et de ses jugements. Ce qui valorise, c’est la réussite de leurs armes et de leurs valeurs militaires.
De nombreuses fois, les chevaliers ont montré plus de respect pour des personnes non chrétiennes mais dotées, selon eux, de valeurs honorables. Typiquement, Saladin. On retrouve cela à l’échelle locale dans tous les espaces frontaliers de la chrétienté. Ils pouvaient au contraire mépriser un chevalier parfaitement aligné sur les idées de l’Église mais peu courageux ou peu honorable à leurs yeux.
Certes, les ordres militaires ont plus ou moins réussi à faire la jonction, mais ils étaient loin d’être majoritaires parmi les chevaliers, qui se faisaient surtout la guerre entre eux. À l’image de l’Église qui s’est méfiée et a porté un discours critique sur la chevalerie, les chevaliers se méfient des ecclésiastiques et essaient de s’adapter par rapport à leur discours. Revenons à la péninsule Ibérique et à Las Navas de Tolosa pour regarder tout cela de ce point de vue, car cela croise beaucoup de choses. Déjà, on peut remarquer une grande implication des clercs locaux, notamment l’évêque de Tolède qui prêche l’union des royaumes chrétiens et la guerre aux Almohades.
Pour le pape Innocent III, c’est beaucoup plus compliqué. Il est déjà impliqué dans la croisade contre les Albigeois et il traîne depuis une bonne dizaine d’années un conflit avec Otton IV, prétendant au Saint-Empire. Il avait soutenu son concurrent et a pas mal soufflé sur les braises d’une guerre civile allemande. Sans parler des tensions avec le roi de France ou le roi d’Angleterre.
Et même avec Alphonse VIII, ce n’est pas le grand amour. Mais finalement, quand il accepte de nommer croisade l’entreprise castillane, il y investit les symboles de l’Église jusqu’à en modifier le principe de croisade. Cette croisade n’est pas un pèlerinage. Il faut expliquer un tel changement, et c’est là qu’on voit la malléabilité des symboles de l’Église.
Jérusalem représente physiquement et symboliquement la vision de la paix. La croisade est présentée comme une entreprise matérielle visant la libération de Jérusalem, à trois niveaux : temporel, moral et spirituel. Chaque Jérusalem est libérée par une figure : le chevalier physiquement, le pèlerin moralement, le prêtre religieusement. La ville peut alors être comprise symboliquement.
Ce genre de transformation tend à faire confondre guerre juste et guerre sainte durant le XIIIe siècle. Las Navas de Tolosa participe de cette transformation. Ensuite, les ordres militaires en Espagne sont nombreux et s’investissent dans la campagne : Calatrava, Alcántara, Santiago, mais aussi, dans une moindre mesure, les Templiers et les Hospitaliers. Les places visées par la campagne étaient autrefois tenues par les ordres, et la distribution des terres après la bataille leur profite grandement.
On parle de repartimiento : les parcelles sont distribuées à des colons avec des droits, des privilèges et des devoirs. On n’expulse pas forcément les populations locales, mais on y importe des populations chrétiennes qu’on installe et qu’on fait défendre par les ordres militaires pour enraciner la domination des royaumes chrétiens. Au regard de tout cela, on pourrait conclure que Las Navas de Tolosa est la victoire d’une chevalerie christianisée, soutenue par l’Église. Mais ce serait masquer les tensions, les particularités régionales et les réalités politiques de l’entreprise.
La campagne fut l’occasion pour nombre de mythes de fleurir : le berger envoyé par Dieu pour trouver le bon chemin dans les montagnes, la charge finale décisive alors que tout semblait perdu, le côté essentiel des troupes ecclésiastiques défendues par le clergé. Mais il faut surtout voir qu’elle provoque immédiatement une dispute entre le roi de Castille Alphonse VIII et le pape Innocent III. Pour ce dernier, l’Église a été décisive : c’est lui qui a appelé à la croisade, promis des renforts des autres puissances chrétiennes, mobilisé les ordres militaires. Mais Alphonse rejette cette version en observant que les non-hispaniques se sont barrés avant la bataille et n’ont donc pas eu un grand rôle.
Pour lui, ainsi que pour les rois d’Aragon et de Navarre, c’est une victoire des royaumes chrétiens ibériques, et seulement d’eux. Pour ne rien arranger, la dimension sacrée de l’entreprise n’a pas empêché le roi de León de tenter de profiter de la situation en faisant une petite invasion fourbe de la Castille. Cela se tasse assez vite, mais encore une fois, l’union sous la croix ne fait pas l’unanimité. Autre argument en faveur d’Alphonse : les ordres militaires en Espagne sont essentiellement des ordres locaux, favorisés par les royaumes et seigneurs du coin plutôt que par l’Église.
Certes, les Templiers et les Hospitaliers tiennent un certain nombre de châteaux, mais contrairement à d’autres régions, ils peinent à grandir en effectifs. En face, les ordres de Calatrava, Alcántara ou Santiago sont beaucoup plus actifs et sont liés aux aristocraties locales, voire aux familles royales. En bref, la dispute entre le pape et le roi de Castille vient de la volonté de chacun de s’approprier les mérites et les gloires de cette victoire pour sa propre chapelle. Las Navas de Tolosa nous dévoile donc des relations complexes entre chevalerie et Église.
Cette dernière tient depuis le Xe siècle un discours sur la guerre et la violence militaire qui évolue et intègre les chevaliers dans sa vision : une progressive justification puis sanctification de certaines guerres, et non de toutes, qui donne à ces derniers un rôle à la fois dans la paix, par leur service d’ordre public, de protection ou au moins de respect des biens et des hommes d’Église, et dans la guerre, par leur place privilégiée dans le système des ordres, dans les croisades ou même par les discours portés sur leurs actions militaires. En face, les chevaliers se positionnent par rapport à cette justification et se l’approprient, arrivant ainsi à stabiliser leur position sociale tout en la remplissant d’une dimension morale et religieuse, un gain de respectabilité non négligeable, et ce sans avoir à abandonner leurs propres valeurs martiales. Il nous reste encore un acteur à analyser. Nous avons vu qui pouvaient être ces chevaliers et comment l’Église s’était positionnée par rapport à eux.
Mais à partir de la fin du XIIe siècle, et surtout pendant tout le XIIIe siècle, un autre acteur va parvenir à s’imposer sur la chevalerie, en échange de sa stabilisation sociale. On l’a senti dans cet épisode essentiellement avec la place qu’a prise Alphonse VIII. Je veux évidemment parler de la royauté.
Sa relation avec la chevalerie, qui entame une stratification de la société médiévale, sera le sujet du prochain épisode.


