On m’avait dit que les tournois du Moyen Âge étaient des sortes de matchs de boxe entre nobles, juste pour s’amuser. Alors je m’étais préparé à voir des chevaliers jouer à la guerre, pas à la…

On m’avait dit que les tournois du Moyen Âge étaient des sortes de matchs de boxe entre nobles, juste pour s’amuser. Alors je m’étais préparé à voir des chevaliers jouer à la guerre, pas à la...

Le duc de Luxembourg se tourne vers son voisin. Le comte de Chiny lui rend son regard, un sourire aux lèvres. Autour d’eux, la foule hurle, les bannières claquent dans le vent d’automne. Deux chevaliers se chargent au galop, lances brisées, sous les acclamations.

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« Ils se tapent dessus pour le plaisir, hein ? »

« Oh oui. Pour l’amour du geste, on va dire. »

« Mais ils n’étaient pas en guerre l’année dernière ?

»

« Si. Mais on ne peut pas tout le temps faire la guerre. Et puis regarde l’ambiance. Moi, je préfère les voir comme ça plutôt que de vraiment se battre.

Ici, c’est courtois. On ne pille rien, on ne brûle rien. Et je peux garder mes bœufs. »

C’est octobre 1285.

Le comte de Chiny, de la maison de Looz, a organisé un tournoi à Chauvency-le-Château, non loin de Montmédy. La région est une zone frontière floue entre le royaume de France, affaibli par la guerre, et le Saint-Empire romain germanique, qui sort à peine du grand interrègne. Le comté de Luxembourg, le duché de Lorraine et la France s’y disputent l’influence. C’est précisément cette incertitude qui attire les chevaliers.

Les tournois se tiennent souvent dans ces espaces difficiles à contrôler. Des semaines avant l’événement, des hérauts et des poètes lyriques ont parcouru la région pour en faire la publicité. Ils ont attiré des Flamands, des Champenois, des Lorrains, des Bourguignons, des Luxembourgeois, des Brabançons, des Hennuyers et des Espagnols. Le tournoi dépasse les frontières du comté et même celles des langues.

Deux grandes familles linguistiques se côtoient : la langue d’oïl et la langue germanique. Mais c’est clairement la langue d’oïl qui domine, marquée par l’influence culturelle des trouvères, ces poètes du Nord, équivalents des troubadours du Sud. Jacques Bretel, le poète qui a immortalisé l’événement, affirme que près de cinq cents chevaliers y ont participé. Parmi eux, le duc de Lorraine, le comte de Flandre, le comte de Luxembourg, le comte de Chiny, le comte de Bar, le comte de Hainaut et le comte de Hollande, tous accompagnés de leur famille et de nombreux autres seigneurs.

Les participants arrivent selon leurs sphères d’influence, leurs clans et leurs familles. Les liens vassaliques dessinent parfois des croisements surprenants. Le tournoi se déroule sur quatre jours, du lundi 1er octobre au jeudi 4 octobre. Le dimanche soir déjà, la fête bat son plein.

On mange, on boit, on danse, on chante, on se drague. C’est une occasion festive. Les deux premiers jours sont consacrés aux joutes, des duels à la lance entre chevaliers. Le but est de désarçonner son adversaire et de briser sa lance.

Dans le poème, on compte une joute de vingt-huit charges et seize lances brisées par un seul chevalier. Une performance extraordinaire. Jacques Bretel ne décrit que sept joutes pour le lundi et dix pour le mardi, celles qu’il juge notables. Mais il devait y en avoir des dizaines, peut-être une centaine chaque jour.

Les joutes se déroulent au pied du château de Chauvency. Le public, avec une forte composante féminine, se positionne sur les murailles et le donjon. Les chevaliers sont dans la plaine, enchaînant les charges. Deux chevaliers sortent du rang et s’engagent.

Impossible de les reconnaître sous l’armure. Les hérauts, experts en héraldique, servent de commentateurs. Quand un chevalier s’avance, ils crient son cri d’armes pour le présenter. Ils commentent les joutes, chantent les louanges des actions, s’opposent entre eux pour créer des camps et de l’attention.

C’est dans le fracas des cris festifs que les chevaliers joutent. Ils enchaînent les charges, brisent des lances, se blessent parfois. Certains combats dégénèrent en empoignade, surtout quand les chevaliers ont des comptes à régler dans la vraie vie. Quand le soleil décline, on dresse les tables, la musique commence, les danses s’engagent.

On joue aux cartes, on fait des jeux d’adresse et de séduction. C’est un entre-soi aristocratique. Les femmes nobles y jouent un rôle loin d’être négligeable. Elles commentent, louent, s’attachent aux actions des chevaliers.

Elles distribuent des bons points et des prix, jugent de la bonne tenue des valeurs chevaleresques, invitent à chanter et à danser. Elles participent à une performance festive et culturelle dont le but est aussi de se montrer et de se positionner dans les jeux d’alliances, les stratégies matrimoniales, les histoires d’amitié et de mariage. Mercredi, c’est repos. On en profite pour organiser le tournoi du lendemain.

Contrairement aux joutes, le tournoi est une véritable mini-bataille collective dans un vaste espace. La journée sert à organiser les deux camps. Les hérauts jouent les messagers et les intercesseurs. L’excitation monte.

Les tournois sont considérés comme bien plus excitants que les joutes. Les jeunes chevaliers, les bacheliers, se sont montrés durant les deux premiers jours. Les plus expérimentés se réservent pour le tournoi. On divise les chevaliers en deux camps.

D’un côté, ceux du dedans, plutôt défenseurs, rassemblés à Chauvency sous le commandement du comte de Chiny. Ils regroupent les Champenois, les Bourguignons et les Lorrains, plutôt francophones. De l’autre, ceux du dehors, stationnés à Montmédy sous le commandement du comte de Luxembourg. Ils comptent les Hennuyers, les Brabançons, les Hainuyers, les Espagnols et les Flamands, plutôt germanophones.

Les camps fixés, chacun retourne à son campement et la fête reprend jusqu’à tard dans la nuit. Jeudi, jour de tournoi. Au matin, les chevaliers préparent matériel et chevaux. Le public se chauffe.

Une messe est dite jusqu’à midi. Puis la troupe hétéroclite s’éloigne de Chauvency au son de multiples instruments. Les chevaliers et écuyers sortent selon leur bannière. Quatre routes sont en tête des troupes de Chauvency.

Celle de Looz, celle de Merval, celle de Geoffroy d’Apremont et celle de Bérard de Looz. Devant, la comtesse de Luxembourg et sa sœur ouvrent la marche. De nombreux non-combattants accompagnent : femmes, hérauts, ménestrels, simples témoins associés à la fête. Les quatre routes s’installent dans une vallée entre Montmédy et Chauvency, préparée à l’avance avec des loges.

Les chevaliers de Montmédy se présentent sur une colline en face. Les deux camps se font face dans un espace assez large. Les seigneurs se montrent à la tête de leur bannière. On se provoque, on blague, tandis que les hérauts restent à proximité pour identifier les chevaliers.

Le temps passe. L’après-midi est déjà bien engagé. Les Limbourgeois se lancent d’un coup vers leurs adversaires. Les non-combattants se dispersent pour trouver une zone sûre.

La route de Merval répond au défi. Mais elle s’isole car les Brabançons et les Hennuyers ont suivi. Elle finit par être secourue par des renforts qui séparent les routes et relancent le combat. En parallèle, la route de Geoffroy d’Apremont, accompagnée de Geoffroy d’Apremont lui-même, est aux prises avec les Flamands dans une mêlée disputée.

Le but est de casser la formation adverse, d’isoler des chevaliers pour plus facilement les capturer en les mettant au sol ou en les amenant dans son camp. Le poème décrit des combats lourds et engagés, faits de va-et-vient avec quelques échanges de coups. Physiquement, on ne peut pas tenir beaucoup plus longtemps. Le comte de Luxembourg s’élance avec sa route contre celle de Bérard de Looz.

Un chevalier, Renaud de Trie, se distingue particulièrement. Il est même provoqué en duel par le comte de Luxembourg. Le duel se solde par une égalité, les deux s’étant rendu coup pour coup. Les écuyers gravitent autour des combats.

Ils protègent leur seigneur d’une capture imminente ou ramassent le matériel perdu pour en faire un butin. Les chevaux et l’équipement sont bons à prendre pour être revendus. Ça fait partie du jeu. Les écuyers sont des soutiens essentiels.

Les combats s’éloignent parfois des loges, parfois s’en rapprochent. C’est flottant. À force, le tournoi semble se séparer en quatre tournois différents. La lumière décline.

Les chevaliers combattent en multipliant les cris d’armes pour se reconnaître. On entend Looz, Chiny, Apremont, Passavant, Bologne, Blinmont, Limbourg, Hainaut, Montjoie, Arras. Mais on ne peut plus continuer. Les chevaliers se séparent.

C’est la fin du tournoi. Tout le monde retourne à la fête à Chauvency. Mais il y a des gagnants et des perdants. Les blessés, les capturés, ceux qui ont perdu un cheval et devront payer une rançon.

Certains vont à la fête joyeusement. D’autres, bien plus penauds, montent deux par deux sur un seul cheval. Une image moins flamboyante. Derrière, c’est reparti pour la fête.

On visite les chambres des blessés pour jouer avec eux. On parle d’amour, beaucoup. Le poème se clôt d’ailleurs sur la formation d’un couple après sa dose de mélodrame. Les conséquences historiques du tournoi de Chauvency sont négligeables.

Deux ou trois mariages, quelques blessés, de l’argent gagné, dépensé, perdu, des réseaux de sociabilité renforcés. La vie. Certains se sont fait bien voir et on les retrouve dans des batailles par la suite, comme à Worringen en 1288 ou à Courtrai en 1302. Dans les deux cas, ça se passe pas très bien pour eux.

Mais c’est une autre histoire. Le tournoi de Chauvency appartient à une galaxie de tournois qui, pris dans leur totalité, est un objet historique passionnant. Ils sont un excellent fil conducteur pour comprendre la chevalerie. Parlons des tournois en général.

Leur origine est obscure. On a bien un inventeur supposé au XIe siècle, mais c’est maigre. Il y a l’hypothèse qu’ils seraient apparus durant les sièges pour occuper et entraîner les troupes. Ce qui est certain, c’est que la pratique s’installe au XIIe siècle et elle s’installe bien.

Selon Guillaume le Maréchal, tournoyeur le plus connu et le plus couronné de succès, il y avait un tournoi toutes les deux semaines en France à la fin du XIIe siècle. Au départ, c’étaient vraiment des mini-batailles dans des espaces larges comprenant villages, routes, vallons. Le jeudi du tournoi de Chauvency, à la fin du XIIIe siècle, en est déjà une version simplifiée et densifiée. Les tournois sont une excellente occasion de s’entraîner, de développer ses compétences militaires.

La chasse et des exercices spécifiques permettaient déjà d’entretenir la forme physique. Mais le tournoi, c’est l’étape d’après. Une quasi mise en situation militaire avec un enjeu fort. Les combats pouvaient ressembler à ce que vivaient vraiment leurs participants.

Un tournoi est à la fois un entraînement militaire, un jeu comparable à un sport professionnel dont l’objectif est le gain et la gloire, et une fête. Ça attire du monde qui apprécie un spectacle loin des risques de la guerre. Au départ, on pouvait aussi avoir des archers et des combattants à pied non chevaliers. Ils seront progressivement écartés.

Il y a généralement un camp défenseur et un camp attaquant avec des tactiques de base : assaut, charge, embuscade, siège, fuite, sortie. Mais on note aussi des mécanismes de contrôle de la violence. Des zones de neutralité pour le repos. On capture et on libère.

On met l’accent sur la camaraderie. Il y avait des blessés et parfois des morts. Les morts étaient vécues comme des drames. Les combats avaient la priorité, ce qui causait pas mal de destruction des récoltes dans la zone.

Le but est de capturer sans être pris. Le tournoi est une bonne occasion de montrer sa valeur à la fois individuelle et collective. Individuelle car les prises sont les vôtres et votre capacité à tenir le choc est appréciée. Collective car la formation en bannière et en route est une nécessité, du fait des relations vassaliques et de l’impossibilité de tenir seul face à une troupe bien en place.

L’héraldique et la nécessité d’être reconnu pour être loué montrent la valeur chevaleresque de la recherche de la prouesse. Mais le fonctionnement en groupe montre que les chevaliers savaient que leur force en bataille avait besoin du collectif. Les joutes s’imposent progressivement sur les tournois, qui disparaissent durant le XIVe siècle. La joute est plus simple à mettre en place pour le public et permet de mettre en avant des individus dans une société où la chevalerie est accaparée par la noblesse.

Plus on avance dans le temps, plus ces rassemblements festifs de chevaliers s’éloignent des réalités militaires. Il y a aussi d’autres jeux chevaleresques : le behourd, une parade en formation serrée montrant les compétences en équitation, ou encore des variations régionales comme le Mazza scudo à Pise, combat à la masse et au bouclier, la bataille à Sassari, bataille de jets de pierres à Pérouse, le jeu de la matière en Bretagne. Mais avec les joutes, ce sont plutôt les mises en scène romanesques ou les duels individuels qui prennent le dessus. Le pas d’armes se développe et s’impose au côté d’autres jeux comme celui de la table ronde.

Pour les comprendre, il faut parler de l’influence de la littérature sur la chevalerie, du rayonnement de la culture courtoise. Avec les troubadours et les trouvères, avec les ménestrels et les hérauts, les chevaliers baignent dans une culture artistique faite de poèmes, de chansons et de romans. Les troubadours et les trouvères dessinent progressivement les contours de l’amour courtois. Un fin amour qui donne une véritable place aux sentiments des chevaliers.

Une passion réelle mais contrôlée. Les femmes sont des actrices de cet amour courtois. Les tournois sont une occasion de valoriser cette courtoisie, qualité qu’on attend de plus en plus de la chevalerie. Elle est associée à des mythes développés dans la littérature courtoise : les chansons de geste, les romans, les contes, les poèmes.

Le pas d’armes et la table ronde s’inscrivent là-dedans. Le pas d’armes consiste à tenir un passage étroit. À l’image du chevalier arthurien Yvain ou de Roland, un chevalier fait vœu d’empêcher quiconque de passer. La mise en scène justifie ensuite un ensemble de duels.

Pour la table ronde, il s’agit de mimer, de reproduire les actions des chevaliers de la table ronde. Les chevaliers jouent des scènes amenant à justifier les différentes joutes comme autant de péripéties arrivant à leurs personnages. Les femmes y ont un rôle à jouer. Littéralement, puisqu’elles incarnent des personnages et donnent les armes aux différents participants.

Ce mouvement se confirme au cours des siècles. Un code de la chevalerie se stabilise et est même couché par écrit, notamment dans le Llibre de l’orde de cavalleria de Ramon Llull à la fin du XIIIe siècle et le Livre de chevalerie de Geoffroi de Charny en 1350. Les tournois se théâtralisent de plus en plus. On a d’autres mises en scène comme le chevalier à la charrette.

On a aussi des sortes de reconstitutions historiques qui glorifient la chevalerie comme si celle-ci avait existé aux époques reconstituées. Pour eux, Roland et Charlemagne sont des chevaliers. La littérature infuse dans la culture chevaleresque et en influence les pratiques et les valeurs. Mais cette culture nourrit en retour la littérature.

Le tournoi de Chauvency, on ne le connaît pas grâce à une chronique ou à un texte administratif. On le connaît grâce à un poème. Et c’est loin d’être le seul tournoi dans ce cas. Parfois, le tournoi devient même le cadre d’une histoire inventée, comme avec le Tournoi de l’Antéchrist de Huon de Méry.

Le texte de Jacques Bretel est cohérent globalement. Il a un aspect témoignage mais aussi un aspect laudatif pour certains seigneurs et chevaliers qui étaient certainement ses protecteurs. Ça l’empêche pas de faire des erreurs en faisant venir deux ou trois chevaliers déjà morts. Mais globalement, ça tient la route.

La chevalerie a nourri et a été nourrie par tout un imaginaire littéraire. Cela a eu un effet matériel. Les tournois en sont l’expression la plus visible. Ils deviennent des nœuds de la stabilisation des valeurs chevaleresques dans leur complexité et leur rapport à la guerre.

La guerre a une influence sur leur pratique, mais cela participe aussi à les séparer de la pratique réelle. Comme tout discours lié à la guerre, on trouve des fantasmes. Le tournoi, contrairement à la guerre, on peut lui imposer des règles pour qu’il ressemble à ce qu’on a en tête. Les compétences mises en avant dans les tournois sont donc de plus en plus en décalage avec la réalité et les besoins tactiques.

Les grands tournoyeurs du XIIIe siècle furent aussi de grands militaires. C’est beaucoup moins le cas par la suite. Attention, n’imaginons pas que les tournois sont l’Éden des chevaliers. Ils font des blessés et parfois des morts.

Il arrive souvent qu’ils servent à régler des disputes bien réelles. Le tournoi reste, avec la littérature, l’espace de définition et de glorification des valeurs de la guerre chevaleresque. Mais il s’éloigne de son principe initial de reproduction de conditions militaires. Ce n’est plus un entraînement, c’est un spectacle.

Grâce à ces tournois, on voit comment les valeurs chevaleresques s’articulent entre elles et comment elles s’arrangent avec les contradictions imposées par le réel. Les prouesses et coups d’éclat sont glorifiés. La capture et l’enrichissement sont recherchés. Mais avec les valeurs courtoises, ces actions martiales ne prennent de l’épaisseur qu’associées à d’autres actions plus symboliques, politiques ou sentimentales.

La prouesse doit avoir un objet : la loyauté envers son seigneur, la foi ou un amour envers une dame. L’enrichissement doit venir avec des largesses envers ses amis ou ses vassaux. Tout cela renforce les liens entre chevaliers, les relations vassaliques, l’interconnaissance, la famille. Mais cela les sépare aussi du reste de la population.

Cela va de pair avec la structuration de la noblesse. Les tournois sont l’expression d’une société de pairs en compétition appartenant à un certain ordre. C’est dans ces tournois qu’on assiste à la mise en place d’un code de guerre courtois qui épargne, dans les faits, un idéal aux limites claires. Mais cet idéal ne concerne pas les non-chrétiens ou les non-chevaliers.

Quand la guerre brise cet entre-soi, l’idéal en prend un sacré coup. Soit parce que les chevaliers montrent un visage beaucoup moins courtois, soit parce que cet idéal les rend particulièrement inadaptés aux défis tactiques ou opérationnels. Les tournois ont d’abord une utilité militaire d’entraînement, puis ils prennent une dimension sociale et culturelle. On y développe une certaine vision de la guerre entre chevaliers courtois.

On pourrait aussi développer la dimension économique. Les chevaliers vivent aussi par la guerre. En temps de paix, pour ceux qui n’avaient pas de terre, ça pouvait être compliqué. Le tournoi joue un rôle dans la circulation des richesses au sein de la chevalerie par les rançons mais aussi par les largesses des plus puissants seigneurs.

Et les foires que les tournois attirent créent de véritables pôles commerciaux temporaires. Les tournois sont aussi un outil politique qui permet à la noblesse de s’imposer comme une actrice autonome dans la société médiévale. L’Église a franchement condamné les tournois. Plusieurs royaumes ont tenté de les interdire.

Et pourtant, ils se sont bien imposés. Les chevaliers démontrent qu’ils sont là et autonomes. On ne fait pas sans eux, donc on ne fait pas sans leur culture. La chevalerie, en jouant à la guerre, en mettant en scène son entraînement, a obtenu une superbe tribune et a pu développer une culture propre.

À tel point que ses entraînements sont devenus des spectacles appréciés jusqu’à perdre leur valeur militaire. Il y a bien une filiation des tournois du XIIe siècle à Chauvency, et de Chauvency au tournoi qui tuera Henri II en 1559. Cette pratique, en se diffusant au sein de la chevalerie, participe à uniformiser le genre littéraire qu’est le roman courtois et les valeurs chevaleresques elles-mêmes. À l’échelle de l’Europe, on retrouve le jeu de la table ronde.

Les autorités citadines, marquées par la chevalerie urbaine, organisent également des tournois, et c’est populaire. Les tournois s’associent à d’autres événements : mariages, jubilés, célébrations de victoire. La guerre et une force militaire pouvaient marquer la société sans qu’il y ait de guerre en soi. C’est structurant pour la chevalerie.

Elle a développé cet imaginaire à propos d’elle-même, et ceux qui en ont hérité l’ont fait vivre et évoluer jusqu’à nous. Un chevalier n’est plus seulement un guerrier d’élite, mais aussi un honneur à porter. Comme ensuite les chevaliers vont perdre leur fonction militaire, leur imaginaire laissera la marque honorifique. On voit les trois étapes : de fonction militaire, la chevalerie est devenue un statut social, puis elle a développé une idéologie autour d’elle-même, une façon de se regarder et de se présenter.

Chauvency est un super pivot. Ce n’est plus vraiment un tournoi comme au XIIe siècle où la mêlée avait une énorme fonction d’entraînement. Mais ce n’est pas encore un tournoi comme on les imagine au XIVe ou XVe siècle. Regarder les tournois permet de regarder la chevalerie en mouvement.

Au début, fonction militaire donc entraînement. Ensuite, statut social donc exclusivité et valorisation. Enfin, idéologie donc théâtralité et décalage avec le réel. À Chauvency, on voit s’exprimer une chevalerie qui a encore une fonction militaire claire, ainsi qu’un statut social assumé.

On est déjà bien avancé dans la mise en place de la noblesse. Mais on a aussi l’expression de la mise en scène, ne serait-ce que par le poème écrit l’année du tournoi. Et on y voit la chevalerie telle qu’elle se désire elle-même.