J’ai passé trois jours à organiser l’assaut sur ce village, entre l’artillerie, les chars et l’aviation, en croyant que tout était enfin prêt. Mon supérieur m’a répondu sans même lever les yeux :…

J’ai passé trois jours à organiser l’assaut sur ce village, entre l’artillerie, les chars et l’aviation, en croyant que tout était enfin prêt. Mon supérieur m’a répondu sans même lever les yeux :...

« Dis donc, c’est quoi encore ta nouvelle idée de génie ? Quel matériel tu veux qu’on s’traîne, en plus ? Parce que j’en ai ma claque, moi. Les canons, il a fallu tout réorganiser.

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Les avions, tout créer à partir de rien. Les charges, t’en parles même pas. Et tu as quand même réussi à nous trouver des trucs à faire porter en plus à l’infanterie. Tu sais, la B, c’est pas bon pour l’estomac.

»

« C’est toi qui es pas bon pour mon estomac. Mais vas-y, je te laisse une dernière chance. C’est quoi, ta nouvelle arme de la victoire ? »

« Ben justement, j’ai réfléchi à tout ce que tu as dit.

Et je me suis dit qu’on pouvait peut-être planifier et coordonner une utilisation simultanée de chaque arme pour obtenir des effets synergiques. »

« Fallait le dire tout de suite ! »

Nous terminons aujourd’hui notre série sur l’emploi du matériel complexe durant la Première Guerre mondiale. Et nous allons enfin pouvoir parler d’interarmes.

Pour illustrer tout ça, prenons la bataille d’Amiens, du 8 au 12 août 1918. Elle engage Français, Britanniques, Canadiens, Australiens et Américains contre les Allemands. C’est aussi une bataille interalliée. Comme d’habitude, nous allons nous concentrer sur les modes d’action des Français, sans effacer les autres.

Cette bataille n’est que la première phase de ce qu’on appellera par la suite la bataille de Picardie. Mais d’abord, du contexte. En sortant de la bataille du Matz, on n’est pas trop mal engagés. Après l’échec des Allemands au Matz, ces derniers organisent l’opération Marne-Schutz-Reims du 15 au 17 juillet, qui mène plus globalement à la seconde bataille de la Marne.

Une fois l’attaque allemande repoussée, les Alliés lancent une série de contre-attaques du 18 juillet au 6 août, qui font fondre le saillant, rejettent les Allemands derrière la Vesle et reprennent Soissons. Avec l’échec rapide et coûteux de l’opération Marne-Schutz-Reims, c’est la fin des offensives du printemps. Les Allemands n’ont plus de quoi attaquer et perdent complètement l’initiative. Derrière, les Alliés sont clairement montés en puissance.

Ils commencent donc par une reprise méthodique du terrain perdu depuis mars 1918. La seconde bataille de la Marne n’est que le début. Mais après trois semaines de combats, les troupes dans le secteur sont fatiguées, d’autant plus que le secteur de la Champagne enchaîne les combats depuis bien plus longtemps. Il s’agit donc de les changer de secteur pour sécuriser un objectif stratégique menacé par les Allemands.

On se tourne vers Amiens. Le but est d’éloigner la menace que le front fait peser sur cette ville et sur le lien qu’elle représente avec Paris. Par cette attaque planifiée ensemble, et non simplement en parallèle, Britanniques et Français cherchent à réduire un des saillants allemands au nord. C’est la 4e armée britannique qui compte un corps d’armée britannique, puis un corps australien, puis un canadien, le tout soutenu par un corps de cavalerie.

Vient au sud la 1re armée française, dotée de quatre corps d’armée : les 31e, 9e, 10e et 35e, suivie de la 3e armée française, prête à s’engager si le front allemand venait à se fragiliser. En face, ce sont les 2e et 18e armées allemandes qui tiennent le saillant, avec de la réserve en profondeur. L’opération se prépare très rapidement. Décidée le 24 juillet, elle commence le 8 août.

Elle profite de la mobilité des réserves britanniques et françaises. En plus de ce qui est déjà sur place, on fait converger un point de force. Pour les Français, par exemple, c’est quatre divisions d’infanterie, un corps de cavalerie, deux bataillons de chars légers, des groupes d’artillerie et la division aérienne de 600 appareils, qui sont acheminés du 23 juillet au 6 août. C’est un énorme boost matériel et humain que les Allemands perçoivent bien peu, du fait de la rapidité des mouvements et d’une bonne couverture aérienne.

Les Britanniques font sensiblement pareil, avec un gros contingent de chars engagés. Les Français n’utilisent qu’une centaine de chars FT, contre près de 500 du côté britannique, australien et canadien. En plus de tout cela, la préparation d’artillerie est simplifiée, sans réglage de tir aidé par avion, pour éviter d’éveiller les soupçons allemands. On a ainsi une grande concentration de forces et de matériel acquise en quelques jours, pour organiser une attaque échelonnée en trois objectifs pour le premier jour.

Le secret est à peu près gardé. Les Allemands, confiants dans leur défense en profondeur dans la zone, sont surpris par l’intensité de l’attaque quand celle-ci commence. En parallèle, toute une planification soutenue, notamment par la reconnaissance aérienne, a permis de déterminer des objectifs ainsi que, au moins topographiquement, des zones de frappe d’artillerie potentielles. Retenez que l’artillerie en août 1918 a fait de gros progrès dans sa coordination avec les opérations de première ligne.

L’idée est qu’elle doit toujours précéder, sans la distancer, l’avancée de l’infanterie. Il n’y a plus de préparation massive d’artillerie. Maintenant, il faut secouer au dernier moment le secteur attaqué. On parle de feux roulants ou de barrages roulants.

On peut y rajouter les barrages d’interdiction, qui cherchent à encadrer par des tirs un espace de combat pour empêcher l’ennemi d’y apporter des renforts, et bien évidemment de la contrebatterie, toujours pour protéger les troupes à l’assaut de l’artillerie adverse. Pour la bataille d’Amiens, l’artillerie n’est pas aussi concentrée que pour la Malmaison. On est à 14 batteries au kilomètre de front attaqué, contre 40 dans la vidéo précédente. Aussi est-il prévu d’exécuter une manœuvre de glissement des feux.

On concentre l’artillerie au nord pour soutenir le début des opérations, puis on la fait suivre les attaques échelonnées vers le sud, en fonction de comment ça se passe. L’artillerie glisse ainsi d’un corps d’armée à un autre quand les objectifs sont atteints. Il y a des mouvements d’artillerie tout au long de la manœuvre. Certaines divisions se retrouvent ainsi par moment avec le triple de tubes de ce qu’elles ont d’habitude, tandis que certains groupes d’artillerie ont l’occasion pendant la bataille de soutenir jusqu’à quatre divisions différentes.

Voilà la dimension tactique de l’artillerie en 1918. C’est tout un sujet qu’on ne fait qu’effleurer ici. Jetons donc un œil à la bataille. Pour le premier jour, le 8 août, l’attaque a trois lignes d’objectifs : la verte, puis la rouge, puis la bleue.

L’attaque est échelonnée, avec de la réserve pour chaque axe d’avancée, et chacun de ces axes a un horaire différé pour empêcher les Allemands de déterminer où est la véritable menace. La bataille commence à 4h20 avec une attaque des Canadiens et des Australiens dans un gros brouillard. Un ensemble de frappes aériennes est lancé contre les aérodromes et les batteries d’artillerie lourde ennemies. Les chars de cet assaut ne se mettent en route qu’une heure après.

Tandis que les Français lancent leur gauche et prennent Moreuil, c’est autour des Britanniques d’attaquer au nord sur Morlancourt. La ligne verte est rapidement sécurisée, malgré un peu de retard. Les Allemands engagent une partie de leur réserve sans savoir où se trouve la plus grande menace. Ces réserves sont également perturbées par des attaques aériennes d’interdiction, rendant leur déploiement difficile.

À 8h20, la deuxième phase commence avec une attaque généralisée et un engagement du centre de l’armée française contre Gentelles. Les réserves allemandes sont de plus en plus aspirées pour réagir à cette poussée. À 11h, les Australiens tiennent leur portion de la ligne rouge. Cette première phase de la bataille se passe très bien pour les Alliés.

Tout le monde avance, les objectifs sont bien pris, et la réserve allemande a du mal à savoir où donner de la tête. Les Français sont plus lents, parce qu’ils manquent de force de frappe, notamment de chars, qu’ils réservent pour les moments de plus grande résistance. L’après-midi est plus difficile. Si les Australiens peuvent lancer une troisième attaque contre leur dernier objectif, les Canadiens ont pris du retard et ne peuvent s’y mettre qu’une heure après.

Les Britanniques se cassent un peu les dents contre Chipilly et Cérisy. Les Allemands ont finalement ramené du monde et peuvent réagir à la poussée des Canadiens et des Français. Ces derniers montent une dernière attaque à partir de 18h30 contre Fresnoy-en-Chaussée, qu’ils ne sécurisent qu’à 22h. Cette première journée, si elle n’a pas pris l’entièreté de la ligne bleue, son troisième objectif, est un grand succès qui a complètement déstabilisé la défense allemande.

Retenez cette attaque sur Fresnoy-en-Chaussée. On va y revenir pour avoir plus de détails sur une attaque locale. Enchaînons sur les jours suivants. La réussite du 8 août, outre la capture de positions et de troupes allemandes, c’est qu’elle a attiré l’attention sur le secteur des Canadiens et des Australiens.

La droite française, en attendant, est restée bien sage et s’apprête, avec l’armée à sa droite, à engager la bataille de Montdidier. Ainsi, le 9 août, au nord, les Britanniques n’ont qu’à tenir leur position, renforcés par une division américaine. En revanche, Australiens, Canadiens et Français reprennent leur avancée et attirent encore plus les forces allemandes. En parallèle, l’artillerie française glisse toujours plus au sud.

Le 35e corps s’engage contre Montdidier, qui, désormais menacé par le nord et le sud, est rapidement prise. Cette attaque leur permet, dans l’après-midi, de s’emparer d’Assainvillers, renforçant le coin enfoncé dans la gauche allemande, qui doit replier plusieurs de ses divisions face à une possible tenaille. Si les renforts arrivent au nord depuis Péronne, la situation à l’ouest est désormais compromise pour les Allemands, qui engagent un repli à la limite de la fuite. Cela n’a pas l’air de grand-chose sur la carte, mais c’est un résultat majeur.

En prenant Montdidier et en mettant en grand péril le dispositif allemand alors que leurs réserves sont engagées plutôt au nord, les Français y gagnent doublement. Déjà, avec Montdidier, ils tiennent désormais toute la ligne de chemin de fer Paris-Amiens, ce qui était un des objectifs pour libérer la ville de la pression. Ensuite, avec un tel déséquilibre, ils savent que les Allemands ne pourront pas tenter de contre-attaque, donc qu’ils peuvent pousser. Et de fait, les Allemands sont forcés de se replier sur une ligne plus cohérente.

Le 10 août, sur tout le secteur français étendu à la 3e armée, déjà prête à attaquer, les Allemands se retirent, faisant disparaître de fait le saillant et délivrant entièrement Amiens de leur menace. Les Canadiens et le corps de cavalerie britannique tentent de profiter, mais les Allemands se sont rééquilibrés sur un front de 40 km. Ils ont ainsi reculé en trois jours d’entre 15 et 25 km. Avec ça, Montdidier et Hien sont définitivement sécurisés.

Il y aura d’autres poussées les 11 et 12, mais les Allemands se sont rééquilibrés. C’est la fin de la bataille d’Amiens. C’est une victoire très claire des Alliés, qui d’ailleurs ne s’attendaient pas à de tels résultats. Ils n’avaient pas prévu de percer, mais bien de déséquilibrer la défense allemande.

De toute manière, les chars n’auraient pas pu suivre. Reste que les résultats sont là : une grosse avancée, un objectif stratégique sécurisé et une domination matérielle énorme. Sans parler des pertes, car si les Alliés en accusent 46 000 contre 40 000 du côté allemand, il faut y ajouter les 30 000 prisonniers qu’ils ont faits, ce qui témoigne d’un effondrement moral des défenseurs. La bataille d’Amiens n’est que la première d’un ensemble d’opérations que l’on nomme l’offensive des 100 jours, et qui va mener à l’armistice du 11 novembre 1918.

Mais ce n’est pas notre sujet, et on en est encore loin. Pour vous donner une idée de l’importance de cette bataille dans l’esprit des contemporains, sachez que Ludendorff, le général en chef des armées allemandes, a surnommé le 8 août « la journée de deuil de l’armée allemande ». Il donne même sa démission à Guillaume II, qui la refuse. Dans l’ensemble, la bataille d’Amiens marque une prise d’ascendant dont les Allemands sont très conscients.

Mais avant de sortir de cette bataille et d’entrer dans notre concept du jour, revenons sur l’attaque de Fresnoy-en-Chaussée le 8 août. Je me permets de la reprendre parce que, dans le récit qu’on vient de faire, le point de vue corps d’armée/division ne permet pas de prendre conscience de certaines réalités tactiques. Or, c’est important pour notre propos, car tout au long de la bataille, aviation, chars, artillerie et infanterie n’ont eu de cesse de combiner leur action. Revenons donc à Fresnoy-en-Chaussée.

On représente l’échelon compagnie. Il est 18h30, après une journée déjà bien remplie. Les Français s’engagent contre le village avec trois compagnies de chars FT, six compagnies de tirailleurs, cinq de chasseurs à pied et trois d’infanterie. En face, seulement dix compagnies sur la défensive.

Coordonnés grâce à une liaison avion, les forces françaises se mettent en place tandis que l’artillerie frappe dès 18h30 des points topographiques pouvant servir de positions défensives aux Allemands, ainsi que Fresnoy-en-Chaussée. À 19h15, une compagnie de chars passe à gauche pour soutenir une attaque d’infanterie sur le village. Une autre attaque est menée au centre avec une autre compagnie de chars, tandis que la dernière enfonce un coin entre la ligne allemande et le sud de Fresnoy-en-Chaussée. Alors que le combat dans le village se mène maison par maison, les forces françaises contrôlent de plus en plus les extérieurs.

Les Allemands se replient finalement d’un demi-kilomètre pour refaire une ligne, abandonnant le village, qui est entièrement conquis à 22h. Cette attaque témoigne d’une très grande adaptabilité tactique pour monter, en quelques heures, un assaut qui combine infanterie, artillerie et chars, grâce à beaucoup de communication et à un soutien aérien de détermination des cibles. L’artillerie a pu frapper rapidement des points forts pour ensuite laisser faire. Et au sol, l’infanterie a rapidement monté une attaque en pince sur le village, chaque axe étant soutenu par des chars.

Le tout après une journée entière de combat. C’est quand même impressionnant. Et dites-vous que ça, c’est un petit secteur, et que ça se répète tout au long de la journée sur plusieurs endroits du front. Les chars ne sont pas engagés à tous les coups, ils n’ont pas l’autonomie.

Mais voilà. À côté, l’artillerie doit suivre les avancées pour que ses tirs restent des soutiens pertinents. Et on n’a pas parlé de l’aviation, qui remplit plusieurs missions pendant les opérations. Déjà, les renseignements et la reconnaissance.

Il y a aussi plusieurs groupes de chasse qui sont là pour mener une bataille aérienne aux Allemands. Simplifions : ils cherchent la domination dans le ciel, comme à Verdun. Puis, il y a tous les avions d’aide au tir d’artillerie et les avions de liaison qui suivent l’infanterie pour connaître leur avancée et tenir au courant les canons derrière, pour guider leur tir et les aider à être le plus pertinent possible, comme à Fresnoy-en-Chaussée. Sans compter tous les avions de bombardement qui frappent en profondeur pour perturber les mouvements de la réserve allemande.

Et, pour terminer, les avions de soutien au sol, qui attaquent depuis le ciel les nids de mitrailleuses ou l’infanterie qui serait à découvert, pour aider l’avancée. On a ainsi, par exemple, des avions qui mitraillent une position allemande, préviennent l’artillerie pour que cette dernière puisse frapper cette même position, puis qui suivent le repli des troupes allemandes pour y guider une attaque d’infanterie. Entre ça et la protection qu’avion et artillerie apportent à l’infanterie par la contrebatterie ou la chasse, vous vous rendez bien compte qu’il y a tout un environnement très actif et réactif autour de ces attaques, comme à Fresnoy-en-Chaussée. C’est bien ce qui nous intéresse ici, car le concept que nous voulons développer aujourd’hui, c’est celui de combat interarmes.

« Je sens que ça va encore être un truc compliqué pour un truc simple. »

« Oh, à l’inverse, c’est plutôt un concept simple pour une mise en œuvre compliquée. »

« Allez, vas-y. C’est quoi, le combat interarmes ?

»

Le principe du combat interarmes consiste à engager tactiquement l’action de plusieurs armes simultanément. C’est tout. Enfin, il faut tout de même que ce soit fait intelligemment. Cet emploi simultané doit apporter quelque chose et ne doit pas être confondu avec du soutien.

Le but, c’est d’obtenir une synergie. Chaque arme a ses forces et ses faiblesses. Elle peut remplir des missions, et il y a des contre-mesures qui peuvent l’arrêter. L’artillerie, ça détruit, ça déséquilibre la défense ou les mouvements adverses, mais ça n’occupe pas trop le terrain, par exemple.

Ainsi, en utilisant en même temps et de façon structurée plusieurs armes, on peut produire des combinaisons où elles se renforcent ensemble, ou à tout le moins imposer un dilemme tactique à l’adversaire. Exemple simple : une frappe d’artillerie combinée à une attaque d’infanterie sur une position de mitrailleuse impose un dilemme. Soit les servants de la mitrailleuse restent cachés, et dans ce cas l’artillerie est inefficace, mais l’infanterie viendra les capturer. Soit ces servants sortent, et dans ce cas ils peuvent enrayer l’attaque de l’infanterie, mais se mettent à la merci des obus.

Cet exemple, c’est une version très simple du combat interarmes, le niveau zéro. Mais c’est déjà difficile à atteindre, parce que pour obtenir le dilemme, l’enjeu, c’est vraiment la simultanéité. La coordination n’a rien d’évident, et c’est même quelque chose de risqué. Pendant longtemps, pendant la Première Guerre mondiale, infanterie et artillerie fonctionnaient plutôt en séquence : l’artillerie conquiert, puis l’infanterie occupe, pour éviter les tirs amis.

Mais cette approche, qui relève plutôt du soutien que de l’interarmes, laisse le temps à l’adversaire de changer de posture. Pour notre exemple, la mitrailleuse reste cachée, et quand les obus cessent de pleuvoir, elle sort le plus rapidement possible pour s’opposer à l’attaque de l’infanterie. Mais en 1918, les Français, et les Britanniques également d’ailleurs, ont développé une combinaison interarmes autrement plus complexe. Les deux n’ont pas vraiment la même approche, mais concentrons-nous sur les Français.

On a pu le voir pendant la série : les options tactiques ouvertes par le matériel n’ont rien d’évident à mettre en œuvre. L’utilisation de canons en masse, de chars ou d’avions est conditionnée à toute une infrastructure, une logistique, une organisation et des situations tactiques. Et à force d’expérience, les Français ont développé une spécification de leurs enjeux à travers le développement de leur système d’armes et de leur doctrine d’emploi. L’avion a créé des branches spécialisées.

Le char a trouvé sa place dans un système tactique. Mais il ne faut pas confondre. Ce que nous avons vu à la Malmaison, par exemple, ce n’est pas encore du combat interarmes. Oui, avion et canon servent à créer l’environnement rendant possible l’emploi des chars, mais on est dans le soutien, ce n’est pas simultané.

Pareillement, la spécialisation de l’infanterie qu’on a vue dans la vidéo précédente ne relève pas d’un interarmes interne à l’infanterie. Le matériel qu’elle acquiert la muscle très clairement, mais ça ne change pas ses missions ou ses capacités. Ça reste de l’infanterie, elle est juste plus performante pour ses missions. Par contre, ce qu’on a vu aujourd’hui, c’est une autre paire de manches.

Là, on voit très clairement, en plus de toute la préparation, des actions où l’infanterie est en lien avec l’aviation, l’artillerie et les chars pour une attaque simultanée. Mon exemple de Fresnoy-en-Chaussée est aussi là pour l’expliciter : l’infanterie arrivée un peu après 18h obtient rapidement un soutien de l’artillerie qui frappe les positions fortes allemandes. S’engage alors un assaut combinant chars et infanterie, le tout surveillé par avion. La simultanéité reste cependant très difficile à rendre, car elle relève parfois de la potentialité.

L’aviation et l’artillerie, en plus de soutenir au sol, restent capables de répondre à une intervention de l’artillerie ou de l’aviation adverse, soit par la chasse, soit par la contrebatterie. Sur l’ensemble de la bataille, on remarque ainsi qu’aucune arme n’est plus essentielle que les autres. Chacune a joué un rôle important pour l’ensemble. Et c’est bien l’année 1918, avec le retour du mouvement, qui institue cette dynamique interarmes.

Les avions interviennent ainsi trois fois plus au profit des troupes au sol qu’en 1917, tandis que l’artillerie a appris à se mouvoir pour mieux suivre les attaques. Les chars sont également adaptés à leur mission de soutien de l’infanterie, en utilisant la complémentarité des chars légers FT, des chars moyens et des troupes. L’artillerie spéciale, les chars quoi, est également mieux couverte par l’artillerie et mieux suivie par l’aviation pour être protégée de la menace de l’artillerie adverse, comme à la Malmaison. Ainsi, l’interarmes pose une nouvelle question technique.

Car si, depuis le début, on pouvait parler d’opérabilité du matériel, là, on va commencer à parler d’interopérabilité. Même si on est loin d’une pensée explicite en 1918, l’interarmes impose des matériels conçus pour fonctionner ensemble, voire dont l’utilisation même est conditionnée par l’interarmes. Cela peut paraître extrêmement complexe, mais ça peut aussi simplifier quelques équations. Avec l’interarmes, l’enjeu n’est plus de concevoir l’arme parfaite.

Ce n’est pas avec un char ou un avion révolutionnaire qu’on gagne une guerre. C’est plutôt, à l’inverse, par la création d’un environnement matériel et tactique où chaque arme, déjà organisée pour fonctionner, s’intègre dans un tout multipliant les effets, les options et les adaptations. Mais pour ça, il faut penser les interactions entre les armes, créer une coordination et les conditions d’une utilisation simultanée, une interopérabilité. Et pour cela, en 1918, autant on ne redéfinit pas tout le matériel pour l’adapter à l’interarmes, autant on doit rajouter à chaque arme une dimension qui s’est également développée tout au long de la guerre : la communication.

Parce que la coordination et la planification, c’est super, mais on comprend bien qu’une attaque pendant la Première Guerre mondiale, ça demande des adaptations sur le moment. Indépendamment de ce qu’on a vu dans la vidéo précédente sur l’autonomie laissée aux plus petits échelons, il faut bien commander et conduire les opérations. Le concept de commandement et de conduite est bien plus tardif, calmez-vous. Mais ça n’empêche pas les Français de mettre en place une structure consciente de l’enjeu.

Ils parlent d’ailleurs de « bataille conduite ». Pour conduire la bataille, pour permettre aux armes de se coordonner momentanément ou au commandement de suivre les attaques et de s’adapter, ils ont développé tout un réseau de communication. C’est essentiel. On utilise tous les moyens à disposition : TSF, téléphone, radio, pigeons, messagers à moto ou à cheval, etc.

Et le réseau peut devenir particulièrement complexe. Décryptons-le dans sa dimension radioélectrique. Voici un schéma théorique de ce réseau en 1918. Reprenons-le par étapes.

On a d’abord la structure compréhensible de la communication de la hiérarchie : chaque armée est reliée au groupe d’armées auquel elle appartient et aux armées sur ses flancs. Idem en dessous pour les corps d’armée. Idem en dessous pour les divisions. Corps d’armée et divisions sont reliés au secteur aéronautique afin de pouvoir gérer une intervention de la force aérienne.

C’est en dessous que ça se complique. En effet, la division, c’est l’échelon de la coordination du combat. C’est elle qui concentre les informations des opérations en cours. Il y a donc plus seulement les échelons inférieurs à gérer, mais également tous les soutiens d’artillerie et les remontées de terrain.

Ainsi, la division est reliée à ses régiments, reliés entre eux, mais aussi à son groupe d’accompagnement et à un centre de renseignement avancé, observateur sur le terrain. Ce centre est également en relation avec les régiments et les bataillons, eux-mêmes reliés aux autres bataillons du régiment et évidemment au régiment au-dessus. À tout cela, il faut ajouter les véhicules de liaison radio sur le terrain. Rappelez-vous, on avait parlé de chars dotés de TSF.

Il y a également des avions qui, en fonction de leur mission et de leur situation, sont reliés à qui de droit. Notez que les avions ne peuvent qu’émettre et non recevoir, c’est trop compliqué à gérer, sauf à faire un avion exclusivement fait pour ça, ce qui n’arrive que pour les avions de commandement. La division a ainsi directement une liaison avec les chars d’assaut radio et les avions de commandement, tandis que les avions de réglage du corps d’armée sont reliés aux groupes d’artillerie de corps d’armée et de division selon ceux qu’ils guident. Les groupes de division sont également appuyés par des ballons.

Ajoutons à cette structure les groupes d’artillerie lourde à grande puissance, dotés de leurs avions d’aide au tir. Et, bien plus important qu’une ribambelle d’avions, l’accompagnement de l’infanterie reste en contact avec le régiment, la division et le corps d’armée concerné. On comprend donc que la structure de communication n’avait rien d’évident à créer et à entretenir. On a pris un peu de temps sur cet aspect technique, mais c’était nécessaire.

L’interarmes, c’est aussi ça : coordonner des armes différentes, ça ne s’improvise pas. Mais les dimensions des combats tactiques en 1918 sont telles qu’on ne peut se suffire d’un plan. Toute la structure de communication est donc là pour suivre ce qu’il se passe, déterminer les points de résistance ou d’effondrement et monter des attaques. L’infanterie peut ainsi mobiliser rapidement une intervention de l’artillerie ou de l’aviation, peut demander à être dirigée, ou alors s’organiser pour coordonner une attaque avec des chars.

Et les états-majors, de leur côté, peuvent suivre les opérations beaucoup plus facilement et envoyer leurs réserves sur les points clés qu’ils repèrent, et ce à chaque échelon. Évidemment, je vous épargne le reste, mais il y a aussi tout un système de fanions, de fusées éclairantes, de pigeons, etc. , de quoi rendre le réseau de communication résilient aux imprévus. Alors, ça demande du monde, tout ça.

Une batterie d’artillerie, par exemple, peut allouer jusqu’à 20 % de ses 200 hommes à la communication. En même temps, elle doit gérer les demandes de la division, des régiments et les informations des avions de réglage de tir. C’est tout un travail. Évidemment, tout cela n’est rendu possible que par une formation adaptée qui insiste sur l’interarmes, sur la nécessité d’entretenir des liens entre infanterie, artillerie, aviation et chars.

Remarquons aussi qu’un des autres enjeux du combat interarmes réside dans l’échelon auquel on le permet. À l’image de ce dont nous avons discuté dans l’épisode précédent sur l’accès à l’appui de la mitrailleuse pour l’infanterie, le combat interarmes doit se structurer autour d’un niveau. En 1918, c’est bien l’échelon division qui concentre cette capacité interarmes. Un régiment d’infanterie n’a pas accès aux options de soutien que sont les avions, les chars ou l’artillerie, quoi qu’il arrive.

C’est au commandement de la division d’allouer ses capacités matérielles et tactiques. Et cela se retrouve d’ailleurs dans la structure de la communication, qui tourne autour de la division. Mais vous noterez que cette dimension interarmes impose encore deux facteurs. Tout d’abord, que chaque arme soit formée et organisée pour cette structure collaborative.

Ensuite, que chaque arme soit disponible assez rapidement pour agréger une force interarmes dans l’objectif d’organiser une attaque ou une défense. Pour le premier point, c’est essentiellement au char, à l’aviation et à l’artillerie de s’adapter aux besoins de manœuvre de l’infanterie et de clarifier leur position dans cet ensemble tactique. On l’a vu rapidement pour la bataille d’Amiens : l’artillerie ne peut plus se suffire d’être fixe. Elle a dû se réorganiser pour reprendre de la mobilité.

Pour cela, la motorisation tombe bien. L’artillerie de tranchée perd également de son importance, et des mortiers sont en partie remplacés par des obusiers à l’échelon division. Ainsi, on a plus d’impact dans la profondeur et plus de suivi des mouvements de l’infanterie, qui n’est plus limitée à des espaces dessinés par des tranchées et des no man’s land. À tout cela, ajoutons l’amélioration et la spécification des méthodes de tir : les préparations sont plus courtes, etc.

Je ne développe pas. Avec le retour du mouvement, les missions aériennes se multiplient et doivent changer de méthode. L’aviation évolue également en créant deux branches : entre les unités de travail qui aident les autres armes, comme la reconnaissance (qui reste la mission), les photos aériennes, les réglages de tir, etc. , et les unités de combat à l’action plus directe, comme la chasse, le soutien au sol ou les bombardements.

Mais n’isolez pas pour autant les unités de combat. La chasse, par exemple, évolue et apprend de plus en plus à collaborer avec la DCA au sol, tandis que les bombardements œuvrent à perturber les mouvements de réserve en profondeur, en fonction des combats en première ligne. Pour les chars, évidemment, on a également des adaptations. Au-delà de ce qu’on a déjà décrit à la Malmaison sur l’artillerie et l’aviation allouant des ressources pour protéger les chars, avec les chars FT, on crée des bataillons de chars légers dévolus entièrement au soutien de l’infanterie.

La différence faite entre char mâle, doté d’un canon de 37 mm, et char femelle, doté de mitrailleuses, amène des mouvements tactiques spécifiques. Par exemple, pour les chars FT, une section, c’est trois chars canons et deux chars mitrailleuses. Au combat, ils occupent entre 200 et 400 m de front. Les chars canons servent à fixer l’adversaire et doivent former un centre contre tout nœud de résistance ; les chars mitrailleuses servent, en revanche, à déborder le tout.

Ainsi, tout est pensé comme une opération microtactique au soutien de l’infanterie, qui utilise l’appui feu des canons et la mobilité et la résistance des chars pour tourner toute position ennemie un peu trop forte. On a aussi, on l’a vu, quelques chars radio. Et chez les Britanniques, on a également des chars de ravitaillement, les supply tanks. Au contact, ils permettent d’apporter munitions, grenades, fil barbelé et matériel de tranchée pour consolider rapidement une position prise.

Bref, vous comprenez à travers ce tour d’horizon très rapide que l’interopérabilité en 1918 est pensée plus à travers l’organisation des forces. C’est plus par la doctrine d’emploi qu’on cherche à s’adapter ici, même si des matériels spécifiques commencent à être pensés, comme les chars lourds, mais ils arriveront trop tard. Reste que cette dimension interarmes, pour intéressante qu’elle est dans ce qu’elle ouvre comme options tactiques, impose de pouvoir agréger des éléments de chaque arme pour organiser une opération. C’est notre second point : le besoin d’une mobilité stratégique ou opérationnelle du matériel pour pouvoir organiser rapidement des attaques et conserver l’effet de surprise.

On l’a un peu vu, et je ne vais pas développer, mais la motorisation de l’infanterie, qui permet des mouvements de réserve, est articulée avec des concentrations de moyens au niveau du Grand Quartier Général, qui peut ainsi allouer des ressources essentielles aux espaces clés : la division aérienne, qui concentre des moyens aériens, les bataillons de chars légers à disposition et la réserve générale d’artillerie. Dans le même temps, par la diffusion des modèles d’organisation de l’infanterie et une instruction interarmes donnée sur tout le front, l’ensemble des divisions est plus ou moins opérationnel. Ainsi, il suffit au Grand Quartier Général d’allouer des moyens mobiles de chars, d’aviation et d’artillerie à un secteur, avec ses troupes propres, pour créer rapidement une force de frappe interarmes. La malléabilité matérielle stratégique permet, de cette manière, de créer l’environnement interarmes rapidement dans les espaces visés.

Aucun point du front n’est abandonné ; tous peuvent potentiellement déployer une opération interarmes, et ce à peu de frais en termes de temps de préparation. La motorisation est ici essentielle. Voilà donc pour l’interarmes en 1918. En réalité, ce n’est pas le concept, l’utilisation simultanée de plusieurs armes pour obtenir des synergies tactiques, qui est complexe.

C’est la mise en application. Il faut articuler plusieurs systèmes d’armes, le prendre en compte dans la doctrine d’emploi, penser la communication, pour finalement passer de l’opérabilité des matériels à leur interopérabilité. Évidemment, une fois qu’on est doté du mot « interarmes », on a envie de le voir un peu partout. Les légions et leur déploiement en trois lignes précédées par les vélites, interarmes ?

Les tercios et leur mix arquebuse, épée, pique, interarmes ? Les divisions révolutionnaires puis napoléoniennes combinant artillerie, cavalerie et infanterie, interarmes ? Bon, oui, on pourrait le dire. Mais la Première Guerre mondiale apporte à ce concept d’interarmes celui d’interopérabilité des systèmes d’armes.

Franchement, ce serait un débat long et peu fructueux. Tout dépend de l’extensivité de la définition que vous donnez à l’interarmes. Il n’est pas impossible qu’on ait eu des situations où l’utilisation de plusieurs armes ouvrait des options tactiques, mais c’est quand même très souvent non simultané, plutôt alternatif. La présence de ces différentes armes est vue comme un enchaînement ou, à la limite, une option d’adaptation.

Je ne développe pas, c’est sujet à pas mal de disputes. Toujours est-il qu’en 1918, on est bien sur un emploi simultané de plusieurs matériels complexes à une échelle jamais vue, et même avec des temporalités différentes. Imaginez-vous à la bataille d’Amiens, à Fresnoy-en-Chaussée. Plusieurs choses se développent en parallèle.

Les obus qui frappent les positions devant vous ont été tirés il y a plusieurs dizaines de secondes. Et les avions qui vous soutiennent en l’air ont décollé il y a plusieurs heures. L’engagement des chars impose leur vitesse à l’infanterie qu’ils soutiennent, tandis que les autres unités doivent s’engager sans eux, avec leurs propres moyens d’appoint. Le tout avec, dans le même temps, des frappes en profondeur, des bombardements, des reconnaissances, du ravitaillement qui ont une influence sur votre combat même s’ils ont lieu à plusieurs kilomètres de là.

Tenez, d’ailleurs, pour l’anecdote, pendant la bataille d’Amiens, on a un avion touché par un obus dans sa course. Pas de chance. Mais ça témoigne quand même d’une certaine occupation de l’espace, et ce même dans les airs. Et vous pouvez ajouter à cela les milliers de messages radio qui circulent sur le champ de bataille, invisibles mais essentiels.

Et finalement, c’est pour ça que je vous ai gardé le concept d’interarmes pour la fin de cette série. C’est un aboutissement, une synthèse des enjeux des matériels complexes. Chaque système d’arme est une option opérable qui impose ses coûts. Chaque doctrine d’emploi est une possibilité tactique qui impose ses conditions.

Et finalement, pour obtenir une armée fonctionnelle, il faut penser la combinaison de l’ensemble, définir la relation entre les armes dans l’espace et le temps. Ce qui demande de nouvelles adaptations, notamment à l’infanterie, qui doit s’alourdir pour rester pertinente tactiquement et se motoriser pour rester mobile stratégiquement. Et derrière, il faut équilibrer votre dispositif : la bonne proportion de chars, d’avions, de canons, etc. , car vos ressources et vos infrastructures ne sont pas illimitées.

C’est un équilibre complexe à déterminer, ce qui fait que l’interarmes est un enjeu constant, à la fois pour lui donner toutes les options possibles et pour le faire advenir réellement. D’ailleurs, de ce point de vue, autant on peut, avec cet épisode, souligner la grande réussite française ainsi que britannique de développement d’un environnement interarmes cohérent, efficace et novateur, autant il faut bien le dire : c’est surtout une victoire industrielle face aux Allemands. On reviendra un jour sur ce que ces derniers ont développé, mais on peut dire qu’ils sont passés à côté de l’interarmes, ou plutôt qu’ils ont développé une souplesse d’emploi d’unités spécialisées qui emporte tout avec elle. Mais ce n’est pas le facteur majeur.

Il y en a évidemment. Mais d’un point de vue matériel, c’est simple : ils sont battus sur tous les niveaux. Les Français, à eux seuls, ont bien plus d’avions, deux fois plus de camions, sans parler des chars, que les Allemands n’ont même pas vraiment développés. Il n’y a qu’en nombre de canons qu’ils dépassent les Français, mais sans la même motorisation et avec une production d’obus déficiente, ce qui fait que Français et Allemands ont tiré à peu près autant d’obus en 1918.

Voilà donc. Matériellement, industriellement, les Allemands sont loin d’avoir les moyens des Français. Forcément, ça conditionne la structure de leur armée et leurs choix tactiques, d’autant plus que vous pouvez y rajouter les Britanniques et les Américains. On reviendra plus en détail sur la défaite allemande, c’est plein d’enjeux très intéressants, notamment dans le domaine de la vision stratégique.

Et pour les Français et les Britanniques, évidemment, ce n’était pas non plus parfait. Ce qui a tout de même de fascinant, c’est qu’au terme de la guerre, les victoires n’ont pas été obtenues grâce à des ruptures, mais grâce à des adaptations par étape. Loin d’une vision disruptive, l’armée française s’est adaptée petit à petit, a dû adapter du nouveau matériel avec de nombreux tâtonnements, mais finalement elle a changé du tout au tout, et ce en à peine quatre ans. Je vais vous donner quelques chiffres, ça va vous donner une bonne idée.

Du début à la fin de la guerre, l’infanterie passe de 67 à 45 % des effectifs, tandis que l’artillerie monte de 16 à 26 %. On a déjà parlé des engins d’infanterie passant de 1 pour 200 hommes à 1 pour 5. Mais cela vaut pour le reste du matériel. D’un canon de 75 mm pour 200 hommes, on passe à 1 pour 55.

Pour les canons lourds, on va de 1 pour 5 000 à 1 pour 70. En 1918, on compte un char pour 233 hommes et un avion pour 90. La transformation concerne aussi le génie, le soutien et la logistique : un tiers des effectifs ne participe pas au combat, en plus des près de 90 000 camions et automobiles, en plus du réseau ferré. L’armée française passe de 2 000 à 200 000 téléphones et de 50 à 28 000 postes radio.

Voilà. Avec ces chiffres de matériel pur, appuyés sur tout ce qu’on a dit dans cette série, vous avez de quoi percevoir la profondeur de la transformation. Chaque explosion de dotation témoigne d’un pari et d’une intégration tactique. Et je ne parle pas seulement des chars et des avions.

Les téléphones et postes radio pour la communication, les camions pour le ravitaillement et la mobilité, etc. Le tout adossé à des doctrines d’emploi, bien sûr, mais également appuyé par des formations, des stages et des compétences diffusées dans les troupes pour tout faire opérer. L’organisation des unités, le développement d’infrastructures et d’industrie adaptées, les innovations pour améliorer les systèmes d’armes, le tout pour arriver à une solution tactique, opérationnelle et stratégique particulièrement articulée, jusqu’à l’interarmes. Et encore, on est très, très, très loin d’avoir tout dit sur cette guerre, et même pour ce seul front d’ailleurs.

C’est infini. Mais on sort au moins de cette série avec des concepts qui vont nous être très utiles pour la suite. Je considérerai, à partir de maintenant, que je peux les utiliser. Voilà, c’est la fin de cet épisode et de cette série.

J’espère que le tout vous a plu. En attendant, moi, je vous remercie de m’avoir écouté, et je vous souhaite une bonne journée.