Le 5 août 1914, le général Leman, commandant la place forte de Liège, crut devenir fou. Les rapports affluaient de partout, contradictoires, alarmistes. On lui annonçait non pas six brigades allemandes comme prévu, mais bien seize. La panique s’emparait de son état-major.

Pourtant, à cet instant précis, rien n’avait vraiment commencé. Les Allemands, de leur côté, n’avaient toujours pas compris qu’ils ne faisaient pas face à la seule garnison de la ville, mais à trente mille hommes supplémentaires de la troisième division belge. Tout était parti d’un plan simple. Selon le plan Schlieffen, l’aile droite allemande devait traverser la Belgique pour envelopper les forces françaises.
Mais avant de rencontrer le moindre Français ou Britannique, il fallait d’abord passer les fortifications belges. Et la première d’entre elles, c’était Liège. L’armée belge n’était pas opérationnelle. Passée tardivement d’une armée de volontaires à une armée de conscription en 1909, elle manquait de tout : matériel, officiers, entraînements.
Le temps de formation avait même été réduit de vingt à quinze mois pour tenter d’absorber plus d’hommes, sans succès. À la mobilisation, la Belgique alignait tout de même cent dix-sept mille hommes répartis en six divisions, chacune dotée en théorie de soixante-douze canons et d’une vingtaine de mitrailleuses. C’était peu. À cela s’ajoutaient les troupes de garnison des forteresses de Liège et de Namur, composées des classes les plus âgées, les hommes de quarante-deux à quarante-huit ans.
Peu motivés, mal encadrés, mais présents. Pourtant, la stratégie belge était claire : ne pas risquer toutes ses forces en première ligne. Les fortifications de Liège et de Namur devaient tenir le temps nécessaire à l’intervention des troupes de l’Entente. Les Belges pensaient que leurs forts modernes résisteraient.
Construit entre 1888 et 1892, le réseau de fortifications de Liège était composé de douze forts disposés en anneau autour de la ville. Chaque fort pouvait soutenir ses voisins, et la chute de l’un n’ouvrait qu’un couloir encore sous le feu des autres. Les portées de tir étaient précalculées, les routes de communication protégées, les postes d’observation reliés par téléphone. Sur le papier, c’était impressionnant.
En réalité, ce réseau était obsolète. Pas inutile, mais terriblement dépassé. Pas de ventilation, pas de cuisine, aucune position prévue pour les mitrailleuses. Le béton datait d’avant 1891 et n’avait jamais été renforcé.
Les canons des forts tiraient encore à la poudre noire, ce qui signifie qu’après la première salve, la visibilité devenait quasi nulle. Liège passait pour une ville très bien fortifiée, mais en 1914, c’était loin d’être le cas. Le plan allemand, lui, était d’une simplicité brutale. Déclarer la guerre, foncer sur la ville avec six brigades, soit environ soixante mille hommes, et capturer les ponts, la citadelle et la ville sans préparation.
Dans le jargon militaire, cela s’appelait un coup de main. L’effet de surprise devait faire le reste, en partant du principe que Liège n’était défendue que par sa garnison de dix mille hommes. Le 4 août à huit heures, les Allemands pénétrèrent en Belgique. Dès le départ, tout dérailla.
La nuit précédente, les Belges avaient détruit les tunnels ferroviaires reliant Liège à l’Allemagne, abattu des arbres sur les routes pour créer des obstacles, et fait sauter plusieurs ponts. Les Allemands furent ralentis comme jamais, et surtout privés d’infrastructures cruciales pour traverser la Meuse rapidement. Par chance pour eux, une bonne partie des charges explosives belges ne fonctionna pas, rendant les dégâts réparables relativement facilement. Mais le signal était donné.
Le 5 août, les brigades allemandes engagèrent le périmètre de Liège au nord et au sud. Des accrochages eurent lieu autour des forts de Barchon, des Évegnées et de Boncelles. À la tombée de la nuit, les rapports exagérés parvinrent à l’état-major belge. Le général Leman se crut face à seize brigades.
La panique s’installa. Les Allemands, eux, n’avaient toujours pas conscience de la présence de trente mille défenseurs supplémentaires. Ils se préparèrent à lancer une attaque nocturne. L’idée était de passer discrètement entre les forts, sans tirer un coup de feu, pour prendre la ville.
Mais la coordination manquait terriblement. Les attaques furent lancées sur trois points. Au sud, deux brigades avancèrent bien, puis se heurtèrent aux troupes belges de campagne. La panique au fort de Boncelles fit croire au commandant belge qu’il allait perdre Sart-Tilman, et il engagea sa brigade de réserve dans un grand désordre.
Malgré tout, les Belges tinrent bon, et les Allemands durent se replier. Au nord, une brigade attaqua depuis Herstal et Argenteau, mais les forts répliquèrent efficacement. À l’ouest, les Allemands s’élancèrent sans trop savoir où aller, bousculèrent quelques positions belges, puis s’éparpillèrent sous le feu des forts. À dix heures trente, ils se replièrent.
Une autre brigade attaqua depuis Magnée, se confronta à des forces belges barricadées, et finit par les pilonner, mais les troupes allemandes, épuisées, se retirèrent également. Resta la quatorzième brigade. Elle attaqua depuis Soumagne et les Ateliers de la Vesdre, sans que les forts ne lui tirent dessus. Elle bouscula heure après heure chaque position belge, et s’installa à Jupille à quatorze heures.
Ce fut la seule brigade à réussir à passer le réseau de forts de Liège. Cette attaque surprise fut une catastrophe pour les Allemands. On parle de cinq mille pertes. Une incompréhension totale de la présence d’autant de défenseurs.
Et une brigade complètement isolée du reste des troupes. Mais en face, la situation était tout aussi chaotique. Les comptes rendus étaient flous. Plusieurs forts et régiments eurent l’impression que des troupes allemandes les avaient dépassés, alors qu’en réalité elles s’étaient repliées.
L’impression d’encerclement, et l’isolement de Liège par rapport au reste de l’armée belge, firent craindre au général Leman d’être bientôt encerclé par une armée immense. Il avait sous son commandement un sixième des forces belges. Le risque était trop grand. Après avoir repoussé l’attaque allemande, il ordonna le repli de ses troupes, d’abord vers le fort de Loncin à l’ouest de Liège, puis vers Waremme le 7 août, hors du réseau de défense.
Résumons. Les Allemands avaient désormais une seule brigade dans le périmètre de défense de Liège, désormais défendue par à peu près autant d’hommes que ce qu’ils avaient prévu au départ. Personne ne comprenait quoi que ce soit. La quatorzième brigade put attaquer la citadelle de Liège le 7 août, qui tomba rapidement car inadaptée à la guerre moderne.
Une brigade vint prêter main forte dans la ville l’après-midi. Les défenses belges s’effondrèrent. La ville était prise. Il restait les forts, désormais isolés.
C’était une vaste confusion, mais au final, les Allemands étaient plutôt dans les temps de leur plan. Il restait à faire tomber les forts. Et là, il fallait comprendre quelque chose d’essentiel sur l’artillerie. Tout au long de cette série, j’ai parlé d’une artillerie lourde allemande que les Français n’avaient pas.
Mais pour comprendre les nuances, il faut d’abord faire la différence entre trois termes : canon, obusier et mortier. Le marqueur principal, c’est le rapport entre le calibre des munitions et la longueur du fût. Long pour le canon, comme le 75 mm français. Moyen pour l’obusier, comme le 105 mm allemand.
Court pour le mortier, comme le 210 mm allemand, ou le fameux 420 mm surnommé Grosse Bertha. Plus le fût est long, plus on peut donner une forte vitesse initiale aux obus sans perdre en précision. Un fût plus court demande moins de vitesse initiale, mais permet de tirer à des angles plus élevés. Ainsi, un canon tire presque à l’horizontale, jusqu’à quinze degrés, pour des tirs tendus.
Les obusiers peuvent monter jusqu’à quarante-cinq degrés pour des tirs plongeants, plus lents mais à plus grande portée. Les mortiers tirent à des angles encore plus grands, pour des tirs indirects. Cela ne suffit pas. Il y a aussi une grande différence entre les obus shrapnel, qui explosent au-dessus du sol pour propulser des centaines de billes sur un cône, et les obus hautement explosifs, chargés de poudre pour exploser à l’impact.
Le shrapnel est prévu pour frapper du personnel. Le hautement explosif, pour détruire une zone. Les Français ont massivement parié sur le canon mobile de 75 mm, orienté shrapnel, pour le tir direct. Les Allemands, eux, ont fait plusieurs distinctions.
Leur artillerie de campagne était divisée en deux : celle de soutien à l’infanterie, armée de canons de 77 mm, et celle de contre-batterie, armée d’obusiers de 105 mm, capables de tirs plongeants à plus grande portée. Et puis il y avait la grosse Bertha, l’artillerie lourde et de siège, spécialisée dans la destruction des structures renforcées et enterrées. Une course au calibre : obusier de 150 mm, mortier de 210 mm, et le fameux 420 mm, déguisé en canon naval pour en cacher le véritable objectif avant guerre. Cette artillerie lourde jouait non pas sur la surenchère de munitions, mais sur la précision et la puissance.
À Liège, la ville était tombée le 6 août, mais les attaques sur les forts ne purent commencer que le 8, par manque de munitions pour cette artillerie lourde. Contrairement à l’idée reçue, ce ne sont pas les très gros calibres type Grosse Bertha qui ont détruit les forts de Liège. Ce sont essentiellement les mortiers de 210 mm qui ont fait le travail. On dit parfois que des mortiers autrichiens de 305 mm furent utilisés, mais je n’ai pas réussi à en trouver une confirmation stricte.
Ce qui ressort surtout, c’est que les forts étaient inadaptés aux nouveaux mortiers, et certains se rendirent carrément par simple démoralisation. La réduction méthodique commença le 8 août avec la chute du fort de Barchon, rien qu’avec des obusiers de campagne qui démoralisèrent la garnison. Les mortiers de 210 mm firent tomber le fort d’Évegnée le 11 août. Le 12, les 420 mm entrèrent en scène et firent tomber les forts de Pontisse et de Hombourg.
Le 13, le fort de Chaudfontaine se rendit après l’explosion de son magasin. Le 14, ce fut le fort de Lierre qui tomba, avant même que les 420 mm ne soient en place. Le 15, les forts de Boncelles et de Lantin se rendirent sous l’action des 210 mm, tandis que le fort de Loncin, bombardé depuis plusieurs jours, explosa après des tirs de 420 mm qui touchèrent son magasin de poudre. Le 16, les deux derniers forts se rendirent, frappés par l’explosion de leur enceinte.
À partir du 17 août, l’armée allemande pouvait continuer sa route. Il lui restait à prendre le système de fortification de Namur, ce qu’elle parvint à faire en quatre jours. Le siège de Liège fut une forme de crash-test. Un premier essai qui eut ses déboires, de nombreux déboires, mais qui ne remit pas en cause le cœur de la doctrine de siège allemande : mise en place rapide des mortiers lourds, faible besoin de se rapprocher pour tirer, bombardement efficace et précis.
Liège permit de roder cette artillerie très technique, qui allait gagner en efficacité au fur et à mesure de la campagne. Alors, que retenir de tout cela ? Il faut parler de la friction, ce concept de Clausewitz. Quand j’ai commencé à étudier ce siège, je pensais vous parler du retard qu’il avait créé sur le plan Schlieffen, qui ne prévoyait aucune marge.
Mais il s’avère que c’est bien plus complexe. Selon Clausewitz, on se confronte à la guerre, au brouillard d’incertitudes, un ensemble d’inconnus totalement ingérable en amont. Pour les Belges : les défauts des charges explosives, les problèmes de communication, les défaillances des forts. Pour les Allemands : la présence de la troisième division belge, l’échec de l’attaque nocturne, le retard des munitions pour l’artillerie lourde.
Cette incertitude doit être prise en compte en permanence, non pas en essayant de la limiter, car elle est imprévisible, mais en se ménageant des marges. Et nous, de notre côté, il faut avoir en tête que parfois, les opérations se passent super bien, et d’autres fois pas du tout. Les Allemands ne s’en sortent pas si mal, car le brouillard de guerre a été particulièrement mal géré des deux côtés. À la fin, le siège n’a visiblement pas retardé le plan allemand.
Il s’est terminé en retard, c’est vrai, mais la mobilisation allemande devait se terminer le 18 août, soit deux jours après la prise du dernier fort. Autrement dit, tout allait bien. Quand on répète que le plan Schlieffen ne s’était pas prévu de marges, c’est vrai, mais cela ne s’est pas joué seulement au siège de Liège. Au contraire, les imprévus se multiplient à toutes les échelles, ce qui rend particulièrement compliqué le récit des combats.
Le siège de Liège en est un bon exemple. Ça va dans tous les sens, et à la fin, on ne sait pas vraiment ce qui s’est passé. Chaque imprévu est géré à son échelle, mais l’échelon supérieur doit avoir une approche statistique de ces imprévus. Prenons un exemple.
La première armée allemande doit passer avec ses trois cent vingt mille hommes entre Liège et la frontière néerlandaise. La deuxième doit passer avec ses deux cent soixante mille hommes au sud de Liège pour traverser la Meuse. Au total, ce sont six cent mille hommes qui doivent passer dans un couloir de vingt kilomètres, sans parler de faire traverser Aix-la-Chapelle à six corps d’armée, chacun s’étirant sur plus de trente kilomètres en ordre de marche. On donne quatre jours de rations à tous ces hommes.
Il en faudra cinq. Une performance impressionnante, mais au prix d’une fatigue supplémentaire. Un coût différé, qui se fera sentir au bout d’un mois de campagne. Pensons aussi à la destruction des chemins de fer par les Belges, avec une méthode bien plus efficace que les charges explosives : ils firent rentrer des trains l’un dans l’autre à pleine vitesse.
Les Allemands avaient prévu vingt-six mille hommes de personnel ferroviaire, mais cela s’avéra insuffisant pour compenser tous les dégâts. Ils continuèrent les réparations en Belgique jusqu’à la mi-septembre, ce qui eut des conséquences sur la suite des opérations. Ces frictions sont difficiles à rendre visibles. Elles ne se résument pas à des moments clés ou à des anecdotes.
Elles sont juste le grain qui grippe une organisation théoriquement sans frottement. Et il faut avoir cette notion en tête en permanence, surtout quand on parle d’opérations qui ont engagé des centaines de milliers d’hommes, sans parler des chevaux, du matériel, des munitions. Liège en fut le premier exemple parfait.


