Les ordres étaient tombés pendant la semaine. « On doit attaquer. »
Ils savaient pourtant dans quel état nous étions. Mais cette fois, ils ne demandaient qu’une chose : les perturber.

Nous devions tenir le temps qu’ils deviennent enfin compétents. Nous sommes à la fin août 1914. Le front occidental est en pleine déroute pour les Alliés. Après Mons et Charleroi, tout le monde recule sous la poussée allemande.
La 5e armée française et le corps expéditionnaire britannique, la BEF, battent en retraite. Chaque corps d’armée avance de quinze à vingt kilomètres par jour, sous la menace constante de l’ennemi. S’ajoute à cela la masse des civils fuyant les Allemands, qui bloquent les routes et ralentissent les troupes. Le moral est au plus bas.
Le désordre est immense. La BEF doit éviter d’être débordée sur sa gauche par la 1re armée allemande tout en gardant le contact avec les Français. La tentation de se réfugier dans la forteresse de Maubeuge est grande, mais la ligne tente finalement un repli. Un repli technique, difficile, harassant.
Les Allemands poursuivent, mais ils sont mal renseignés. La 1re armée croit que la BEF se replie sur Maubeuge. Elle infléchit donc sa course vers le sud-est pour l’encercler. C’est symptomatique de la grande difficulté à se renseigner sur les positions adverses.
La plupart des reconnaissances se font à cheval, avec des erreurs d’interprétation et une temporalité très lente. S’arrêter pour une reconnaissance digne de ce nom, c’est perdre au moins une demi-journée. Et encore faut-il que l’information circule, que la décision soit prise, qu’elle redescende dans la chaîne de commandement. Pour les Allemands, qui s’éloignent de leurs réseaux de téléphone et de télégraphe, c’est encore pire.
Ils préfèrent pousser leur avantage le plus vite possible, quitte à manquer de précision dans leur évaluation de la situation. Le 26 août, la 5e armée française refait la liaison avec la 4e à Rocroi. Mais la BEF est scindée en deux pour contourner la forêt de Mormal. Le 1er corps passe par l’est, le 2e par l’ouest.
Résultat : le 2e corps se retrouve isolé autour du Cateau et doit mener une opération de retardement contre la 1re armée allemande, qui a découvert Maubeuge vide. La bataille est une bataille de rencontre. Les Britanniques s’attendaient à être attaqués, mais les Allemands sont tout aussi surpris. Les Britanniques placent leur artillerie très près de leur infanterie, entre trois cents et cinq cents mètres, pour pouvoir l’employer plus facilement.
Ils n’ont pas eu le temps de renforcer leurs positions. Tout le monde est épuisé. Les Britanniques, éprouvés par leur retraite, et les Allemands, qui ont dû faire des marches forcées sous la menace constante d’un combat. La ligne britannique est attaquée sur toute sa longueur dès le matin.
À droite, par le 3e corps. Au centre, par le 4e. À gauche, par le corps de cavalerie allemand qui a démonté. L’artillerie britannique fait mal à l’avancée ennemie, mais étant à découvert et trop proche de l’infanterie, elle est rapidement mise à mal.
Jusqu’à midi, la BEF tient bon. Mais la supériorité allemande sur sa droite et l’arrivée de réserves sur sa gauche menacent ses deux ailes. Le dispositif britannique se contracte petit à petit jusqu’à la ligne Ligny, Bertry, Honnechy. Un repli est lancé, s’appuyant sur une résistance à tout prix de la droite britannique, qui subit une dernière attaque à dix-neuf heures.
À la fin de la journée, le 2e corps s’est extrait de sa position. Les Allemands ne poursuivent pas. Les Britanniques sont clairement battus. Ils ont perdu le terrain et accusent des pertes importantes, entre cinq et huit mille hommes, contre trois mille pour les Allemands.
Leur artillerie trop avancée a mené à la perte de trente à quarante canons. Dans les régiments d’infanterie, ceux qui se sont trop avancés accusent jusqu’à trente-cinq pour cent de pertes. Pourtant, cette réussite tactique allemande est un double échec stratégique. D’abord, les Allemands sont arrivés en infériorité numérique du fait de leur mauvais mouvement vers Maubeuge.
Ensuite, le chef de la 1re armée allemande, von Kluck, pense avoir vaincu toute la BEF. Il interprète mal le repli du 2e corps, qui part vers le sud-ouest et non le sud-est comme il le croit. Il n’insiste pas. Cela permet au 2e corps de se mettre définitivement hors de portée.
La BEF, trop sonnée, cherche à se replier et à se rallier pour se reconstituer. La 5e armée française, elle, maintient désormais le contact avec la 4e, mais voit son flanc gauche potentiellement exposé par le repli britannique. Le 28 août, la 5e armée tient l’Oise autour de Guise. Elle doit se préparer à mener une offensive sur la gauche de la 1re armée allemande.
L’ordre vient du Grand Quartier Général de Joffre. C’est une manœuvre stratégique dont le seul but est de gagner du temps et de désorganiser la droite allemande. Le GQG a désormais une bonne compréhension des forces dans l’est. Il se donne deux objectifs : éviter à tout prix un débordement par l’ouest et protéger Paris.
Pour cela, la 6e armée est créée le 28 août autour d’Amiens, avec deux corps d’armée rapportés de l’est et le corps de cavalerie de Sordet. Elle devient la gauche française, chargée de couvrir Paris. Ensuite, renforcer le centre entre la 5e et la 4e armée, en prévision d’une véritable bataille d’arrêt pour stabiliser voire retourner le front. Tout cela demande du temps et de la préparation.
Les Français peuvent profiter de nombreuses lignes de chemin de fer transversales pour transporter des renforts sur les points chauds, mais il faut du temps. C’est tout le sens de l’opération demandée à la 5e armée : frapper la gauche de la 1re armée allemande tout en stoppant la 2e sur l’Oise, pour ralentir l’aile droite enveloppante et permettre à la 6e armée de se mettre en place. La 5e armée est donc réorientée pour ses opérations au 29 août, avec un double objectif. Attaquer vers Saint-Quentin, tâche dévolue aux 18e et 3e corps, et tenir l’Oise vers le nord avec le 10e corps.
Le 1er corps est gardé en réserve pour s’adapter. Il est demandé à la BEF, alors positionnée vers La Fère et Saint-Gobain, de soutenir l’attaque vers Saint-Quentin. La position de la 5e armée est véritablement précaire. Elle est exposée sur sa droite, mais la 3e armée allemande semble simplement suivre son chemin, notamment du fait d’une bonne résistance de la 4e armée française.
Mais elle doit faire face à deux armées au nord et au nord-ouest, elle ne sait pas exactement où elles sont, et la BEF ne montre pas vraiment de volonté de venir l’aider. Son commandant, French, fait clairement comprendre qu’il attend une victoire française avant de risquer davantage la vie de ses hommes. De quoi encore envenimer les relations entre French et Lanrezac. La bataille commence bien plus tôt que prévu.
Dès le 28 au soir, des avant-gardes allemandes bousculent les troupes françaises dans Guise. Le 29, dans le brouillard matinal, la manœuvre de réorientation de la 5e armée amène le 10e corps face à une partie de la Garde et du 10e corps allemand, qui a déjà traversé l’Oise. L’attaque sur Saint-Quentin, qui se révèle faire face à la gauche de la 2e armée plutôt qu’à la droite de la 1re, est compromise. Le 3e corps se réoriente donc vers le nord, visant le bras de l’Oise à l’est de Guise, tandis que le 18e doit maintenir le contact tout en attaquant.
La situation est loin des plans initiaux. Chaque corps avance en fonction de ce qu’il perçoit. La confusion est totale. Mais à Guise, on voit les premiers signes d’une adaptation française.
Le 10e corps recule, mais l’information remonte vite et la décision est prise : il faut stabiliser la ligne nord. Le 3e corps se dirige vers Guise par l’ouest, tandis que le 1er arrive immédiatement en renfort pour appuyer la ligne. Si la gauche mène une attaque légère pour fixer l’adversaire, l’assaut des troupes françaises pour reprendre les positions au nord est une première en termes d’organisation. Fort d’une position en amont de l’Oise, que les Allemands sont en train de traverser, l’artillerie française se stabilise et commence un feu de préparation efficace.
Il y a encore des ratés, notamment des tirs amis. Mais le 1er corps parvient à exécuter une manœuvre où il stabilise la ligne, ainsi que le 10e corps en phase de repli. Surtout, l’artillerie est utilisée en amont des assauts et plus seulement en soutien. Résultat : l’assaut allemand est coupé dans son élan.
Les troupes sont désorganisées. Les Français peuvent mener une attaque efficace. Toute la ligne allemande recule, perdant une majorité du terrain. Même les réserves de la Garde, grâce à la préparation puis au soutien d’une artillerie qui reste en position dominante, parviennent à repousser les troupes d’élite.
La gauche française, en revanche, doit reculer face au surnombre grandissant créé par l’arrivée du 7e corps et du 10e de réserve. Ils évitent ainsi d’être débordés. À la fin de la journée, les Allemands se replient. Les Français ont clairement tenu leur position.
Mais ils ont isolé le lien avec la BEF à gauche, rompu tout comme celui à droite avec la 4e armée. L’objectif de gagner une journée étant rempli, l’armée se replie désormais. Elle doit rejoindre la position prévue par le GQG dans la perspective d’une contre-offensive. Du côté des Allemands, on est plutôt satisfait.
Malgré la tenue du terrain, la 2e armée a à peu près encerclé ses positions. C’est vu comme une victoire. La 2e armée considère qu’il faut poursuivre un ennemi au bord de la rupture. Mais la bataille de Guise, qu’ils nomment la bataille de Saint-Quentin, a laissé des traces.
Von Bülow, chef de la 2e armée, demande à von Kluck, chef de la 1re, de bien vouloir infléchir sa trajectoire vers le sud-est pour s’assurer un encerclement des troupes françaises. Von Kluck accepte, également parce que le ralentissement créé par la bataille a rendu le contact entre la 1re et la 2e armée plus fragile. Mais von Kluck ne se rend pas compte de l’apparition de la 6e armée française ni de la trajectoire sud-ouest de la BEF, qu’il croit vaincue. Il poursuit donc la 5e armée, qu’il croit forte.
Mais la droite du dispositif français, Paris, n’est donc plus un objectif. Les Allemands pensent se diriger vers une destruction totale des forces françaises. Ce mouvement est une erreur stratégique essentielle pour comprendre la suite. La 1re armée allemande présente désormais sa droite à des forces françaises.
La bataille de Guise n’est pas vécue comme une victoire française sur le moment, alors qu’elle l’est, mais seulement du fait de la suite des événements. Les pertes sont difficiles à évaluer, mais sûrement équivalentes des deux côtés, entre cinq et dix mille hommes. Du point de vue des fantassins sur le terrain, c’est un énième combat, parfois fructueux. Mais il a fait gagner le temps nécessaire à Joffre pour mettre en place son plan de contre-attaque, qu’il met à jour en continu depuis le 25 août.
En plus, bonus substantiel, il infléchit la course de la 1re armée allemande, éloignant la menace qui planait sur Paris. Le 25 août, le GQG prévoyait d’arrêter les Allemands sur la Somme, en tenant la ligne Amiens-Laon-Verdun. Mais la défaite du Cateau avait rendu claire l’impossibilité de ce plan, d’autant plus que les 3e et 4e armées reculaient. La décision est prise avant la bataille de Guise, et renforcée par le temps gagné, de préparer une attaque sur la Marne.
Verdun devient le pivot de la ligne française, la droite étant sauvée par la bataille de la trouée de Charmes puis du Grand Couronné. Verdun tenant bon, les prémices de cette grande retraite arrivent. Ce sera la bataille de la Marne. Mais avant cela, il faut tirer les leçons de ce premier mois de conflit.
Et du côté français, il y a beaucoup à dire. Ce début de conflit est un choc à tous les niveaux. Pour le soldat, que rien ne pouvait préparer. Pour les officiers mal formés.
Pour les doctrines des différentes armes, inadaptées. Pour les généraux, qui ont du mal à saisir la situation. Le changement d’échelle est immense : nombre d’hommes, masse de matériel, puissance de destruction, taille des espaces de combat, impossibilité de renseignement ou de bonne tenue du commandement. Mais cela ne signifie pas que rien n’était prêt, ni que les adaptations n’ont pas eu lieu.
Au contraire, chaque armée trouve les ressources pour ne pas s’effondrer et même pour s’adapter. Pour les Allemands, c’est un peu plus simple. Ils gagnent, donc le choc, la quantité de pertes, les difficultés de l’expérience vécue sont pour ainsi dire justifiés à leurs yeux. Ils ont une doctrine un peu meilleure, notamment pour l’artillerie.
Ils ont un vrai surnombre là où ils cherchent à l’avoir. Ils ménagent leurs efforts là où ils n’ont pas d’objectifs. Mais cette supériorité n’est qu’apparente. En réalité, ils prennent très lourd aussi, ils sont tout autant exténués.
C’est surtout la victoire qui leur permet de tenir. Pour les Britanniques, le bilan est mitigé. Mais dans les faits, ils se sont extirpés par deux fois d’une mauvaise situation et ont réussi à maintenir leur cohérence, certainement du fait d’un bon professionnalisme. Cela n’empêche pas les mêmes problèmes d’utilisation de l’artillerie, de compréhension de la situation, et les difficultés de coordination et de bonne entente avec l’allié français.
Pour l’armée française, c’est là que ça devient intéressant. Au début, rien ne va. Le plan 17 s’effondre en une semaine de combats. Les attaques d’infanterie sont très malmenées.
La coordination artillerie-infanterie est quasi inexistante. Les armées se replient partout. L’encadrement se révèle clairement insuffisant. Les pertes s’enchaînent pour une armée qui découvre le feu et qui semble inférieure à tous les niveaux.
Les batailles sont perdues partout : Sarrebourg, Morhange, les Ardennes, Charleroi. Cela dénote une faiblesse structurelle. Mais ce n’est pas parce que rien ne va qu’il n’y a pas les ingrédients pour que l’armée devienne finalement fonctionnelle. Ce premier mois de combat est particulièrement intéressant de ce point de vue.
En acceptant de faire les constats qui s’imposent, en écoutant les improvisations de la troupe et en cherchant à mieux appliquer une doctrine définie au préalable, l’armée française change complètement de visage. Les Britanniques sont une petite armée qui ne peut évoluer rapidement et doit surtout monter en puissance. Les Français, eux, ont plus de quatre millions d’hommes et plusieurs générations d’officiers, de quoi faire circuler les idées et profiter des expériences. Cela peut expliquer les prémices de changements de comportement que l’on perçoit à Guise et qui iront en s’améliorant par la suite.
Trois axes de transformation sont essentiels. D’abord, le renouvellement de la classe des officiers. Les défaites de la mi-août ont montré qu’une bonne partie des généraux était en fait complètement incompétente. Trop vieux, pétris de manœuvres à l’ancienne, ils font à peu près n’importe quoi.
Joffre et le GQG lancent donc une vague de limogeages. Ils envoient leurs généraux à Limoges pour pouvoir les remplacer. Cent soixante-deux commandants de brigade, soixante et onze de division, vingt-quatre de corps d’armée et trois d’armée sont frappés. C’est plus de quarante pour cent des commandants des grandes unités.
Ces limogeages permettent de faire monter des officiers plus jeunes, qui ont montré leurs compétences au début du conflit. Les officiers plus jeunes, plus au fait des nouvelles technologies et des doctrines, souvent passés par l’École spéciale de guerre, obtiennent de meilleurs résultats avec des manœuvres mieux exécutées. Évidemment, cela ne se fait pas sans heurts. On pourrait accuser le GQG de cacher ses propres erreurs par ce procédé, ce qui n’est pas totalement faux.
Ces limogeages vont faire des victimes collatérales, et le GQG a fait un certain nombre d’erreurs. Mais dans l’ensemble, les généraux limogés l’ont bien mérité. Cette rotation ne se fait pas d’un coup, tout n’est pas fait en août 1914. Mais à la fin de l’année, le haut commandement est renouvelé et plus capable d’appliquer des doctrines qui avaient déjà été définies et qui s’avèrent en réalité plutôt adaptées.
Les règlements fonctionnels sont déjà là, ils sont surtout mal appliqués. Ensuite, la montée en puissance de l’artillerie. Cette dernière n’a pas de bons résultats au début. Elle est souvent mal employée, subit la supériorité de portée de l’artillerie lourde allemande et la contre-batterie.
Mais on le voit à Guise : quand cette artillerie est bien employée, en soutien de l’infanterie et en préparation des assauts, elle obtient des résultats. Les artilleurs français sont très bien formés dans les écoles. Ils peuvent amasser de l’expérience et la garder. Ils sont au fait des innovations techniques et commencent même à improviser des tirs en cloche, même si le matériel n’est pas très adapté.
Les canons lourds des forteresses sont récupérés pour avoir de quoi, bon an mal an, s’opposer à l’artillerie lourde allemande. On explore, on improvise des solutions. L’artillerie française sera bien plus opérationnelle dès septembre. Enfin, l’adaptation de l’infanterie.
C’est l’arme qui encaisse le plus de dégâts, mais c’est aussi celle qui a le plus d’occasions d’apprendre, rien qu’en observant les Allemands. C’est une évolution plutôt instinctive qui dépasse notamment le mythe de la baïonnette, du moins sur le terrain. Les soldats acceptent de plus en plus le réflexe de chercher une couverture, de renforcer une position acquise et d’attendre l’artillerie avant toute action offensive. Ce n’est pas parfait, et la quantité de pertes crée des difficultés dans la transmission de l’expérience.
Mais dans les faits, cela se fluidifie. Le lien avec l’artillerie est également facilité à travers des découvertes de terrain. À force d’emploi, on trouve la solution sur le terrain, et les officiers la font remonter, ce qui permet une évolution rapide des différents règlements. L’armée française se transforme complètement.
Et cela ne vient pas de nulle part. Si ses échecs ont des causes profondes, la rapidité de cette adaptation aussi. Il y a la compétence globale de l’état-major qu’est le GQG, qui montre par exemple une bonne compréhension des enjeux de géographie. Il y a l’amélioration de la communication entre les grands corps, l’emploi des lignes ferroviaires de manière transversale à l’échelle stratégique, et la découverte de l’aviation pour mieux se renseigner sur les mouvements adverses.
Sans parler de la cavalerie, presque complètement dépassée. Le choc de ce premier mois de guerre est immense. Mais les armées, et surtout l’armée française, trouvent les ressources pour ne pas s’effondrer. Les batailles du Cateau et de Guise marquent un tournant.
Elles annoncent la bataille de la Marne, où tout va se jouer.


