Je me souviens encore du jour où j’ai compris que ma propre famille me tournait le dos. Nous étions réunis pour un événement que je pensais important, et au lieu d’un soutien, j’ai entendu : « De…

Je me souviens encore du jour où j’ai compris que ma propre famille me tournait le dos. Nous étions réunis pour un événement que je pensais important, et au lieu d’un soutien, j’ai entendu : « De...

Le 12 septembre, la bataille de la Marne s’achève. Les Allemands, vaincus dans leur espoir d’une victoire rapide, se replient sur l’Aisne. Et ce choix n’a rien d’un hasard : la rivière est large, mais surtout sa rive nord est une crête de calcaire, une position défensive idéale. Ils s’y installent pour temporiser, reconstituer leurs lignes et se réorganiser.

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Pour eux, la situation semble temporaire. Quelques semaines au plus. Alors, ils commencent à creuser des tranchées sommaires, à peine de quoi se couvrir et viser. En face, la poursuite franco-britannique est déterminée, mais le temps s’est dégradé.

Sans reconnaissance réelle, ils ignorent que les Allemands les attendent, retranchés et appuyés par une artillerie lourde. Les combats sont violents, les percées échouent. Le 15 septembre, les Alliés comprennent qu’ils ne forceront pas le passage. Ils fortifient leurs positions à leur tour.

Les deux camps creusent donc, mais avec des intentions opposées. Pour les Allemands, il s’agit de consolider : ils élargissent, approfondissent, améliorent sans chercher à reprendre du terrain. Pour les Français et les Britanniques, les tranchées sont avant tout des abris temporaires avant l’assaut suivant. Il faut une bonne dizaine de jours pour qu’ils acceptent de dépasser le stade du simple trou de protection.

Les outils arrivent petit à petit de l’arrière, les dotations initiales sont insuffisantes. On passe ainsi de trous individuels à de véritables lignes continues, reliées pour la communication et l’espacement des troupes. Le 25 septembre, l’évidence s’impose des deux côtés : une telle ligne de défense, hérissée de mitrailleuses, est infranchissable. Les rapports de l’époque le répètent à l’envi, c’est une impasse.

Mais la guerre ne s’arrête pas pour autant. Si on ne peut pas passer de front, alors on contourne. S’engage la fameuse « course à la mer ». Un terme malheureux, à mes yeux, car il sous-entend que la mer était l’objectif stratégique.

En réalité, c’est elle qui vient stopper une suite de mouvements qui aurait continué sans cette barrière naturelle. Les deux armées se débordent mutuellement, jusqu’à tomber sur la côte, sans que ce soit un but recherché. Dès le 15 septembre, la 6e armée française tente de déborder par la droite, mais elle est stoppée par un corps de réserve allemand arrivé d’Anvers. Suivent des tentatives successives.

La 2e armée française est transférée de Nancy à Amiens, tente un débordement le 22 septembre, et se heurte à cinq corps d’armée allemands rapatriés de Reims et d’Alsace-Lorraine. Les Français manquent de se faire déborder à leur tour, mais la nouvelle 10e armée vient en renfort et essaie de passer. Elle bute à Arras, doit abandonner Lens, puis réagit en tournant la ligne à la Bassée le 8 octobre. Vous le voyez, ce n’est pas vraiment la mer qui guide ces manœuvres.

Le 10 octobre, le siège d’Anvers, qui avait immobilisé deux à trois corps d’armée allemands, se termine. L’armée belge se replie vers le sud. Ce siège avait pesé lourd dans la bataille de la Marne, en amputant temporairement les Allemands d’une partie de leurs forces. Mais désormais, toutes leurs troupes sont libres.

La BEF, qui a demandé à redevenir l’aile gauche des Alliés, se charge de fermer les espaces entre l’armée française et la mer. Les Belges, eux, prennent place dans le dispositif de Nieuport à Ypres. Là, les Allemands leur font face et préparent une grande offensive. Le nouveau général en chef, Falkenhayn, cherche une bataille décisive.

La Flandre apparaît comme une zone faible : les nappes phréatiques sont à peine à deux ou trois mètres de profondeur, les tranchées ne peuvent pas être creusées en profondeur ni solidifiées. Pour les Britanniques, c’est un cauchemar logistique et une zone de jonction fragile entre les forces alliées. Les Allemands engagent alors la dernière grande bataille de 1914 sur le front ouest : la bataille d’Ypres, du 15 octobre au 11 novembre. Je la résume ici très grossièrement.

Ils concentrent d’abord leurs efforts au nord. La BEF, aux effectifs limités, doit être relevée par des troupes françaises. Puis l’effort se déplace au sud. La ligne plie sans rompre, formant un saillant autour d’Ypres, défendu de plus en plus par des renforts français.

Mais le front tient, et l’effort allemand s’essouffle. Les deux camps renforcent leurs positions. C’est à nouveau une impasse. Le coût est terrible : un tiers de la BEF est hors de combat.

Français et Belges ont énormément souffert. Les pertes sont équivalentes des deux côtés, entre 100 000 et 150 000 hommes. Nous sommes au terme des campagnes de 1914 sur le front ouest. Et avec elles, l’espoir d’une guerre courte s’évanouit.

Cette période qui suit la Marne est ambivalente. On parle tantôt de guerre semi-mobile, tantôt de guerre semi-statique. Mais du point de vue des belligérants, la manœuvre reste la règle, même si elle se restreint peu à peu. De la mi-septembre à la mi-novembre, on apprend qu’il est impossible de percer une position fortifiée.

On accepte même que s’y user n’inflige que des pertes minimes à l’adversaire. Alors, on manœuvre dans les espaces encore libres, jusqu’à ce qu’ils se referment sur la mer du Nord. Les tranchées sont perçues comme temporaires, un simple moyen de libérer des troupes pour manoeuvrer ailleurs. Puisqu’il faut moins de monde pour tenir une ligne renforcée par des mitrailleuses, on croit pouvoir trouver la solution ailleurs.

La construction des tranchées reste d’ailleurs improductive. Les ressources manquent dans les deux camps. Si l’on peut organiser la rotation des hommes et gérer la fatigue, fournir les canaux est un autre problème. Après la bataille de la Marne, les réserves d’obus sont basses.

On a goûté au feu de saturation, mais désormais il faut gérer les stocks en économie de bouts de chandelle. Au début, les canons pouvaient être réduits au silence par la pénurie de ravitaillement. Là, c’est une crise industrielle de production qui frappe, et qui interdit une pression constante sur une ligne longue de la frontière suisse à la mer du Nord. Et de toute manière, le matériel n’est pas conçu pour la guerre de tranchées.

Réfléchissons-y un instant. Le but d’une tranchée, c’est de protéger le corps du soldat en le mettant dans un trou, avec un remblai devant. Le soldat n’est alors touchable que par-dessus. Or, les canons français tirent surtout à plat, en tir tendu.

Ils ont fort peu de chances d’atteindre des soldats retranchés. Et leurs obus sont majoritairement des obus shrapnel, pas des obus explosifs. L’avantage revient donc aux obusiers et aux mortiers allemands, dont la trajectoire courbe leur permet de frapper directement dans la tranchée. Ils sont aussi équipés de minenwerfer, des mortiers de tranchée tirant à moins de trois cents mètres.

Leur matériel est plus adapté à cette nouvelle donne, d’autant qu’ils disposent de meilleurs outils de creusement parce qu’ils avaient envisagé la possibilité d’une guerre défensive, surtout sur le front est, en attendant de vaincre la France. C’était prévu comme une solution temporaire, mais ils ont une longueur d’avance. Ni la France ni la Grande-Bretagne n’avaient prévu de temporiser. Alors, ils improvisent.

Les mortiers de tranchée se mettent en place, avec des modèles de fortune. Il faut changer les systèmes de production pour produire de l’obus explosif. Mais ces adaptations ne sont nécessaires que pour l’offensive ou la contre-batterie. En défense, les canons restent opérationnels, du moment qu’ils échappent aux tirs de contrebatterie.

D’ailleurs, les Allemands commencent à lancer des attaques de nuit précisément parce que l’artillerie française est devenue redoutable. On voit aussi apparaître des innovations comme l’aviation qui repère les positions ennemies et les signale à l’artillerie pour régler les tirs. Il serait faux de croire que tout est improvisé et sans théorie. La tranchée n’est pas une invention de 1914.

Depuis l’Antiquité, on se retranche. On peut penser à Vauban et ses tranchées successives pour approcher des fortifications. Pendant la guerre de Succession d’Espagne, il y a la ligne Ne Plus Ultra, 320 kilomètres de long. Les guerres de la Révolution ont leurs retranchements.

La guerre de Crimée, avec le siège de Sébastopol, en montre aussi. La guerre de Sécession également. Et surtout, pendant la guerre russo-japonaise de 1905, on a observé des systèmes de défense très réfléchis, autour de mitrailleuses et avec des barbelés. Les observateurs français avaient noté tout cela.

Les guerres balkaniques ont aussi leur lot de tranchées. Et avant-guerre, il existe de véritables instructions pratiques sur les travaux de campagne, avec des méthodes pour creuser, s’installer, en utilisant même le sac comme parade temporaire. La tranchée est donc un objet maîtrisé : ce qui surprend, c’est sa généralisation et son efficacité face aux puissances de feu. Seul le feu défensif reste efficace, et encore, uniquement pour stopper les assauts.

Il faut d’ailleurs noter que le premier blocage ne s’est pas produit sur l’Aisne, mais près de Nancy, sur la Meurthe. Les tranchées y étaient petites, mais c’est le premier signe. Et très vite, partout, le front se fige. Le retranchement devient la norme.

L’impasse est partout. Mais ces premières tranchées sont mal faites : trop droites, trop propres, mal dissimulées. L’évacuation de l’eau est catastrophique, et les hommes souffrent du « pied de tranchée », une pourriture du pied qui touche près de 20 000 Britanniques durant l’hiver 1914-1915. Il faut donc augmenter la fonctionnalité et la salubrité.

On passe progressivement de la guerre de mouvement à la guerre de position, que nous connaissons si bien en image. Mais cette phase statique est tout sauf inactive. Les lignes ne bougent presque plus jusqu’en 1918, mais chacun comprend que l’on doit développer un réseau cohérent de défenses plutôt que lancer des attaques vaines. On évolue lentement vers des tranchées plus efficaces, par l’expérimentation et la théorisation.

La guerre de 14-18 aurait pu faire l’objet d’une chaîne entière tant le sujet est vaste. Mais concentrons-nous sur les conséquences de ces premiers mois. Sur le front ouest, l’avantage est à l’Allemagne. En acceptant la posture défensive, elle garde la quasi-totalité de la guerre hors de son sol.

Les tranchées courent en France ou en Belgique. La part du territoire français occupé passe de 7 % à 4,5 % après la Marne et la course aux débordements, mais les Allemands s’en moquent. Ils peuvent choisir où tracer leurs lignes, reculer pour prendre les hauteurs, protéger leurs arrières. Ils organisent une défense en profondeur, et ils se permettent de libérer des troupes.

Leur vrai problème est global : ils doivent mener une guerre sur deux fronts. Mais sur le front ouest, ils se contentent de défendre en attendant de reprendre l’offensive quand ils seront prêts. Côté français, l’heure n’est pas à la joie. L’occupation d’une partie du territoire est vécue comme une humiliation intolérable.

On suit le recul allemand, quitte à prendre des positions tactiques désavantageuses. Les Français sont d’ailleurs ceux qui cherchent le moins à améliorer les tranchées : ils refusent d’accepter la situation comme définitive. Les tranchées ne sont qu’un moyen de laisser à l’industrie le temps de produire les munitions nécessaires à la reprise des combats. C’est cela qui explique leur agressivité en 1915.

Mais la plus grande conséquence, c’est que la France est privée de son cœur industriel. Il faut recréer tout un tissu d’usines d’armement pour monter en puissance. Pour les Britanniques, la situation n’est pas plus brillante. Ils n’ont pas de territoire occupé, mais leur armée doit repartir de zéro.

Leur industrie de l’armement était dimensionnée pour une armée d’une centaine de milliers d’hommes. Il devient évident que la BEF ne suffit pas. Elle subit près de 90 000 pertes durant l’année 1914, soit quasiment tous ses soldats initialement engagés. Elle ne disparaît pas, car elle reçoit des renforts réguliers, mais elle doit doubler, tripler de taille.

La kitchener’s army et les bataillons de volontaires se mettent en place. Venons-en aux pertes. Elles sont difficiles à évaluer à cause du chaos des premières semaines. Les archives françaises sont relativement bien conservées, mais les allemandes ont été en partie détruites pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les historiens s’accordent sur deux points. D’abord, les pertes françaises et allemandes sur le front ouest sont équivalentes pour 1914. Ensuite, les mois d’août et septembre 1914 sont les plus meurtriers de toute la guerre. Les estimations varient entre 250 000 et 330 000 pertes, dont 150 000 à 230 000 morts dans chaque camp.

Pour la France, cela représente 15 % des pertes de toute la guerre, en moins de 4 % de sa durée. Et cela, sans déploiement industriel massif. La protection des tranchées est démontrée par contraste : dès qu’elles sont établies, les pertes chutent brutalement. Le taux de mortalité moyen en France, hors août-septembre 1914, est de 732 morts par jour.

En août-septembre, il dépasse les 3 300 morts par jour. Vous mesurez le choc. Un tel sacrifice en si peu de temps explique sans doute la force du « jusqu’au boutisme » et le refus de tout compromis dans les années suivantes. Ce refus ne fera que croître à mesure que la guerre exigera davantage de la société entière.

En fin de compte, quelle leçon tirer de tout cela ? Aucun belligérant n’était prêt pour une guerre consommant autant de vies et de matériel. Les doctrines d’emploi combiné de l’artillerie et de l’infanterie ne fonctionnent pas. La logistique, une fois loin des chemins de fer, s’effondre.

Les Allemands disposent d’une meilleure doctrine d’artillerie et d’un avantage numérique sur leur aile droite, mais ils souffrent tout autant, se fatiguent et peinent à suivre logistiquement. Les occasions stratégiques sont manquées des deux côtés. Et pourtant, les armées s’adaptent très rapidement. Il ne faut pas réduire août 1914 à un chaos permanent.

C’est une période de transformation brutale, portée autant par l’improvisation que par les théories d’avant-guerre. L’échec des plans Schlieffen et XVII mène au blocage, puis aux tranchées. Les Allemands sur l’Aisne, les Français sur la Meurthe. Elles se généralisent, s’améliorent.

Après la course aux débordements, le front continu s’étend de la Suisse à la mer. Loin d’une position de passivité, c’est une période d’adaptation intense, tant pour les états-majors que pour les soldats. Le choc militaire de 1914 résonne ensuite dans la société civile : par le deuil, par les traumatismes, par la nécessité de transformer les industries et les rapports sociaux. Les économies de guerre se créent, les solidarités nationales sont prises en charge par les États.

Cette année 1914, bien que moins présente dans la mémoire collective que les années suivantes, est la première expérience de la guerre moderne, et elle laisse une empreinte profonde. Mais le front ouest est loin d’être le seul théâtre d’opérations. Il y a le front est, l’Italie, la Serbie, la Turquie, le Moyen-Orient, l’Afrique. La guerre est véritablement mondiale.

Et elle engage les sociétés civiles dans un processus de transformation totale. Nous y reviendrons, sans doute plus tard, pour approfondir la compréhension des armées issues de ce conflit, avant de pouvoir un jour aborder la Seconde Guerre mondiale avec toutes les clés nécessaires. Voilà qui conclut cette série.

Merci de m’avoir écouté, et bonne journée.