Le jour où le fossoyeur m’a sorti son grand registre noir en plein cimetière, j’ai cru qu’il se trompait de nom. J’ai 72 ans, je suis en pleine santé, et pourtant, il y avait ma ligne, avec la…

Le jour où le fossoyeur m’a sorti son grand registre noir en plein cimetière, j’ai cru qu’il se trompait de nom. J’ai 72 ans, je suis en pleine santé, et pourtant, il y avait ma ligne, avec la...

Le fossoyeur m’a dit que ma tombe était déjà creusée et payée. Moi, je suis bien vivant. Je m’appelle Firmin Delmas, j’ai soixante-douze ans, et je tiens à le dire d’entrée parce que ce que je vais te raconter semble impossible. Un dimanche d’automne, en me promenant au cimetière de mon village, comme je le fais chaque semaine depuis la mort de ma femme, le fossoyeur m’a salué d’un air gêné et m’a lancé : « Alors, monsieur Delmas, tout est prêt de votre côté.

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Votre emplacement est creusé, la pierre est commandée, tout est déjà réglé. »

J’ai cru à une méprise. Mais il a ouvert son grand registre aux pages noires et a posé le doigt sur une ligne : une concession à mon nom, une inhumation à venir, payée d’avance des mois plus tôt. Je suis en pleine santé, je marche trois kilomètres chaque jour.

Et pourtant, quelqu’un avait creusé ma tombe, commandé ma pierre, réglé mon enterrement pendant que je me promenais, bien vivant. Au bas de la commande, un nom : celui de mon propre fils, Bruno. Pour comprendre comment un homme peut se retrouver avec sa tombe creusée de son vivant, il faut savoir qui je suis. J’étais horloger, comme mon père avant moi.

Toute ma vie, j’ai passé des heures penché sur des mécanismes, une loupe vissée dans l’œil, à réparer des montres et des pendules que d’autres avaient déclarées mortes. Mon père me disait : « Une horloge, c’est le cœur d’une maison. Tant qu’elle bat, la maison vit. » Et j’ai appris une chose, une chose que je te demande de retenir : une horloge ne s’arrête jamais toute seule.

Quand elle s’arrête, c’est qu’une main est entrée dedans. C’est toujours une main. Ma femme s’appelait Colette. Nous nous sommes mariés jeunes.

Elle tenait la boutique et recevait les clients. Chaque dimanche soir, c’était elle qui remontait la grande horloge comtoise de notre salle à manger. « Toi, tu réparés le temps des autres. Moi, je garde le nôtre en marche », disait-elle.

Elle est morte il y a quatre ans, d’une longue maladie. La dernière semaine à l’hôpital, elle m’a dit une phrase que je n’ai comprise que bien plus tard : « Firmin, méfie-toi des amis de Bruno, surtout de celui des pompes funèbres, ce Trémon. Il a des yeux qui mesurent les gens comme on mesure une planche. »

J’ai promis pour la calmer, sans y croire.

Le soir de son enterrement, je me suis assis dans le noir et j’ai réalisé que la grande comtoise s’était arrêtée. Personne ne l’avait remontée ce dimanche-là. Elle est restée arrêtée quatre ans, figée sur l’heure de mon chagrin. Une maison sans tic-tac est une maison qui a cessé de vivre.

Il me restait mon fils Bruno et ma petite-fille Lucy. Bruno a quarante-quatre ans. Enfant, il venait à l’atelier, mais le tic-tac ne l’a jamais pris. Il rêvait d’ailleurs, de fortune rapide.

Il a quitté le village à vingt ans, a essayé mille choses, toutes ratées. Et surtout, il y a eu le jeu. Les cartes, les paris, les machines. L’argent lui filait entre les doigts.

Il empruntait pour couvrir ses pertes, puis empruntait pour couvrir ses emprunts. Un homme qui joue, c’est une horloge dont le ressort est trop tendu. Un jour, ça casse. Sa femme, Sabine, l’a quitté il y a deux ans, en emmenant Lucy.

Lucy, huit ans, des couettes qui ne tiennent jamais, un rire à trois notes, et une passion qui nous liait : les horloges. Elle s’installait à côté de moi et me regardait travailler pendant des heures. Je lui avais donné une vieille montre à gousset cassée et elle jouait à réparer le temps. « Papi, quand je serai grande, je réparerai les montres avec toi.

» Après le divorce, je la voyais moins, mais je la voyais. Puis, quelques mois avant cette histoire, les visites se sont arrêtées. Sabine ne répondait plus. Bruno me disait que c’était compliqué, l’histoire de la garde.

Je ne savais pas encore que ce silence faisait partie d’un plan. Je possédais trois choses. Ma maison avec la boutique, mes économies, et le moulin de la Roque, un vieux moulin à eau au bord de la rivière, un héritage de la famille de Colette. Je n’aurais jamais voulu le vendre.

Mais depuis quelque temps, un promoteur, un certain Chastang, tournait autour. Il voulait acheter le moulin et les berges pour y construire des gîtes de luxe. J’avais dit non. Un moulin convoité, un fils au bord du gouffre, des créanciers qui ne rigolent pas.

Tu vois peut-être se dessiner la forme de l’engrenage. Moi, je ne voyais rien. Le cimetière de Saint-Élois est mon endroit préféré au monde. Y monter le dimanche, ce n’est pas aller chez les morts, c’est rendre visite à des amis qui ont juste déménagé un peu plus loin.

Colette repose sous les cyprès, avec une pierre où j’ai fait graver une petite horloge aux aiguilles figées sur l’heure de sa mort. Ce dimanche-là, un dimanche gris de fin octobre, j’ai croisé Aimé, le fossoyeur. Un homme taciturne, aux mains comme des battoirs, toujours une cigarette éteinte au coin des lèvres. Il m’a arrêté, tripotant sa casquette.

« Alors, monsieur Delmas, tout est prêt de votre côté ? » Il a sorti son registre et a pointé une ligne. « Delmas Firmin, concession numéro 47, à côté de votre dame. Inhumation à venir, réservée et réglée.

» Réglée par qui ? Il a suivi la colonne du doigt. « Il y a deux mois. » Et en bas de la commande, un nom écrit de la main que je connaissais par cœur : Bruno Delmas, mon fils.

Aimé a vu mon visage changer. Il a compris que je ne savais rien. Il m’a fait asseoir sur un vieux banc de pierre. « Ce que je vais vous dire, monsieur Delmas, je ne l’ai jamais dit à personne.

» Il m’a parlé du vieux Fernand Combe, un paysan solide, mort cinq ou six ans plus tôt dans une chute dans son escalier. Trois mois avant sa mort, sa concession avait été préparée, payée d’avance par un neveu qu’on ne voyait jamais. Le neveu a hérité de tout et a disparu. « Et le jour de l’enterrement, a dit Aimé, j’ai croisé le regard de Trémon, celui des pompes funèbres, et il m’a fait un petit sourire.

Un sourire tranquille, satisfait, comme un commerçant content de sa journée. J’ai su que cet homme-là avait fait tuer Combe. Et je n’ai rien dit. »

Trémon.

Le nom que Colette m’avait dit de fuir. Aimé a ajouté : « Quand j’ai reçu la commande à votre nom, mon sang n’a fait qu’un tour. C’était le même schéma. J’ai juré que cette fois, je parlerais.

Alors voilà, je parle. »

Je suis redescendu du cimetière sans souvenir de la marche. Dans ma cuisine, dans le noir, je me suis effondré. Mon fils avait payé mon enterrement.

Mon fils attendait ma mort. L’organisait, peut-être. J’ai pensé au petit garçon qui grimpait sur mon tabouret, et je me suis demandé à quel moment j’avais perdu mon enfant. Vers minuit, je suis entré dans la salle à manger devant la grande comtoise arrêtée.

J’ai pris la clé, remonté les poids comme Colette le faisait, poussé le balancier. Le tic-tac est reparti. Et j’ai dit à voix haute : « Pas comme ça, pas de leurs mains. Je ne suis pas encore une horloge arrêtée.

»

Le lendemain matin, j’ai décidé de ne rien dire à Bruno. Aimé m’avait prévenu : « Si celui qui prépare ça sait que vous savez, il n’attendra pas. Il avancera. » J’ai téléphoné au seul homme en qui j’avais une confiance absolue : Raymond Vasseur, mon ami d’enfance, ancien enquêteur pour une grande compagnie d’assurances.

Il a écouté mon récit sans m’interrompre. « Trémon, a-t-il dit. Je connais ce nom. Je l’ai croisé dans deux dossiers que je n’ai jamais pu boucler.

Des vieux seuls avec des biens, des assurances vies contractées peu avant la mort, des changements de bénéficiaires de dernière minute. Des morts naturelles, jamais rien de prouvable, mais toujours la même officine derrière. »

Raymond a enquêté pendant huit jours. Puis il m’a convoqué.

Sur sa table, des liasses de papiers. « Tu m’as demandé ce que valait ta mort. J’ai trouvé. » Il y avait une assurance vie souscrite sur ma tête, avec ma signature imitée, contractée un an plus tôt par l’intermédiaire d’un agent véreux.

Le bénéficiaire : mon fils Bruno. Il y avait les dettes de Bruno, colossales, contractées auprès de « gens qu’on ne fait pas attendre ». Et il y avait le nom de Trémon au centre de toute la toile. « Ton fils est un pion, a dit Raymond.

Un pion coupable, mais un pion. Et les pions, on les sacrifie. Si un jour la justice remontait cette affaire, le premier nom sur les papiers serait celui de Bruno. Le coupable idéal.

»

Le plus dur a été de continuer à faire comme si de rien n’était. De sourire au boulanger. De réparer mes montres avec des mains qui tremblaient. Un jour, Norbert Trémon lui-même est entré dans ma boutique, prétextant vouloir me confier une pendule de sa mère.

Il me jaugeait, me mesurait comme une planche, avec ces yeux gris dont Colette m’avait parlé. Je lui ai souri, j’ai joué le vieil homme inoffensif. Quand il est parti, j’ai été malade. Raymond a aussi découvert que les visites de Lucy s’étaient arrêtées parce que Sabine avait flairé quelque chose.

Elle avait vu Bruno avec Trémon, entendu des bribes de conversation sur l’assurance, le moulin. Elle avait pris peur et avait éloigné Lucy pour la protéger. Ma petite-fille ne m’avait pas oublié. On l’avait mise à l’abri sans me prévenir.

Nous avons eu besoin des gendarmes. L’adjudant Mercier, un ancien collègue de Raymond, nous a écoutés. « En l’état, je ne peux rien faire, a-t-il dit. Mais je peux vous prendre en flagrant délit.

Il faut que l’on sache quand ils comptent agir. » Peu à peu, le dernier rouage s’est mis en place. La date est apparue : la Toussaint. Le premier novembre.

Ce jour-là, chaque année, je monte au cimetière fleurir la tombe de Colette, puis je descends seul au moulin de la Roque, au bord de l’eau, sur un chemin désert. Tout le village le sait. « Il compte que ça se passe là, a dit Raymond. Une chute, une noyade.

Un accident le plus naturel du monde. »

Et Bruno dans tout ça ? Mercier pensait que mon fils ne savait pas tout. Il croyait participer à une escroquerie sur l’argent, pas sur une vie.

Il s’était raconté cette histoire pour pouvoir dormir. Mais le plan de Trémon, l’accident provoqué, ça, Bruno ne le voyait pas ou refusait de le voir. J’ai décidé de lui parler. Mercier était contre, mais Raymond a plaidé ma cause.

« S’il bascule de notre côté, c’est un témoin en or. »

J’ai fait venir Bruno. Je lui ai dit que je ne me sentais pas bien, que je voulais parler de mes affaires. Il est venu, empressé.

Dans la salle à manger, sous la comtoise qui battait, j’ai dit doucement : « Bruno, je sais pour la tombe. » Il a blêmi. Puis il a craqué. Il a tout avoué : les dettes, le jeu, les créanciers qui l’avaient tabassé, qui menaçaient sa famille.

Et Trémon qui était apparu comme un sauveur, qui lui avait présenté l’affaire comme une simple précaution, de la paperasse anticipée. « Je te jure, papa, je jure sur la tête de Lucy que je n’ai jamais voulu qu’on te fasse du mal. » Et quand je lui ai révélé le plan de Trémon, la Toussaint, le moulin, le rôle de coupable idéal qu’on lui réservait, son visage s’est décomposé. Il est tombé à genoux.

« Papa, qu’est-ce que j’ai fait ? »

Je lui ai donné le choix : continuer à fermer les yeux, ou nous aider à arrêter ces gens. En répondant de ses actes devant la justice. Il a choisi de nous aider.

Il a porté un micro cousu dans sa veste et il a enregistré Trémon expliquant froidement comment il comptait me faire tuer au moulin, avec l’aide d’un créancier de Bruno, la chute, la noyade, le certificat signé par un médecin complice. « C’est du solide », a dit Mercier en écoutant l’enregistrement. Le plan était simple. Le jour de la Toussaint, je ferais comme chaque année : monter au cimetière, descendre seul au moulin.

Les gendarmes seraient cachés tout autour. Quand l’homme de main approcherait, on le prendrait en flagrant délit. Aux premières lueurs de l’action, d’autres gendarmes cueilleraient Trémon, l’assureur et le médecin. La veille, Aimé est venu chez moi.

Il m’a supplié de renoncer. Je lui ai répondu que sans son courage, je serais déjà dans ce trou. Il a promis de veiller, avec sa pelle, de loin. Le soir, j’ai parlé à Colette.

« Tu vois, ma Collette, ce que ton horloger s’apprête à faire à soixante-douze ans. Servir d’appât. » Le balancier a continué son va-et-vient. Et il m’a semblé entendre sa voix tout au fond de moi : « Vas-y, mon horloger, je tiens la lampe.

»

Le premier novembre s’est levé, gris et froid. J’ai fleuri la tombe de Colette. Juste à côté, ma fosse, la numéro 47, béante. J’ai vu Aimé au loin, sa casquette à la main.

Puis j’ai pris le chemin du moulin. Les feuilles mortes, l’eau qui murmure. Je savais que les gendarmes étaient là, mais je ne les voyais pas. Mon cœur cognait.

Une voix en moi hurlait de faire demi-tour. Mais j’ai continué, en pensant à Lucy, à Colette, au vieux Combe. Je me suis arrêté au bord de la berge, sur les pierres glissantes. J’ai attendu.

Puis j’ai entendu un pas dans les feuilles. Une présence dans mon dos. Une voix basse a murmuré : « Attention, monsieur Delmas, c’est glissant par ici. On a vite fait de tomber.

» J’ai senti une main se poser sur mon épaule. Puis un cri a déchiré le silence : « Gendarmerie ! Ne bougez plus ! » Tout a explosé.

Des hommes ont surgi des fourrés. On m’a écarté sur le côté. L’homme a été plaqué au sol. Je suis tombé dans les feuilles mortes, sonné.

Le bouquet éparpillé. C’était fini. Trémon, l’assureur, le médecin, tous arrêtés. Je suis resté assis un long moment, regardant la rivière où j’aurais dû mourir.

J’étais vivant. Sabine a appelé. Au loin, j’ai entendu la voix de Lucy : « C’est papi ? Papi va bien ?

» J’ai pleuré comme un enfant. Il n’y a pas plus beau bruit au monde que la voix d’un enfant qui demande de vos nouvelles quand on a passé des mois à se croire mort. J’ai voulu voir Trémon avant qu’on l’emmène. Il m’a regardé avec un mépris agacé.

« Comment avez-vous su ? » Je lui ai répondu : « Une horloge ne s’arrête jamais toute seule, monsieur Trémon. Vous avez mis votre main dans la mienne, et un horloger sent toujours quand une main étrangère touche à sa mécanique. » Ses yeux gris se sont détournés.

Le procès a eu lieu un an plus tard. Trémon a été condamné pour tentative d’assassinat et pour l’assassinat du vieux Combe. Le neveu a parlé. L’homme de main, l’assureur, le médecin, tous condamnés.

L’affaire de la vieille dame Hospitalier a été stoppée net avant qu’elle ne devienne une victime. C’est ce que je me suis dit : ma survie avait sauvé d’autres vieux qui étaient déjà dans la ligne de mire. Bruno a été condamné pour escroquerie et participation, avec une peine légère, assortie pour partie de sursis, et des obligations de soins. C’était juste.

Un jour, dans le parloir de la prison, il m’a demandé s’il pourrait un jour me pardonner. Je lui ai dit que le pardon n’efface pas les conséquences. Il devait se reconstruire pièce par pièce. Et un jour, s’il prouvait par ses actes qu’il était redevenu quelqu’un que sa fille pouvait regarder dans les yeux, alors il reverrait Lucy.

Il est sorti au printemps suivant. Je suis allé le chercher moi-même. Personne d’autre ne l’attendait. Il m’a serré dans ses bras sans un mot.

La confiance ne se répare pas en un après-midi. Il y a entre nous des choses qui ne cicatriseront jamais tout à fait. On vit avec ça. C’est le prix.

Mais Bruno essaie vraiment. Il suit des soins pour le jeu, il a trouvé un travail honnête, il rembourse ce qu’il peut. Et il a recommencé à voir Lucy, d’abord prudemment, puis plus librement, à mesure qu’il prouvait qu’on pouvait compter sur lui. La première fois qu’il l’a vue, elle l’a regardé longtemps, gravement, avec ce regard d’enfant qui voit tout.

Puis elle a dit : « Tu es moins triste qu’avant, papa. » Les enfants ne se trompent pas. Un dimanche, ils sont venus tous les deux à l’atelier. Trois générations de Delmas dans la petite pièce au tic-tac.

Lucy s’est installée à côté de moi sur le tabouret trop haut, la langue tirée. Nous avons ouvert la vieille montre à gousset, trouvé le ressort coincé, et, sous nos doigts réunis, le minuscule balancier s’est remis à osciller. « Il repart, papi ! » Elle a crié de joie.

Et j’ai pensé que tout ce qui était en moi était reparti aussi. Lucy vient chaque semaine. Son tabouret est toujours là. Elle dit qu’un jour, la boutique sera à elle, et qu’elle réparera le temps des gens.

J’ai rouvert la boutique pour de bon. On entre chez moi désormais, et on est accueilli par le tic-tac de toutes les horloges, cette forêt d’oiseaux invisibles. Les gens du village ne viennent plus seulement pour leurs montres, mais pour bavarder, pour prendre des nouvelles du miraculé. Le fait d’avoir failli me perdre a rappelé à tous que j’étais là, et qu’un vieil homme se visite, se veille.

La meilleure protection des anciens, ce n’est ni les serrures ni les alarmes. C’est le regard des autres. Chaque dimanche, je monte encore au cimetière. Je fleuris la tombe de Colette.

À côté, ma tombe, la numéro 47, a été rebouchée. Mais la concession est là, à mon nom. Je m’assois parfois sur le rebord de pierre et je regarde ce trou comblé où l’on avait voulu me coucher avant l’heure. Et je souris, parce que je suis assis dessus, bien vivant.

Souvent, Aimé vient s’asseoir près de moi sur le banc de pierre où tout a commencé. On ne parle pas beaucoup. Parfois, il me dit : « Elle est bien tenue, votre concession. » Et je réponds : « Vous êtes un bon ouvrier, Aimé.

Mais prenez votre temps pour la rouvrir. Rien ne presse. » Nous sommes devenus amis, lui et moi, sur le tard. Les meilleures amitiés naissent parfois des endroits les plus improbables.

Voici ce que le temps m’a appris. Ne te tais pas. Le silence des honnêtes gens est le meilleur allié des méchants. Si quelque chose te semble anormal autour d’un vieux, autour d’un faible, pose la question.

Et méfie-toi de ceux qui sont trop pressés autour de ta mort ou de celle des tiens. Quand on organise votre départ avec tant de soin de votre vivant, ce n’est pas de l’amour, c’est un compte à rebours. Veille sur les vieux qui sont seuls. Ce sont eux les proies.

Un coup de fil, une visite, une question posée à voix haute suffisent parfois à dérégler les plans de ceux qui misent sur l’isolement. On nous regarde souvent, nous les vieux, comme des horloges arrêtées. On nous efface de notre vivant. C’est cette manière de nous effacer qui prépare le terrain à ceux qui veulent nous effacer pour de bon.

Un vieux, ce n’est pas une horloge arrêtée, c’est une horloge ancienne. Bien traitée, bien écoutée, elle peut encore donner l’heure juste, et parfois mieux que les neuves. Une dernière chose. La justice n’est pas la vengeance.

J’aurais pu haïr jusqu’à ma mort. J’ai choisi de laisser mon fils répondre de ses actes, puis de lui tendre les outils pour se reconstruire. Le pardon n’efface pas les conséquences, il enlève seulement le poison. On croit que le temps est une ligne droite, que ce qui est écrit est fixé pour toujours.

C’est faux. Une tombe creusée n’est pas une tombe remplie. Une date fixée par des mains cupides n’est pas une date accomplie. Tant qu’un cœur bat, tant qu’une horloge fait tic-tac, rien n’est écrit.

Alors, si un jour tu sens que quelqu’un, dans l’ombre, croit avoir réglé ton heure ou celle d’un être que tu aimes, souviens-toi de ce vieil horloger du Périgord, bien vivant, assis en souriant sur le rebord de sa propre tombe vide. Et remonte ton horloge. Fais-la battre. Le temps n’est jamais fini tant qu’on refuse de le laisser s’arrêter.

Prends soin de toi, et prends soin des tiens.