Ils avaient tiré trop loin. « Tout va bien, ouais, mais ils vont bientôt régler la mire. » Pas grave. Trop loin, trop court, peu importe.

L’artillerie allemande pilonnait depuis des positions que nos canons ne pouvaient même pas atteindre. « Donnez leur position à notre artillerie pour qu’ils nous soutiennent. » « Et comment je leur dis, moi ? » Silence.
« Laisse tomber. On va se débrouiller tout seul. »
C’est ainsi que ça se passait, en Lorraine, en août 1914. Au début du mois, la guerre avait éclaté dans un tourbillon de mobilisations et d’ultimatums.
L’Autriche-Hongrie avait déclaré la guerre à la Serbie le 28 juillet. La Russie avait mobilisé. L’Allemagne avait déclaré la guerre à la Russie, puis à la France, et ses troupes étaient entrées en Belgique, entraînant le Royaume-Uni dans le conflit. En moins d’un mois, l’Europe entière était en flammes, et les plans de guerre préparés depuis des années se mettaient enfin en marche.
Côté français, le plan 17 prévoyait une grande offensive. Deux armées, la première et la deuxième, devaient foncer en Lorraine, une région alors allemande, entre Metz et Strasbourg. Les généraux français étaient convaincus d’avoir une écrasante supériorité numérique. Ils pensaient que les Allemands n’avaient pas massé autant de troupes qu’eux.
L’attaque fut ordonnée le 11 août. Au début, tout sembla leur donner raison. Les Français avancèrent sans trop de difficultés. Les Allemands se replièrent devant eux, n’utilisant que leur artillerie lourde pour frapper de loin, d’une distance que les canons français ne pouvaient pas atteindre.
Le but était de désorganiser l’avancée, de briser le rythme des colonnes. Et ça marchait. Les pertes françaises commençaient à s’accumuler, même si la progression continuait. La première armée arriva à douze kilomètres de Sarrebourg.
La deuxième armée se dirigea plus au nord, vers Morhange, pour faire face à une éventuelle contre-attaque. Le 15 août, Sarrebourg fut prise, abandonnée par les Allemands. La chaleur sèche du début avait laissé place à une pluie fine qui alourdissait le terrain et ralentissait les mouvements. Mais les Français ne se rendaient pas compte que tout cela était un piège.
Les Allemands connaissaient parfaitement la région. Avant la guerre, ils avaient préparé des repères pour leur artillerie. Depuis les collines, les forêts, les hauteurs autour de Morhange, ils pouvaient tirer efficacement sur les troupes françaises qui apparaissaient en terrain ouvert. Leur artillerie lourde avait une portée supérieure à celle des canons français.
Chaque fois que les Français tentaient de mettre en place leurs batteries, les Allemands les contre-battaient immédiatement. Et l’infanterie française payait le prix fort. Le 20 août, le piège se referma. La bataille de Morhange s’engagea entre la deuxième armée française et la sixième armée allemande.
Les 15e, 16e et 20e corps français attaquèrent, mais sans soutien d’artillerie suffisant. Les Allemands, bien retranchés et couverts par leurs canons, lancèrent une attaque généralisée. Les troupes françaises furent repoussées, forcées de se replier en désordre, sans position défensive préparée. Seul Château-Salins permit à certaines unités de couvrir la retraite.
Le soir même, l’ordre fut donné à la deuxième armée de se replier entièrement pour se réorganiser sur le Grand Couronné, devant Nancy, et sur Lunéville. Au même moment, à Sarrebourg, la première armée française subissait le même sort. Le 21e corps d’armée tenta plusieurs attaques, mais fut immobilisé par des tirs d’artillerie. La 16e division prit Gosselming en profitant du brouillard, et la 15e division avança vers le nord-est.
Mais l’artillerie française n’avait pas suivi, tandis que les canons allemands bombardaient leurs nouvelles positions, à découvert. Les contre-batteries françaises étaient à quatre kilomètres au sud de Sarrebourg, trop loin pour soutenir efficacement. Une attaque de l’infanterie bavaroise devint possible sur Gosselming. La 16e division dut partir.
La 15e se retrouva de plus en plus isolée, harcelée, pour finalement être chassée de Sarrebourg. Le repli se fit malgré tout en bon ordre, grâce à une action du 13e corps qui organisa des batteries de campagne pour soutenir une division d’infanterie, frappant efficacement l’avancée bavaroise. Au soir, ils stabilisèrent leur position. Mais le 21, suite au repli de la deuxième armée, le dispositif dut reculer sur Blamont pour ne pas être débordé par le nord.
En trois jours, du 20 au 23 août, les pertes françaises furent estimées à quarante mille hommes. Voilà ce qui se passait sur le terrain. Mais pour comprendre pourquoi tout cela avait si mal tourné, il fallait regarder plus en profondeur. La doctrine française, définie dans les règlements de 1913 et 1914, n’était pas une doctrine d’offensive à outrance, comme on l’a souvent dit.
Au contraire, elle accordait une grande importance au soutien de l’artillerie, au renforcement des positions nouvellement acquises et au maintien du contact entre l’infanterie et l’artillerie. Le problème était ailleurs. D’abord, les officiers n’avaient eu que peu de temps pour apprendre à maîtriser ce lien infanterie-artillerie. Le concept n’avait été véritablement testé qu’à partir de 1910, lors des manœuvres de Picardie.
Et c’était une première de devoir faire manœuvrer une telle masse d’hommes, qui n’avaient pas tous reçu le même niveau d’entraînement. Il y avait des cas d’incompréhension, des unités qui sortaient du radar, des attaques non désirées. La gestion, le contrôle et la remontée d’information n’étaient pas au niveau. Ensuite, la coordination était d’une complexité redoutable.
Pour faire coopérer une unité d’infanterie avec une unité d’artillerie, il fallait créer un groupe de combat, en reliant les deux unités pour exécuter une tâche. Le commandant de l’unité d’infanterie prenait le dessus sur le commandant de l’unité d’artillerie. Inutile de dire que cela créait des frictions. Ensuite, les deux commandants devaient rester en contact pendant toute la durée de la tâche, pour que celui de l’infanterie puisse diriger l’action de l’artillerie.
Rester en contact, au cœur de l’action, sous le feu, c’était loin d’être une évidence. La doctrine de tir de l’artillerie française était en tir direct, et non en tir courbe, dit « en cloche ». Cela permettait peut-être un contact visuel entre l’infanterie et l’artillerie, mais cela diminuait la portée effective des canons et imposait de ne pas se perdre de vue. Sinon, il fallait communiquer par messages, par télégraphe, ou à l’ancienne.
Une fois la tâche terminée, le groupe de combat était dissous, et l’artillerie retournait en réserve, en attendant une nouvelle mission. L’artillerie devait donc aller de tâche en tâche, changeant de commandement à chaque fois. Et les Allemands, eux, avaient une artillerie lourde à plus grande portée, plus habituée aux tirs en cloche. Ils pouvaient tirer de loin, au-delà de la portée des canons français, et régler leur tir en toute tranquillité.
Une batterie allemande comptait six canons et un module d’observation. Un des canons commandait le tir. Un premier tir trop long était observé, corrigé, retenté. Une fois la distance déterminée, toute la batterie tirait à cette distance, et la salve faisait des dégâts.
Le réglage était rapide. Les Français, eux, se cassaient les dents sur leur propre doctrine. Prenons un exemple théorique. Un bataillon à l’avant-garde d’un régiment d’infanterie, soutenu par trois batteries d’artillerie, formant un groupe de combat, entre en contact avec les troupes ennemies.
Il doit les fixer le temps que le reste de la division s’organise et se déploie, pour mener un combat d’usure. Mais si l’artillerie défensive ennemie, avec sa longue portée, parvient à interdire l’arrivée des renforts, l’avant-garde se retrouve isolée. Et c’est exactement ce qui se passait. Bien sûr, ne nous méprenons pas.
Les Allemands n’étaient pas forcément mieux entraînés ou plus professionnels. Ils faisaient les mêmes erreurs : manque de coordination, attaques mal préparées, écrasés par l’artillerie de campagne française quand elle arrivait à se déployer efficacement, souvent en défense. Mais leur doctrine cherchait l’enveloppement et la profondeur, ce qui leur permettait de ne pas avoir besoin de fixer rapidement l’adversaire. Leur infanterie avait le temps de laisser l’artillerie travailler.
Et surtout, ils savaient rester sur la défensive, en donnant à leur artillerie le temps de régler la mire pour un tir en cloche, qui portait plus loin et désorganisait en amont les forces françaises. En face, l’infanterie française était lancée dans des assauts en terrain découvert, avec un soutien d’artillerie faible, voire inexistant. Les pertes étaient énormes. Des dizaines de milliers de morts en quelques jours.
Un massacre sans précédent. Ce choc inattendu, à tous les échelons, du soldat au général, allait profondément désorganiser les armées. Les Français en souffrirent plus, en s’entêtant dans leurs assauts, en attaquant une région que les Allemands maîtrisaient parfaitement. Mais les Allemands ne s’en sortaient pas tellement mieux.
La complexité des opérations n’épargnait personne. Aucun camp n’était prêt. Voilà, c’est la fin de cet épisode. J’espère qu’il vous a plu.
En attendant, je vous remercie de m’avoir écouté, et je vous souhaite une bonne journée.


