« Tu ne trouves pas que nos voisins deviennent de plus en plus inquiétants ? » demanda-t-elle, la voix serrée. « Je sais, t’inquiète. Je suis en train de préparer des plans en cas de conflit.

» « Ah, ok. Cool. Du coup, à la moindre tension, on leur saute dessus et on les défend vite fait bien fait. » « À la moindre tension, je ne pense pas que ça pourrait créer une guerre qu’on aurait pu gérer autrement.
» « Non, c’est la seule solution. » « Ouais. Enfin, calme au sein, la seule solution dans ce taudis. »
Ce dialogue, c’était moi et mon frère, quelques semaines avant que tout ne bascule.
On ne se rendait pas compte que ces paroles allaient prendre une tout autre dimension. . . Le 4 août 1914, la France entre en guerre.
Et moi, comme des millions d’autres, je me retrouve pris dans une machine que personne ne contrôle vraiment. Les plans étaient prêts depuis longtemps, mais personne n’avait prévu la réalité de ce qui allait suivre. On nous avait promis une guerre courte, propre, presque joyeuse. On nous avait promis que la victoire viendrait de notre cran et de notre élan.
On nous avait promis que ce serait fini avant Noël. La réalité, ce fut un choc indescriptible, une hécatombe, une boucherie sans nom. Et tout ça, parce que des généraux des deux côtés avaient bâti des plans fondés sur des fantasmes et des idées reçues, complètement déconnectés du terrain et des réalités politiques. C’est de ça dont je veux vous parler aujourd’hui : des plans de la France et de l’Allemagne avant la Grande Guerre, et de la façon dont ils ont scellé notre destin à tous.
Avant de commencer, laissez-moi vous situer le contexte. Nous sommes dans les années qui précèdent 1914. La France n’a pas oublié sa défaite de 1870 contre l’Allemagne. Elle a perdu l’Alsace-Lorraine, et cette blessure ne s’est jamais refermée.
Pour se protéger, elle s’est alliée à la Russie et s’est rapprochée de la Grande-Bretagne. Ensemble, ils forment ce qu’on appelle la Triple Entente. Mais attention : ce n’est pas une alliance formelle. Chaque pays reste libre de ses choix.
La Grande-Bretagne, en particulier, décidera seule si elle intervient ou non. Cette incertitude, c’est une épée de Damoclès au-dessus de la tête des stratèges français. Chez nous, le cerveau de l’armée française, c’est le général Joffre. C’est lui qui élabore le fameux Plan XVII.
Pour le comprendre, il faut saisir sa façon de penser. Joffre est un fervent disciple de l’école offensive. Pour lui, la victoire vient de la volonté, du cran, de l’élan. Il ne veut pas être réduit à une simple fonction de contre-attaque.
Il croit dur comme fer que la guerre sera courte, un choc brutal mais bref, où chaque nation jettera toutes ses forces dans la balance. Cette conviction profonde, elle va façonner tout le plan français. Le Plan XVII, c’est quoi concrètement ? L’armée française est divisée en cinq armées.
Les 1ère et 2e armées, positionnées entre Nancy et Épinal, doivent attaquer en Lorraine allemande. La 3e armée, entre Verdun et Nancy, doit frapper entre Metz et Thionville. La 4e, en réserve, doit s’adapter au mouvement ennemi. Et la 5e, glissée vers Mézières, doit couvrir la frontière belge, par où les Allemands pourraient passer.
Le plan prévoit même qu’elle puisse intervenir en Belgique, mais uniquement si les Britanniques s’engagent à nos côtés. Si les Allemands respectent la neutralité belge, la 5e armée irait renforcer la 3e. Bref, ça semble cohérent, non ? Mais voilà où le bât blesse : ces hypothèses reposent sur des renseignements incomplets et des idées préconçues sur les forces et les intentions allemandes.
Et surtout, ce plan ne cherche pas véritablement à déborder le dispositif adverse. Il se contente de donner des axes d’attaque. Parce que la doctrine française, c’est pas le débordement, c’est la percée. Percer, c’est rompre la formation adverse au centre.
Déborder, c’est la dépasser par les ailes. Dès qu’un corps français tombe sur des Allemands, il doit engager le combat immédiatement. Les corps à proximité doivent converger pour créer la rupture. Tout est dans l’offensive immédiate, à fond, à outrance.
Les canons français sont d’ailleurs légers, car ce qu’on veut avant tout, c’est la mobilité. La puissance de feu ? On verra bien plus tard. Mais le Plan XVII, c’est pas juste une volonté d’attaque.
Il répond aussi à des enjeux politiques cruciaux. D’abord, il faut rassurer les alliés. Le plan est conçu comme offensif pour montrer aux Russes et aux Britanniques que la France est déterminée. La classe politique française, elle, accepte l’idée d’une guerre courte avec un engagement maximal.
En 1913, une loi fait passer le service militaire de deux à trois ans, pour augmenter la taille de l’armée active. Grâce à ça, la France peut aligner environ 884 000 hommes, contre 880 000 pour l’Allemagne. Mais si on compte les réserves, l’écart se creuse : 3,78 millions pour nous contre plus de 4 millions pour eux. Joffre insiste et obtient l’assurance que la Russie attaquera l’Allemagne par l’est avec 800 000 hommes dans les quinze jours.
Une façon de forcer les Allemands à disperser leurs forces. Et puis il y a la Belgique. Joffre veille à la ménager, absolument. Pourquoi ?
Parce que la Belgique n’est PAS une alliée potentielle de l’Entente. Bien au contraire. Jusqu’en 1912, elle a réaffirmé à plusieurs reprises son attachement à sa neutralité, et prévenu que si des troupes françaises entraient sur son sol, les Belges marcheraient aux côtés des Allemands. Joffre ne veut surtout pas avoir la posture du provocateur.
Il veut laisser une porte de sortie honorable à l’Italie, liée à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie par la Triple Alliance, mais visiblement peu enthousiaste à l’idée de s’engager. Si la France semblait agressive, l’Italie pourrait se sentir obligée d’entrer en guerre contre nous. Alors, le Plan XVII n’organise une véritable offensive qu’en Alsace-Lorraine, pour donner des gages à la Russie et à la classe politique, tout en s’arrangeant avec la neutralité belge et en gardant la possibilité de s’adapter au mouvement allemand. C’est un équilibre, certes, mais un équilibre fragile, bâti sur des hypothèses erronées concernant la puissance de frappe allemande et ses intentions réelles.
Comme le note l’historien Lansalot Farrar : « Ce plan était prévu pour la victoire militaire, mais prévenait surtout de la défaite politique. » Faut lire entre les lignes, nous autres soldats, on l’a appris à nos dépens. . Côté logistique, le plan est bien ficelé, je dois l’admettre.
Après la défaite de 1870, la France a énormément investi dans les chemins de fer, notamment des lignes à intérêt militaire. En cas de conflit, chaque corps d’armée a ses lignes définies, et l’armée prend le contrôle du réseau. Le déploiement de l’armée active est minutieusement planifié pour couvrir la mise en place du reste des forces. Et visiblement, ça a plutôt bien fonctionné : sur plus de 4 000 voyages de train vers les dépôts frontaliers entre le 2 et le 18 août, très peu ont pris du retard.
Chaque corps d’armée doit mélanger une division d’active avec une division de réserve. Ça permet de faire côtoyer des troupes entraînées avec d’autres qui ont besoin de se remettre en jambes, mais ça dilue aussi la capacité opérationnelle, surtout que les officiers, eux, ne sont pas multipliables. Enfin, des provisions et des munitions sont prévues pour permettre des attaques rapides, notamment en Alsace-Lorraine. Mais là, il faut nuancer.
La guerre étant prévue comme courte, les réserves de munitions sont loin d’être suffisantes. On ne prévoit que 80 jours de réserve, et, surtout, on sous-estime gravement la consommation réelle de la guerre moderne. Toutes les puissances sont complètement à côté de la plaque de ce point de vue-là. On a cru à une guerre de mouvement rapide.
On a eu une guerre d’usure industrielle. La différence, on l’a payée au prix fort sur les champs de bataille. . .
Et chez les Allemands, alors ? Leur plan, c’est le fameux Plan Schlieffen. Laissez-moi vous raconter sa genèse, parce qu’elle explique beaucoup de choses. Le général von Schlieffen, chef de l’armée allemande de 1892 à 1905, voit la situation géopolitique de son pays évoluer radicalement.
D’un côté, l’Allemagne s’allie à l’Autriche-Hongrie et à l’Italie, formant la Triple Alliance. De l’autre, elle voit la Triple Entente se constituer et résister aux crises. Son cauchemar est en train d’advenir : un encerclement géopolitique, une guerre sur deux fronts contre la France et la Russie. Un temps, il envisage de vaincre rapidement la Russie.
Mais il en revient vite : impossible, et pour cause :1812, quelqu’un a dit 1812. Alors, autant tenter de vaincre la France rapidement, puis rediriger toutes les troupes vers l’est. Et ainsi naît le Plan Schlieffen : une campagne qui doit prendre Paris et vaincre les troupes françaises, britanniques et belges en quarante-deux jours. Voilà la version de base, celle de son mémorandum de1905.
Seul un neuvième des troupes allemandes couvrirait la frontière est, car la Russie mettrait du temps à mobiliser. Le reste serait massé à l’ouest. Et là, le point crucial : en violant la neutralité du Luxembourg, de la Belgique et des Pays-Bas, seize corps d’armée composant une aile droite massive contourneraient les fortifications française à l’est, pendant que les Français s’épuiseraient à attaquer en Alsace-Lorraine. Cette aile droite opérerait un immense mouvement tournant, débordant la gauche française, poussant les Français vers l’est, les empêchant de se replier vers le Massif central, puis prenant Paris par l’ouest, avant de revenir sur l’armée française coupée de ses arrières.
Ça, c’est la théorie. Et en théorie, certains disent que c’est génial. Mais en pratique, c’est un nid de failles. D’abord, en matière d’opérations, de déploiement et de logistique, le mémorandum ne donne absolument aucun détail.
C’est un plan sur la comète, une vue de l’esprit. Ensuite, Schlieffen méprise complètement ses adversaires. Il ne prend en compte ni la mitrailleuse, ni le fusil à tir rapide, ni le réseau ferroviaire français qui permet un déploiement rapide. Il ignore même le vide logistique une fois ses troupes engagées profondément en territoire ennemi.
Il envisage bien une motorisation, mais la technologie des camions et des moteurs est loin d’être mature, et les investissements seraient colossaux. Et puis, politiquement, c’est une catastrophe annoncée. Passer par la Belgique, c’est s’aliéner la Grande-Bretagne, qui est liée par un traité garantissant la neutralité belge. C’est se rajouter un ennemi supplémentaire.
Bon, il faut dire que la politique navale allemande, qui augmente massivement le tonnage de la flotte pour en faire la deuxième du monde, a déjà tendu les relations avec les Britanniques. Pour les Allemands, la Grande-Bretagne soutiendra de toute façon la France. Alors, pris pour pris, autant passer par la Belgique. Ce qui n’empêche pas Schlieffen de minimiser complètement l’action des troupes britanniques, et je vous parle même pas des Russes, qu’il voit comme des amateurs suite à leur défaite contre les Japonais en1905.
Bref, faut vraiment abandonner l’idée d’un Plan Schlieffen génial. C’est un plan parcellaire, qui méprise ses adversaires, et qui va lier les mains à ses successeurs. Malgré tout, Schlieffen révise son plan jusqu’en 1912, même après sa retraite. Il va jusqu’à proposer de ne mettre aucune réserve face à la Russie et de transférer une partie de la droite sur la gauche pour attaquer la France aussi par l’est, un peu sur le modèle de la bataille de Cannes, où Hannibal avait encerclé les Romains.
Mais ça, c’est une autre histoire. Ce qui compte, c’est que son successeur, von Moltke le Jeune, va devoir faire quelque chose de ce plan. Et là, on touche au cœur du problème. Moltke le Jeune, l’oncle de celui qui nous a déjà occupés sur d’autres sujets, se retrouve avec un plan rigide, imprécis logistiquement, et qui ignore les réalités politiques.
Mais il n’a pas beaucoup mieux à proposer. Il fait le même constat : il faut vaincre la France rapidement. Le temps est LA donnée centrale. Alors, il s’attelle à rendre le plan plus réaliste, sans jamais remettre en cause l’idée centrale.
En 1911, il supprime le passage par les Pays-Bas. Selon lui, et ce n’est pas idiot, la neutralité de ce pays est vitale pour garder une porte d’entrée commerciale neutre sur la mer, essentielle aux importations allemandes. Mais cette suppression impose aux troupes devant traverser la Meuse d’opérer dans un couloir bien plus étroit, ce qui les ralentit sensiblement. Et ça, ça a deux conséquences majeures.
D’abord, la réduction de l’aile droite allemande à 600 000 hommes, pour pouvoir renforcer le centre et la gauche, dont une attaque n’est envisagée qu’en cas de faiblesse française en Lorraine. Ensuite, la nécessité d’une attaque surprise des fortifications de Liège, car il faut prendre et contrôler ce passage le plus vite possible pour lancer les manœuvres principales. Beaucoup d’analystes ultérieurs pointeront du doigt la «dilution» du Plan Schlieffen par Moltke. En réduisant la force de l’effort principal, en limitant l’espace de manœuvre, en ménageant les Pays-Bas et en augmentant la capacité de résistance en Lorraine, il aurait empêché la réussite du plan original.
Mais comme on l’a vu, ce plan était trop rigide et trop imprécis pour réussir tel quel. Moltke, lui, a au moins le mérite d’avoir essayé de le rendre applicable. Il fait préparer le déploiement, renforce les réserves de munitions, donne des instructions au centre et à l’aile gauche en fonction de l’attitude française, et surtout, il planifie avec plus de précision les étapes de l’invasion, notamment le nœud central qu’est la forteresse de Liège. Là où on pourrait vraiment le questionner, c’est dans ses choix politiques.
Parce que le Plan Schlieffen, dans ses conséquences, piège littéralement l’Allemagne. Jusqu’en 1913, il existait un plan de déploiement orienté uniquement contre la Russie, le «Plan Host of March». Mais ce plan est abandonné, pour deux raisons principales. D’abord, le réseau ferroviaire à l’est semble trop peu développé.
Ensuite, il n’y a plus vraiment d’espoir quant à la neutralité de la Grande-Bretagne et de la France en cas de conflit avec la Russie. Et cet abandon réduit drastiquement la capacité de l’armée allemande à s’adapter à la politique civile. Désormais, quoi qu’il arrive, l’armée allemande se déploiera selon le Plan Moltke-Schlieffen, en vue d’une invasion de la Belgique et de la France en 42 jours. C’est un des éléments déterminants de l’enchaînement de la crise de juillet1914.
Une fois la mobilisation allemande ordonnée, son déploiement rend impossible toute adaptation. Pendant un temps, la neutralité française semblait encore possible. Mais quand le Kaiser demanda à Moltke de redéployer toute l’armée contre la Russie seulement, celui-ci se décomposa littéralement. Ben oui : mobiliser des millions d’hommes et leur matériel, ça ne s’improvise pas.
C’est trop tard. D’autant plus que le plan dépend de la prise rapide et surprise de Liège, où chaque minute compte. Il faut lancer les opérations dès que la guerre devient une évidence. Et pour ne rien arranger, une des hypothèses du plan, la lenteur du déploiement russe, est en train de devenir caduque.
Les Russes ont appris de leur défaite de1905 contre les Japonais. Leur réseau ferré sera modernisé et opérationnel d’ici 1916-1917. À partir de cette date, leur déploiement rapide sera beaucoup plus menaçant. Pour les militaires allemands, au premier rang desquels von Moltke le Jeune, la crise de juillet1914 est vue comme LA dernière occasion.
Ce sera la guerre maintenant, ou jamais. Il met donc la pression sur les politiques. Le Plan Schlieffen leur force la main : dans deux ans, il sera inopérant. La vitesse et la surprise sont les clés de sa réussite, et il n’y a pas d’alternative.
La réalité du point de vue militaire a pris de court celle des politiques. Et nous, simples soldats, on a payé les frais de cette fuite en avant. On est partis en chantant, persuadés d’être rentrés pour les vendanges. On est revenus, ceux qui sont revenus, des années plus tard, brisés, vieillis avant l’heure, hantés par les tranchées et les obus.
Les deux camps se sont enfermés dans leur vision anticipée, angoissée de la guerre à venir. Ils s’y sont préparés avec leurs fantasmes, et ils s’y sont engagés en se croyant prêts. Le résultat : un choc indescriptible, une saignée que personne n’avait vraiment anticipée. La guerre était prévue, mais à la mi-1914, elle n’était pas attendue.
Les armées ont pris la main avec leurs plans de guerre et leurs rêves de victoire. Et nous, dans les tranchées, on a découvert la vérité : personne ne contrôlait plus rien, et les plans, tous les plans, étaient morts dès le premier tir. . .
[Musique] [Applaudissements] [Musique]


