On m’a volé ma maison. Un inconnu s’y est installé, et quand j’ai voulu protester, on m’a répondu par la force. Mais je ne suis pas du genre à baisser les bras. On m’a dit que je ne pouvais rien…

On m'a volé ma maison. Un inconnu s'y est installé, et quand j'ai voulu protester, on m'a répondu par la force. Mais je ne suis pas du genre à baisser les bras. On m'a dit que je ne pouvais rien...

Aujourd’hui, nous allons aborder un sujet sensible, comme souvent dans les guerres asymétriques, mais qu’on le veuille ou non, cela a eu lieu. Gardez bien en tête que nous cherchons à comprendre. Nous allons parler des colonnes légères et des razzias à travers la troisième campagne contre Abdelkader, de 1839 à 1847. Cette campagne est une des étapes clés de la conquête de l’Algérie par la France, que l’on étale en plusieurs épisodes de 1830 à 1902.

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Pour bien en parler, il nous faut revenir au début de cette conquête, voire même à l’état de l’Algérie avant l’arrivée des Français. Techniquement, c’est le dey d’Alger qui gère un territoire très décentralisé. Il n’a que très peu d’emprise sur l’intérieur des terres. Le gouvernement du dey d’Alger est vassal de l’Empire ottoman, même si ce dernier intervient très peu dans ses affaires.

Le dey a en réalité un pouvoir faible. Le territoire de l’Algérie n’a pas, contrairement au Maroc ou à la Tunisie, une conscience nationale encore véritablement constituée à l’époque. C’est un territoire doté de quelques villes moyennes, mais majoritairement rural. L’organisation sociale est plutôt celle de tribus très soudées, nomades dans les plaines et sédentaires mais très éparses dans les montagnes.

On comprend donc qu’en dehors des centres de pouvoir que sont ces villes, le dey n’a pas véritablement d’emprise territoriale. L’Algérie est donc assez divisée. En 1827, la France, alors sous la Restauration, commence à lorgner sur la côte algérienne. Elle le fait pour plusieurs raisons : reprendre un cycle d’expansion après l’aventure napoléonienne, essayer d’augmenter son emprise commerciale sur la Méditerranée, et en même temps mettre un terme à la piraterie barbaresque.

Le contexte est favorable : les Ottomans, trop aux prises avec des Russes particulièrement envahissants, ne peuvent pas intervenir. Les Britanniques se concentrent sur la sécurisation de leurs colonies en Inde et ne voient pas d’un mauvais œil la fin de la course barbaresque en Méditerranée. Après une sombre affaire de dette contractée par la Révolution auprès du dey, la tension monte. En plus, ce dernier tape un consul de France avec sa mouche, une outrecuidance qui vaut bien un casus belli.

Bref, après blocus et bombardements d’Alger, la France se résout à l’intervention. En 1830, les Français débarquent, prennent Alger assez facilement, mettant un terme au régime du dey. Reste que les beys conservent leur pouvoir local, ce qui donne un certain nombre de campagnes et de reflux, en faisant émerger principalement deux pouvoirs : le bey de Constantine à l’est et l’émir Abdelkader à l’ouest. Il faut bien comprendre qu’initialement, les opérations françaises n’avaient pas pour but de prendre le contrôle de la totalité du territoire.

Tout au plus voulaient-ils pouvoir s’installer sur la côte et dans les principales villes. En faisant chuter le dey, les Français se sont servis dans son trésor, rapportant pas mal d’argent à la couronne française, mais n’ont gardé aucune structure administrative. Le contrôle du territoire est donc compliqué. Le bey de Constantine gêne parce que les Français veulent Constantine, mais Abdelkader, lui, est d’abord vu comme une aubaine pour stabiliser la région et avoir un interlocuteur privilégié.

D’où une paix relative, et même des livraisons d’armes. Sauf que l’émir a pu fonder son État en commençant par un appel au djihad contre les Français pour les pousser à la mer. Abdelkader, après un autre conflit autour de Tlemcen, s’évertue à développer son État. Il doit se rendre à l’évidence : il n’aura jamais une armée capable de combattre celle des Français.

Finalement, le temps joue en sa défaveur. En 1839, il reprend le djihad. De leur côté, les Français ont bien changé d’avis : ils ont décidé de prendre la totalité du territoire algérien. Le conflit est donc inévitable, et les Français sont prêts à s’investir dans le projet.

En effet, abandonner maintenant serait un problème de prestige majeur, et les Britanniques pourraient occuper l’espace laissé vacant rapidement. Quand Abdelkader engage le combat, il ne le fait pas par une campagne ouverte, au grand dam des Français. En effet, les Français espéraient qu’en le laissant se renforcer, il ferait d’Abdelkader le chef d’une armée classique. Au lieu de ça, ce dernier s’engage dans une guerre d’embuscades et crée une capitale et une arme nomade : la smala.

La campagne s’engage. Elle est rude pour ce dernier, qui repousse installations de colons et fortins dispersés des Français. Leur logistique est très coûteuse, et les efforts de protection de la Mitidja engagent la majorité de leurs forces. En 1840, Abdelkader reste insaisissable et porte la menace partout, excepté autour des grandes villes.

C’est alors que Louis-Philippe et son parlement décident d’investir plus de moyens. Il nomme Bugeaud à la tête des opérations. Ce général, vétéran des guerres napoléoniennes, a une expérience assez unique puisqu’il a combattu les guérilleros espagnols et a déjà eu affaire à Abdelkader. Pour les moyens, ils vont lui en donner : jusqu’alors, les effectifs n’ont jamais dépassé 60 000 hommes, Bugeaud en obtient 75 000 et finit la campagne avec une centaine de milliers d’hommes.

En comparaison, Abdelkader a 10 000 hommes plus les soutiens des tribus, ce qui est impossible à évaluer. Et c’est là que nous devons parler de la stratégie globale de Bugeaud, qui se fonde sur deux outils : les colonnes légères et la razzia. Bugeaud a majoritairement des fantassins professionnels armés de fusils à canon lisse. Tactiquement, il sait que ces derniers sont inadaptés et inférieurs à ses adversaires lors des petits engagements.

Mobiles, ils souffrent du climat et des maladies. Leur vraie force réside dans leur discipline, leur masse et leur emploi de l’artillerie. Il doit donc éviter de les diviser, les rendre rapides, tout en ayant la nécessité d’occuper le terrain ou au moins d’étouffer Abdelkader en privant ses soutiens de leurs ressources. Pour ce faire, il réorganise ses troupes en abandonnant bien des lourdeurs des théâtres européens.

Il allège ses troupes, renforce les unités d’éclaireurs, abandonne toute cavalerie lourde, recrute des tirailleurs locaux, n’emporte que de l’artillerie légère à dos de mulet, et surtout organise ses hommes en petites colonnes ne dépassant jamais 5 000 hommes. D’un point de vue européen, c’est laid, mais en combat ouvert, ses troupes sont supérieures. Il évite donc de créer des corps trop gros car trop lents. Les colonnes légères peuvent ainsi opérer à plusieurs, ratissant une zone et se rejoignant régulièrement pour éviter de s’éparpiller.

Ainsi peuvent-elles quadriller les espaces adverses, traquer leur ennemi et surtout le maintenir sous une pression constante qui le libère de bien des menaces, lui permettant d’organiser sa logistique et d’augmenter son contrôle du territoire. Pour autant, les colonnes légères ne suffisent pas. Bugeaud sait que les troupes d’Abdelkader peuvent parfaitement échapper à son ratissage. Aussi faut-il que cela leur coûte que d’éviter le combat.

C’est pour ça que les Français emploient de manière systématique les razzias, et là on rentre dans le froid calcul militaire qui libère une violence déraisonnée. La razzia, c’est la prise par surprise d’un village ou d’une tribu dont le but est de piller dans le but de prendre récoltes et bétail et de brûler le reste. Si d’ordinaire les exactions sont monnaie courante dans la guerre, elles sont plutôt le fait de troupes mal encadrées, et de ce point de vue, celles d’Abdelkader ne sont pas en reste. Mais ici, les razzias sont organisées de manière méthodique et ordonnée.

Le but avoué est de soumettre par la peur et de séparer les populations de leurs ressources. Gain non négligeable, le butin peut permettre de compenser les difficultés logistiques françaises. Mais déjà, ces méthodes relèvent de ce qu’on appelle des crimes de guerre, sachant que le parlement français a fortement critiqué Bugeaud sur ce point. Cela a surtout créé une nouvelle vague d’exactions allant bien plus loin que la razzia, devenue norme.

Cela donne ce qu’on appelle les enfumades. Plusieurs m# mises en scène assez macabres auront également lieu avec les corps, notamment les têtes et les oreilles des victimes. Toujours est-il qu’à la fin, Bugeaud arrive à ses fins. Résolument offensive, la stratégie française donne des résultats sur le terrain.

Dès 1842, Bugeaud a poussé Abdelkader vers le sud. Pour s’organiser, il crée trois lignes, d’est en ouest, reliées par télégraphe optique pour coordonner et organiser les opérations des colonnes. Le télégraphe optique ou aérien est un sémaphore avec une liste de signaux. Bref, même si Abdelkader a eu l’intelligence de mettre ses réserves en retrait au sud-ouest, les colonnes légères de Bugeaud l’empêchent de perturber les lignes logistiques françaises du fait des pressions qu’elles exercent.

Petit à petit, piégée
e, c’est en mai 1843 que la smala est découverte par une colonne et mise à sac. Début 1844, il ne reste presque plus rien de l’armée régulière d’Abdelkader, qui se réfugie au Maroc où il est soutenu. Là, la tension ne peut que monter entre le Maroc et la France. Après des tentatives diplomatiques, Bugeaud simplifie l’équation : il se rue sur l’armée marocaine à la frontière, et là, à la bataille d’Isly en 1844, avec un bombardement naval de Tanger et de Mogador, le Maroc accepte le traité de Tanger qui met Abdelkader hors la loi.

Pendant ce temps, ce dernier est loin d’être vaincu. Avec mille cavaliers et en profitant des soulèvements d’un territoire mal maîtrisé par les Français, il arrive à travers des incursions à faire durer le conflit jusqu’en décembre 1847, où il finira par se rendre. Par diverses incursions, il parvient tout de même à détruire une colonne à Sidi Brahim et a menacé brièvement Alger. Ainsi, in fine, la victoire revient à Bugeaud même si son bilan est clairement négatif d’un point de vue humain, militaire, économique et politique.

Pour bien comprendre le poids que représentent ces campagnes et en même temps en tirer toutes les leçons, il faut bien avoir en tête ses objectifs. Pour ce qui est de battre Abdelkader et de contrôler le territoire, c’est bon, et encore, cela a coûté cher. Par contre, pour ce qui est de créer une zone de colonisation où pourront se développer des activités, on en est loin. Déjà, militairement, la campagne a fixé pendant six ans entre un tiers et un quart de toute l’armée française, ce qui a bien inquiété la France en cas de crise européenne.

Et Bugeaud a été bien en peine de voir le Maroc définitivement abandonné par Abdelkader, ce dernier se rendant un petit peu avant que Bugeaud ne soit muté. Les razzias, si elles ont donné un contrôle territorial, ont surtout nourri la peur et la rancœur qui ont jeté dans les bras de la lutte anti-française à peu près tout le monde, ce qui explique la durée du conflit et qui sème les graines de bien des soulèvements qui vont suivre. D’un point de vue humain, la campagne est une catastrophe. On évalue à 50 000 les pertes dans l’armée française de 1840 à 1847, notamment dues aux fatigues et aux maladies.

Les pertes de combattants algériens sont sûrement supérieures, mais impossibles à évaluer. Pour la population, par contre, l’estimation est de 400 000 morts entre 1830 et 1856 pour une population initiale de 3 millions d’habitants. Les razzias, au-delà des morts directs, ont surtout complètement désorganisé le tissu économique et social de la région, créant migrations, famines et maladies. Cela nous amène aux conséquences économiques qui nous font dire qu’en réalité, il ne reste plus grand-chose, ce qui a énormément ralenti le développement d’une colonie autonome.

Et encore, le vide créé aurait pu servir les colons si ces derniers avaient pu s’installer avec le soutien des populations. Mais là encore, en fait, on touche là au cœur du problème : les colonnes légères et les razzias de Bugeaud ont rendu toute collaboration avec la population algérienne impossible. La tenue du territoire est tellement dépendante de la présence de l’armée que seuls quelques points de la côte pourront véritablement se développer avant 1870. En témoigne cette carte où l’on différencie l’administration civile de l’administration militaire.

On peut bien parler des bureaux arabes, tentative de rentrer de manière plus douce en contact avec la population pour en tirer renseignements et soutien, mais les efforts sont dérisoires, à raison d’une trentaine de bureaux arabes chacun doté de cinq exécutants. Les colons n’osent pas s’aventurer plus loin, et nombre de militaires sont nécessaires pour conserver ne serait-ce qu’un semblant de paix. Et bien des soulèvements parfois très violents éclatent. Même la transition militaire-civile de 1870 donnera lieu à une nouvelle vague de soulèvements et une nouvelle campagne de pacification particulièrement meurtrière.

Bref, si les colonnes légères et les razzias ont effectivement donné victoire et territoires, elles ont surtout empêché la création d’une paix durable et ont créé au passage des épisodes horribles et inutiles. Mais quand tu parles de paix durable, les colonisés peuvent parfaitement à tout moment se soulever contre leurs colonisateurs, c’est normal. Oui, mais d’autres méthodes militaires vont apparaître qui, au-delà de conquérir, vont surtout créer une assimilation du territoire et des populations, mais nous y reviendrons.

C’est la fin de cet épisode, je vous remercie de m’avoir écouté et je vous souhaite une bonne journée.