« Allez, fais pas la tête. Reviens. Non, non, mais c’était un coup de malchance, c’était joli cette armée. »
« Franchement, tout ça parce qu’on s’est un peu endettés ?

Un peu endettés ? »
« J’aime pas quand t’es comme ça. »
« On a triplé nos impôts, engagé la totalité de notre élite militaire, détérioré toutes nos relations diplomatiques… et tout ça pour que tu me crées une armée que tu es allé gâcher sur un coup de tête, dans une bataille que tu pouvais pas gagner. »
« Oui, non, mais forcément présenté comme ça… »
« Ah non, mais t’inquiète pas.
Nos voisins, ils vont venir réclamer leur dû. Et s’ils le font pas, ce sera pour venir se servir, parce qu’on a plus rien. »
« N’empêche, moi je dis : fallait tenter. »
Aujourd’hui, nous allons parler d’une bataille un peu particulière, pour aborder la notion même de bataille comme appartenant à un tout.
Si jusqu’alors nous nous sommes habitués à contextualiser afin de comprendre la raison des combats ainsi que leurs conséquences, ici, je vous propose d’aller un peu plus loin. Nous allons ensemble détricoter l’objet « bataille » pour mieux le questionner, et essayer de voir pourquoi il est si aisé à comprendre, mais aussi pour montrer tout ce qu’il cache en focalisant notre attention sur lui. En bref, nous allons essayer de voir quel effet a l’idée même de penser les combats comme résolus à travers la bataille. Nous allons donc parler de la bataille de Oued El-Makhazine, aussi appelée bataille d’Alcácer Quibir ou bataille des Trois Rois.
C’est la bataille parfaite pour parler des effets de l’idée de bataille isolée, aux résultats très clairs, avec des acteurs aux volontés définies et, surtout, aux conséquences dantesques. Cette bataille a opposé les Portugais aux Marocains en 1578. Comme d’habitude, il convient de parler du contexte. Mais pour cette fois, nous allons tenter d’aller un peu plus loin en présentant ses acteurs et en élargissant notre compréhension de ses enjeux.
Commençons par le sultanat du Maroc. Pour comprendre la raison officielle du conflit, il faut parler dynastie. Ce n’est pas trop « matazoté », mais là, je dois bien admettre qu’on doit y passer. Le sultanat du Maroc est alors dominé par la dynastie saadienne, qui en a à peu près terminé dans sa lutte de pouvoir contre la dynastie wattasside.
La règle de succession saadienne est un peu particulière : à la mort du souverain, ce n’est pas son fils mais le doyen de la famille qui doit récupérer le titre. Cela a l’intérêt de mettre la personne la plus expérimentée sur le trône, mais ça crée aussi quelques tensions dans les fratries. À la mort de Mohammed Ech-Cheikh en 1557, ce dernier n’ayant pas de frère, c’est son fils aîné qui récupère le pouvoir : Abdallah El-Ghalib. Ce dernier a trois frères.
Préférant voir la couronne passer entre les mains de son propre fils, il cherche à les tuer. Ces derniers fuient le pays. Ainsi, à la mort d’El-Ghalib, son fils Mohammed Al-Mutawakkil prend le pouvoir avec le soutien d’une partie de la noblesse. Mais une partie seulement, car selon la règle saadienne, c’est à son plus vieux frère de lui succéder.
Or, il en a encore deux bien vivants. C’est donc Abdelmalek qui devrait être le nouveau sultan du Maroc. Ce dernier, avec une aide des Ottomans sur laquelle nous reviendrons, parvient à renverser Al-Mutawakkil en 1576 et récupère le trône. Et c’est ce cadre de dispute de succession qui justifie l’intervention du Portugal.
En effet, Al-Mutawakkil n’abandonne pas l’idée de régner sur le Maroc. Bien que sévèrement battu, il se tourne donc vers l’Espagne, puis vers le Portugal. On le voit déjà : en une seule analyse dynastique, on a quatre pays impliqués. Il nous faut ici creuser pour en comprendre les causes.
Le Maroc, après une phase de division, commence à reprendre pied d’un point de vue économique et technologique. Mais il a trois voisins quelque peu envahissants : l’Espagne, qui a réussi à prendre quelques ports sur la côte maghrébine ; le Portugal, qui tient plusieurs villes marocaines, notamment Ceuta, Tanger et Mazagan ; et l’Empire ottoman, qui a mis la main sur Alger et a même tenté d’avancer au Maroc. Ce dernier est donc pris dans le jeu géopolitique d’influence, notamment dans le cadre de l’opposition entre les Habsbourg et les Ottomans. Le Portugal, de son côté, est à l’apogée de sa puissance commerciale.
Son empire s’étend du Brésil aux Indes orientales. Mais le roi Sébastien, jeune monarque de 24 ans, est obsédé par une idée : la croisade. Élevé dans une ferveur religieuse extrême, il ne rêve que de gloire militaire et de combat contre les infidèles. Le Portugal a besoin de contrôler des ports clés au Maroc pour sécuriser ses routes commerciales vers l’Afrique et l’Inde.
Une intervention au Maroc semble donc être l’occasion rêvée de combiner ambitions stratégiques et idéaux de croisade. Les préparatifs de l’expédition sont colossaux. Sébastien engage une grande partie des finances du royaume, lève une armée massive et vide les forteresses portugaises du Maroc de leurs garnisons pour renforcer ses troupes. Il fait également appel à des mercenaires allemands, italiens et castillans.
Le Portugal, un petit pays d’à peine un million d’habitants, met sur pied une armée estimée entre 20 000 et 30 000 hommes, dont une grande partie de la noblesse du royaume. Cette mobilisation massive a des conséquences désastreuses sur l’économie portugaise. Les impôts sont triplés, l’endettement public et privé explose, et le royaume se vide de ses forces vives. Mais Sébastien, aveuglé par son ambition, ne veut rien entendre.
Pendant ce temps, au Maroc, Abdelmalek, le sultan en place, n’est pas dupe. Il sait que l’invasion portugaise est imminente. Mais il est malade, gravement malade, et son état se détériore de jour en jour. Il décide tout de même de mener la lutte et de faire front à l’envahisseur.
L’armée marocaine est hétérogène mais bien organisée. Elle est composée d’unités régulières, de tribus fidèles, de contingents andalous, de renforts ottomans avec de l’artillerie et des arquebusiers, et d’une puissante cavalerie. L’utilisation des armes à feu est bien maîtrisée, et les Marocains ont l’avantage de connaître le terrain. Les deux armées se rencontrent près de la rivière Oued El-Makhazine, dans le nord du Maroc.
Les Portugais, fatigués par une longue marche sous la chaleur, se retrouvent dans une position délicate, face à une armée marocaine supérieure en nombre et plus manœuvrable. Les Portugais, en sous-nombre et moins mobiles, se forment en carré. À l’avant-garde, les meilleures infanteries : les aventuriers, les Allemands et les Castillans, flanqués d’arquebusiers de Tanger et d’Italie. Sur les côtés et les arrières, les terços portugais, également appuyés par des arquebusiers.
Au centre, la masse des civils et les chariots de convoi. À gauche, la cavalerie la plus lourde avec le roi Sébastien à sa tête, devant couvrir le flanc. À droite, un autre détachement de cavalerie lourde, avec sur sa droite arrière les troupes locales amenées par Al-Mutawakkil. L’artillerie est déployée au centre.
En face, les Marocains, ayant dans l’idée d’encercler leur adversaire et surtout de les couper de la rivière Oued El-Makhazine, déploient leur infanterie en croissant inversé sur deux lignes. Leurs canons sont placés devant, tandis que la masse de cavalerie est concentrée sur les ailes, avec les arquebusiers montés sur la droite. Si la posture portugaise semble défensive, il ne faut pas se tromper : ce carré est vu à l’époque comme la meilleure synthèse possible entre une volonté offensive d’aller vers l’avant et une capacité de réaction sur tous les flancs. Il est pensé pour être mobile, loin des carrés régimentaires de l’époque napoléonienne.
La bataille commence par un échange d’artillerie sans grand intérêt. Les Portugais avancent doucement, tandis que la cavalerie marocaine s’avance, marquant de plus en plus un encerclement à venir. S’ensuit un mouvement offensif par le terço des aventuriers, suivi de la cavalerie de la droite portugaise. Sébastien, de son côté, se décide à charger la droite marocaine et à engager le combat.
Cette bataille n’est pas vraiment le fruit d’un plan tactique entièrement mûri, surtout du côté des Portugais. Sébastien avait spécifié qu’il prenait le commandement suprême. Aussi, lorsqu’il se lance dans les combats, l’armée ne reçoit plus aucun ordre. On se retrouve dans une bataille où chaque corps se débrouille un peu comme il peut et manque souvent d’initiative.
La charge des aventuriers, si elle culbute dans un premier temps l’infanterie marocaine, reste un corps isolé qui manque d’élan. Une fois les rangs reformés, les Marocains contre-attaquent avec leur deuxième ligne contre des troupes isolées du reste de leur armée. La cavalerie censée les soutenir est également coupée des autres corps portugais. Les Marocains montés finissent, dans le même temps, leur encerclement et commencent à tirailler les terços portugais, inexpérimentés et prompts à la panique.
Ces derniers protègent mal leurs arquebusiers et en sont réduits à subir le feu marocain. Le cercle se resserre et les Marocains augmentent petit à petit la pression. Les canons portugais finissent même par être capturés, tandis que la cavalerie portugaise, à droite comme à gauche, enchaîne les charges infructueuses. La panique finit par s’emparer de l’infanterie portugaise, qui perd toute formation et, privée de voie de repli à travers la rivière, se rend ou se fait massacrer.
La défaite est extrêmement claire. L’armée portugaise se vaporise entièrement. Très peu de personnes parviendront à retourner à Arzila. On estime que les Portugais ont perdu entre 8 000 et 10 000 personnes, plus 17 000 prisonniers civils.
Sachant que ce sont les meilleures troupes qui ont refusé de se rendre, ce sont elles qui font les pertes. Les trois quarts des nobles présents à la bataille meurent, ce qui est un désastre pour le tissu social portugais. Les Marocains accusent, de leur côté, environ 5 000 morts. Mais il faut tout de même souligner un aspect très particulier pour ce qui est des pertes dans cette bataille.
En effet, des trois rois engagés dans la bataille, en ajoutant Al-Mutawakkil à Sébastien et à Abdelmalek, aucun ne survit. Abdelmalek, rincé par la campagne et sa maladie, meurt pendant la bataille. Al-Mutawakkil s’enfuit et se noie dans la rivière. Quant à Sébastien, on ne sait pas trop.
N’ayant visiblement jamais accepté de se retirer, il est certainement mort dans une de ses charges, son corps ne sera jamais avec certitude retrouvé. Cette triple mort, au-delà de donner son surnom de « bataille des Trois Rois », va avoir des conséquences assez nombreuses. Du côté marocain, la crise dynastique est de fait résolue, et c’est le petit frère des deux précédents qui récupère la couronne : un certain Ahmed Al-Mansour, considéré aujourd’hui comme un des monarques majeurs du Maroc et de sa construction moderne. Ce dernier s’empressera de légitimer son règne en se faisant reconnaître sultan par les chérifs de La Mecque.
Ce qui fera que le Maroc ne profitera pas vraiment de cette victoire pour s’assurer une stabilité intérieure et continuer à réformer l’État et l’armée. Al-Mansour va même relancer une alliance défensive, puis son règne s’oriente surtout vers des politiques intérieures ou des conquêtes au-delà du Sahara. Cette victoire donne surtout aux Marocains un prestige nouveau auprès des cours européennes, qui commencent à interagir avec eux, ce qui renforce sa position indépendante vis-à-vis des Ottomans. Arrangeant les affaires de l’Espagne.
Et du côté portugais ? La perte d’une bonne partie de sa noblesse, son endettement généralisé tant au niveau public que privé, ainsi que les nouvelles demandes financières afin de pouvoir payer la rançon des 17 000 prisonniers, vont faire rentrer le pays dans une crise sociale et économique assez grave. Les forteresses du Maroc portugais ayant été vidées de leurs garnisons par la campagne, ils devront même demander en urgence l’envoi de renforts de troupes par les Espagnols, diminuant encore plus leur assise dans la région. Côté prestige, inutile de vous dire que peu de monde y croit en Europe.
Et tout cela va prendre une résonance particulière avec la crise dynastique ouverte par la mort de Sébastien. Cette dernière va mettre le pays dans une situation particulièrement chaotique. Tout d’abord, du fait de l’incapacité à retrouver le corps du roi, de nombreux Portugais ne croient pas à cette mort. On verra apparaître pas moins de quatre faux Sébastiens jusqu’en 1603.
Pourtant, ce n’est pas faute du pouvoir d’avoir tenté de faire accepter cette mort. On peut facilement dénombrer une dizaine d’enterrements symboliques afin de faire accepter la transition et de pouvoir enfin passer la couronne. Couronne qui tombe d’ailleurs entre les mains du dernier membre de la dynastie de Sébastien : le cardinal Don Enrique, âgé de 66 ans. Or, un cardinal n’est pas censé avoir d’enfant.
Et après lui, on ne sait pas trop. Son couronnement lance surtout tout un jeu d’intrigues politiques et diplomatiques afin de connaître le futur roi du Portugal. Une bonne crise dynastique, en somme. On peut compter trois prétendants : Catherine de Bragance, Antoine prieur de Crato, et Philippe d’Espagne.
Et l’affaire est loin d’être entendue pour Philippe II. Un pays comme le Portugal, alors considéré comme puissant, ne se laissant pas mettre sous tutelle par son voisin comme ça ? Oui, mais voilà. Philippe II, usant de son réseau diplomatique et se plaçant adroitement dans les intérêts des élites portugaises, parvient à prendre le dessus du vivant du cardinal Enrique.
Il a aussi menacé d’intervenir militairement, vu que le Portugal n’avait plus d’armée ni même de nobles pour l’encadrer. C’était un argument à prendre en compte. Ici, il faut voir que l’état de délabrement avancé dans lequel le pays a été laissé, non pas par la bataille en elle-même, mais par les préparatifs de la campagne, a joué un rôle décisif dans la mise en place de la domination espagnole. Sans armée, sans noblesse, ruiné, désorganisé, ridiculisé, les élites portugaises craignent pour leur empire colonial et commercial.
Aussi, accepter de s’unir à l’Espagne, si cette dernière donne des garanties d’autonomie, semble être le moyen le plus sûr de s’assurer un soutien vital contre d’autres intérêts prédateurs, comme ceux de l’Angleterre, de la France ou de la nouvelle province unie. Aussi, malgré une tentative de résistance d’Antonio, seulement soutenue par les classes populaires et écrasée manu militari, Philippe II obtient la couronne du Portugal sous le nom de Philippe Ier. Ici, on voit bien que ce sont les élites locales qui acceptent cette union par intérêt. La population, elle, n’a jamais accepté cette mise sous tutelle qui durera 60 ans et qu’on nomme l’Union ibérique.
D’ailleurs, on notera que cette résistance va créer un mouvement sectaire, entre messianisme et catholicisme : le sébastianisme. En gros, l’idée selon laquelle le roi Sébastien reviendra pour sauver le Portugal, pour lui redonner son indépendance et sa grandeur. Une forme religieuse nationale particulière qui prendra une certaine ampleur au XVIIe siècle, renforcée par les faux Sébastiens. Et ce courant parviendra même à s’implanter au Brésil au XIXe siècle, avec une variation locale voyant dans Sébastien le futur sauveur du catholicisme monarchique, cette monarchie venant d’être abattue par un coup d’État républicain et laïque.
Bref, des conséquences à la pelle, mais ça arrive. Voilà, je pense qu’on a à peu près fait le tour. Faudrait pas que ça devienne une habitude, ces épisodes à rallonge. En plus, tu n’as même pas de leçon pour nous ?
Ah mais si, seulement cette dernière est plus d’historiographie que militaire. Qu’est-ce que tu racontes encore ? L’historiographie, pour faire simple, c’est la méthode de l’historien : l’ensemble des sources et de la bibliographie employé pour comprendre l’histoire, que ce soit celle d’un événement ou d’une réalité globale. Mais c’est aussi la manière de raconter l’histoire, la méthode avec laquelle on relie les faits entre eux pour expliquer un événement.
Et vous vous en doutez, avec une telle matière, il y aurait beaucoup, beaucoup, beaucoup plus de choses à dire. Ici, on va juste effleurer le sujet. Bon, et c’est quoi le rapport avec le Chmil ? Et bien, aujourd’hui nous nous sommes penchés sur plus de détails que d’habitude.
Nous avons creusé plus de faits afin de pouvoir relier la bataille à plus de domaines de son époque : économie, politique, organisation sociale, diplomatie, dynastie. On aurait pu faire un peu plus de religion, mais on en a déjà fait beaucoup. En tout cas, nous pouvons toujours aller plus loin dans la mise en contexte et dans notre travail pour relier ce même contexte à la bataille et en comprendre les conséquences. Bon, viens-en au fait, là.
Et bien aujourd’hui, j’aimerais vous transmettre que la bataille, en tant qu’événement, est aussi une vue de l’esprit, un concept qui ne doit pas effacer le reste. Attends, ne dis pas non plus que la bataille n’a pas eu lieu. Elle a bien eu lieu. Ils se sont battus dans un espace et un temps bien définis, et ça a eu des conséquences énormes, comme on vient d’en parler.
C’est vrai. Mais cela n’empêche qu’elle ne doit pas non plus devenir l’événement duquel tout a découlé. Bah, et la mort de Sébastien, ça n’a pas eu de conséquence ? Ah si, mais il faut bien se rendre compte que la crise dynastique était déjà bien présente.
Un noyau d’olive avalé de travers aurait eu le même effet. Bah non, tu disais toi-même que le pays était jeté dans un état de délabrement avancé du fait de la campagne. Du fait de la campagne et de sa préparation. La bataille n’aurait pas eu lieu, l’armée du Portugal se serait repliée au dernier moment, que cet état serait toujours là.
Et je ne te parle même pas du fait que le Portugal était déjà en train de lâcher prise, en témoigne les difficultés de ce pays à lever les moyens pour pouvoir mener cette expédition. Tu es en train de me dire que la bataille n’a aucun intérêt ? Pas du tout, voyons. Je dis simplement que par son pouvoir narratif et son côté résolutif, l’idée de bataille peut sembler séduisante, et encore plus quand on lui donne un accent épique.
« N’écoutant que son courage et son honneur, Sébastien s’élance vers la masse énorme de cavaliers marocains. Les Portugais, harassés, accablés, dos au mur, se battent comme des lions malgré tout. Et ce n’est qu’après un combat héroïque… »
Ah, ça, ça, j’ai compris. Mais du coup, l’historiographie, c’est quoi ?
C’est juste toi qui décides ? Ah bah non. C’est un domaine très riche, puisque chaque historien apporte son angle. En fait, l’historiographie, notamment militaire, a son histoire.
Oh non. Au XIXe siècle et jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’histoire militaire d’un point de vue historiographique est très tournée vers l’événement. Elle se concentre sur les batailles et les descriptions techniques des opérations, ce qui a un intérêt certain pour les militaires en formation, mais qui manque de profondeur historique. En France, on peut proposer que cela est renversé par l’école des Annales, qui critique cette approche.
On parle même d’histoire-bataille, dénomination assez péjorative. Apparaissent alors deux voies d’études de l’histoire militaire, pour simplifier. La première, issue de l’école des Annales, se désintéresse pas mal des combats pour se concentrer sur une approche plus sociale, qui étudie les effets du fait et de l’organisation militaire sur les sociétés. C’est un peu ce que nous avons fait dans la vidéo sur les canons et l’État, vidéo qui commence à un peu dater, d’ailleurs.
On notera que cette voie revient peu à peu vers les événements et les combats pour les inscrire dans un ensemble plus large, une forme de synthèse. La seconde voie, c’est celle anglo-saxonne des War Studies, qui continue à se pencher sur les opérations pour en tirer des leçons militaires, mais elle est enrichie par rapport à d’autres disciplines comme l’anthropologie ou les sciences politiques. Cela nous permet de comprendre les événements militaires à deux échelles : celle individuelle, à travers l’expérience du combattant, et celle stratégique et sociétale, qui permet de faire comprendre ce qui fait le rejet ou le soutien d’une guerre. Les militaires ayant toujours un certain intérêt pour cette matière, puisqu’ils y voient une très bonne méthode pour se former aux guerres à venir et mieux se préparer.
On peut voir ici leurs pattes, les War Studies se développant pour mieux comprendre les combats à une époque où les guerres asymétriques deviennent la norme. Mais une fois qu’on a dit tout ça, il nous faut discuter de l’intérêt de ces récits pour nous. En fait, l’historiographie étant aussi une manière de raconter l’histoire et d’agencer les événements, on intègre cette dernière de manière assez naturelle, ce qui encourage différents récits des mêmes événements qui ont plus ou moins d’influence auprès du public, car étant plus ou moins séduisants. Sur cette chaîne, par exemple, vous avez plutôt bien intégré cette manière d’avancer par étapes : contexte, campagne, bataille, conséquences, leçon.
On essaie donc d’avancer ensemble dans une compréhension de plus en plus poussée et technique de l’histoire militaire, tout en en profitant pour découvrir des contextes variés, tant temporellement que géographiquement. C’est une approche que nous pouvons discuter, qui évolue, et que j’essaie tant bien que mal de diversifier afin de pouvoir donner des leçons autant techniques que tactiques, stratégiques ou structurelles. Mais vous remarquerez qu’en échange, j’évite de me concentrer sur le détail des opérations ou sur des anecdotes. Bref, cette vidéo est une invitation à toujours avoir une approche critique de la manière dont on vous raconte un événement, tant sur cette chaîne qu’ailleurs.
Mais en attendant, tu pourrais résumer, toi, pour la bataille ? Tu veux qu’on retienne quoi ? Et bien, je pense que nous pouvons désormais acter que la bataille, en tant que concept et événement, ne doit pas cacher le reste de l’histoire. Et il faut toujours garder en tête qu’une bataille vient et s’inscrit dans un tout, un tout forcément indescriptible dans son entièreté, rendant de fait l’idée de bataille fort utile.
Bref, bien que séduisante, une bataille même aux conséquences dantesques ne doit jamais vous suffire pour expliquer le cours de l’histoire, dont notre compréhension est en évolution constante, même si c’est un outil important dont nous nous servons allègrement sur cette chaîne. Et voilà, c’est la fin de cet épisode. J’espère qu’il vous a plu. Ici, nous avons donc un peu parlé d’historiographie, et si ce sujet vous intéresse un peu plus, je pense que nous pourrons développer cette idée.
C’est pas comme si j’avais déjà plein d’autres boîtes, mais ma foi, c’est ouvert. En tout cas, je vous remercie de m’avoir écouté et je vous souhaite une bonne journée.


