« C’est le jour de la remise des diplômes de mon petit-fils, » ai-je annoncé à ma femme depuis la cuisine, un torchon sur l’épaule, pendant qu’elle préparait les mojitos pour la famille. Elle a souri sans lever les yeux, habituée à mes mille projets. Moi, j’ai enfilé ma chemise propre, celle que je garde pour les grandes occasions, et j’ai pris la route vers Bordeaux, le cœur léger, comme si je roulais vers une victoire personnelle. Mon petit-fils Grégoire, vingt-deux ans, diplômé en ingénierie, sortait de l’université avec un avenir tout tracé.

Je me suis rappelé la première fois qu’il avait marché, ses petites mains accrochées à mes doigts, puis ses années de fac, les nuits à réviser, les appels où il me disait « Papy, je gère ». Aujourd’hui, il était là, en costume, souriant devant le bâtiment moderne aux vitres teintées, entouré de BMW et de Mercedes garées en rang d’oignons. J’ai cherché une place, comme toujours, et j’ai fini par me garer un peu loin, sur un bout de trottoir près d’un platane. Pas grave.
J’ai marché vers l’entrée, la sueur au front malgré le matin frais, et j’ai vu ma fille Isabelle qui m’attendait, les bras croisés, avec ce regard que je connais trop bien. « Papa, t’es encore en retard, » a-t-elle lancé, mi-figue mi-raisin. J’ai ri, j’ai embrassé tout le monde, et je suis entré dans l’amphithéâtre bondé. Le directeur a appelé les noms un par un.
« Grégoire Martin, ingénierie informatique, mention très bien. » J’ai applaudi plus fort que tout le monde, les larmes aux yeux, pendant que Grégoire montait sur scène, son diplôme à la main, fier comme un coq. Ma femme m’a serré le bras, mes autres petits-enfants criaient, et j’ai senti que tout ce que j’avais fait dans ma vie — les tuyaux soudés, les nuits à réparer des chaudières, les heures passées à l’atelier — avait enfin un sens. Après la cérémonie, on est allés au restaurant, un endroit italien que ma fille avait réservé depuis des semaines.
Les tables étaient couvertes de nappes blanches, les verres remplis de limonade pour les enfants, et l’odeur de la pizza flottait dans l’air. Grégoire s’est assis à côté de moi, et il m’a dit : « Papy, sans toi, je n’y serais jamais arrivé. » J’ai failli pleurer dans mon assiette, alors j’ai pris une grande gorgée de vin rouge pour me donner une contenance. Mais à la fin du repas, Isabelle s’est levée, a tapé sur son verre, et a annoncé que Grégoire partait travailler à Paris, dans une grande entreprise de conseil.
« C’est une belle opportunité, » a-t-elle dit, les yeux brillants. J’ai hoché la tête, même si mon cœur s’est serré. Paris, ce n’est pas à côté. Je me suis tourné vers Grégoire, et il a baissé les yeux, un sourire gêné aux lèvres.
« Papy, je te promets, je viendrai te voir souvent. »
Je n’ai rien dit tout de suite. J’ai regardé ma femme, qui essuyait une miette sur la nappe, puis j’ai sorti une petite enveloppe de ma poche intérieure. Je l’avais préparée la veille, tard dans la nuit, pendant que tout le monde dormait.
Je l’ai posée devant Grégoire, sans un mot. Il l’a ouverte avec précaution, et j’ai vu ses yeux s’agrandir quand il a découvert les billets à l’intérieur. « Papy, c’est trop, » a-t-il soufflé. « C’est pour ton installation à Paris, » ai-je répondu.
« Un plombier, ça sait que les tuyaux, mais ça connaît aussi la vie. »
Tout le monde a ri, et la soirée s’est terminée dans une chaleur douce, entre les embrassades et les promesses de se revoir bientôt. Sur le chemin du retour, ma femme s’est endormie sur mon épaule, et moi, j’ai roulé en silence, les phares éclairant la route vide. Je pensais à Grégoire, à son futur, à ces centaines de kilomètres qui nous sépareraient bientôt.
Deux jours plus tard, alors que je rangeais l’atelier, mon téléphone a sonné. C’était Grégoire. « Papy, j’ai une nouvelle qui va te plaire. »
J’ai souri, posant mon tournevis sur l’établi.
« Dis toujours, mon grand. »
Il a pris une inspiration, puis il a lâché, d’une voix que je ne lui connaissais pas :
« Je ne pars pas à Paris. Je reste ici.
»
J’ai serré le téléphone si fort que mes jointures ont blanchi.


