Pendant vingt-trois ans, j’ai porté l’habit pastoral. J’ai prêché la pureté, la fidélité, la sainteté. Mais aujourd’hui, après avoir gardé ce secret si lourd en moi pendant plus de deux ans, je dois enfin révéler ce qui se passe réellement une fois que les lumières s’éteignent et que les fidèles rentrent chez eux. Vous connaissez sans doute ce sentiment déchirant de découvrir que tout ce en quoi vous croyiez n’était qu’un tissu de mensonges, bâti sur la cupidité, la luxure et le pouvoir.

C’est exactement ce que j’ai vécu. Et le plus tragique, c’est que je suis moi-même devenue un rouage de cette immense machinerie de tromperie. Je m’appelle Thérèse, mais tout le monde m’appelle Tré. J’ai soixante-deux ans et je suis née à Pointe-Noire, en République du Congo, en 1963.
Aujourd’hui, je vous confie une histoire que j’ai enfouie au plus profond de mon cœur pendant plus d’une décennie. Une histoire de foi manipulée, de religion pervertie pour contrôler, extorquer de l’argent et assouvir des désirs charnels, le tout caché sous le voile d’une prétendue onction divine. Je suis née dans une famille très pauvre. Mon père, Mamadou, était docker au port, l’un de ceux qui travaillaient sans relâche dans les entrepôts de la ville.
Ma mère, Célestine, était couturière. Elle prenait du travail à domicile et passait des nuits entières penchée sur sa vieille machine à coudre qui grinçait sans répit. Nous étions six enfants entassés dans une modeste case de trois pièces, dans le quartier Lumumba, où le sol était en terre battue et où les murs fissurés laissaient entrer le vent sec de la saison. J’étais la deuxième née, à une époque où le Congo vivait ses premières années après l’indépendance, et la pauvreté était encore plus cruelle pour ceux qui ne possédaient déjà rien.
Chaque matin, je me levais à cinq heures pour aller puiser de l’eau au puits communautaire. L’eau courante était un luxe dont nous n’osions même pas rêver. Ensuite, j’aidais ma mère à préparer le café, souvent accompagné de pain rassis trempé dans du lait dilué, quand il y avait du lait. J’allais à l’école avec de simples sandales en plastique, et mon uniforme était rapiécé tant de fois qu’il ressemblait à un patchwork.
Les autres enfants se moquaient de moi, m’appelant « la sale fille du bidonville ». Je mourais de honte, mais je ravalais mes larmes et je faisais semblant que cela ne me faisait pas mal. Car ma mère répétait toujours que Dieu voyait tout et qu’un jour, il récompenserait notre souffrance. Cette promesse d’une récompense divine a profondément marqué toute mon enfance.
Mes parents étaient des catholiques fervents, de ceux qui ne manquaient jamais une messe et qui récitaient le chapelet tous les soirs avant de s’endormir. J’ai grandi en croyant que la pauvreté était une épreuve envoyée par Dieu, que si nous tenions bon, nous atteindrions le ciel et obtiendrions tout ce que nous n’avions pas eu sur terre. La faim, le froid, l’humiliation : tout faisait partie d’un plan plus vaste. Je jeûnais, je priais, j’espérais.
Un jour, mon père est rentré du port avec une nouvelle qui a changé le cours de notre famille. Un pasteur évangélique était arrivé en ville, et il annonçait des miracles, des guérisons, des bénédictions. Il disait que Dieu voulait bénir les pauvres et que ceux qui donneraient avec foi recevraient au centuple. Mon père, épuisé par des années de misère, était prêt à tout pour sortir notre famille de la pauvreté.
Ma mère, fidèle à sa foi, voulait croire que c’était la réponse à nos prières. Moi, je n’étais qu’une adolescente assoiffée d’espoir. Nous avons donc commencé à fréquenter cette nouvelle église, sans savoir que nous entrions dans un piège. Le pasteur, un homme charismatique, parlait avec une aisance qui captivait tout le monde.
Il portait des costumes élégants, contrastant avec nos vêtements usés. Il citait des versets bibliques avec passion et racontait des histoires de gens qui, après avoir donné leurs dernières économies, avaient vu leur vie transformée. Mes parents, poussés par la foi et le désespoir, ont commencé à donner. D’abord un peu, puis énormément.
Ils ont vendu des objets précieux de famille, ont emprunté de l’argent à des voisins, et ont fait des sacrifices inimaginables. Mais les miracles annoncés n’arrivaient jamais. À la place, il y avait toujours de nouvelles demandes de dons, de nouvelles campagnes de prière, de nouvelles promesses. Le temps passait, et notre situation ne faisait qu’empirer.
Mon père travaillait plus dur, ma mère cousait plus longtemps, mais nous avions encore moins qu’avant. Le pasteur, lui, roulait dans une belle voiture et vivait dans une grande maison. Personne n’osait remettre en question ses enseignements. Ceux qui protestaient étaient traités de rebelles, d’ennemis de Dieu.
Et moi, malgré mes doutes grandissants, je continuais de croire. Je pensais que ma foi n’était pas assez forte, que nous ne donnions pas assez. J’avais honte de douter. C’est à cette époque que je suis tombée amoureuse d’un jeune homme de l’église.
Il s’appelait Joseph. Il était doux, croyant, et partageait le même rêve de servir Dieu. Nous nous sommes mariés, jeunes, remplis d’idéaux et d’espoirs. Mais ce mariage, qui devait être une bénédiction, est devenu un autre piège.
Le pasteur prétendait avoir reçu une révélation divine pour notre vie. Il disait que Joseph était destiné à devenir un grand serviteur de Dieu, mais que pour cela, nous devions tout donner, tout sacrifier. Nous avons obéi. Nous avons donné nos économies, notre temps, et finalement, nous avons donné bien plus que cela.
Des années ont passé, et j’ai commencé à comprendre que quelque chose n’allait pas. Le pasteur était devenu tout-puissant dans notre communauté. Il contrôlait chaque aspect de nos vies, de nos mariages à nos finances. Il choisissait qui pouvait se marier, qui pouvait avoir des enfants, qui pouvait prendre des décisions importantes.
Et il y avait des secrets, des choses que je n’osais pas regarder de trop près. Des femmes de l’église pleuraient en cachette. Certaines disparaissaient pendant des semaines, puis revenaient avec des airs brisés. Je ne posais pas de questions, par peur d’être jugée, par peur de la punition.
Puis, un jour, j’ai découvert quelque chose que je n’aurais jamais dû voir. J’ai trouvé Joseph dans une situation compromettante avec une jeune femme de l’église. Il a nié, il a prié, il a juré que ce n’était rien. Il a dit que le pasteur avait recommandé cette « relation spirituelle » pour sa croissance.
J’étais dévastée, mais je l’ai cru. Je voulais le croire. J’ai étouffé ma douleur et j’ai continué à servir. Le tournant est venu bien plus tard, lorsque j’ai découvert que ma famille et moi n’étions pas les seules victimes.
Il y avait des dizaines d’autres personnes qui avaient donné tout ce qu’elles possédaient, qui avaient abandonné leurs familles, qui avaient vendu leurs maisons, tout cela pour financer le train de vie du pasteur. Et ce n’était pas seulement l’argent. Il y avait des abus, des manipulations, des vies détruites. J’ai compris que j’étais devenue, malgré moi, une complice de cette machinerie de tromperie.
Quand j’ai finalement décidé de parler, j’ai été traitée de menteuse, d’apostate, d’instrument du diable. Des membres de l’église, des gens que j’avais considérés comme ma famille, se sont retournés contre moi. Joseph lui-même m’a abandonnée, prétendant que Dieu lui avait révélé que j’étais sous une influence démoniaque. J’ai perdu presque tout ce que j’avais.
Mon mari, mes amis, ma communauté. Mais j’ai gardé ma vérité. Aujourd’hui, à soixante-deux ans, je vous raconte cette histoire. Je ne cherche pas à me justifier, ni à accuser aveuglément.
Je veux juste que les gens comprennent à quel point il est facile de tomber dans le piège d’une foi manipulée. La religion peut être une force magnifique, mais entre les mains de personnes corrompues, elle devient une arme destructrice. Mon seul espoir est que mon histoire puisse aider quelqu’un à ouvrir les yeux avant qu’il ne soit trop tard.


