La pluie tombait fine et insistante sur la banlieue, une pluie grise qui semblait ne jamais laver quoi que ce soit. Hawa coupa le moteur devant la grille noire de la villa. La maison se dressait au bout d’une allée impeccable, bordée de haies taillées avec une précision presque agressive, comme si chaque feuille avait reçu l’ordre de rester à sa place. Elle sortit lentement, sans se presser, vêtue d’un manteau sombre sans marque visible, les cheveux tirés en arrière, le visage parfaitement calme.

Ce n’était pas un dîner, ni une visite de courtoisie, mais une réunion de conciliation censée apaiser les conditions d’un divorce déjà bien avancé. Nicolas Vautrin avait insisté pour que la rencontre se tienne chez sa mère, pas dans un cabinet d’avocat neutre. Hawa savait pourquoi. Entrer dans cette maison, c’était accepter d’être traitée en invitée, presque en intruse, sous les regards du clan Vrain déjà soudé contre elle.
Elle franchit le seuil sans un mot, suivie de son avocat, maître Elias Kerbrat. Dans le salon, la lumière était douce, presque feutrée. Une grande table basse en laque verte, des fauteuils disposés en cercle, et surtout les regards. Ceux de la mère de Nicolas, droite et pincée, ses lèvres minces pincées comme un portefeuille fermé.
Ceux de sa sœur et de son beau-frère, installés à l’écart, prêts à approuver chaque mot du fils prodigue. Nicolas trônait dans le fauteuil central, les jambes croisées, un verre de vin rouge à la main. Il commença sans préambule, la voix doucereuse, comme s’il s’adressait à une enfant un peu lente. — Awa, tu sais combien je tiens à ce que les choses se passent bien entre nous.
Je n’ai jamais voulu te faire de mal. Il marqua une pause, avala une gorgée de vin, puis posa le verre sur la table avec une lenteur calculée. — Mais tu as besoin d’une leçon d’humilité. Il saisit le verre et, d’un geste vif, le vida sur le visage d’Awa.
Le liquide rouge lui éclaboussa le front, ruissela sur ses joues, tacha sa chemise bon marché, laissant une trace sombre et poisseuse sur le tissu. Des rires étouffés parcoururent la pièce. La mère de Nicolas ricana en s’éventant, la sœur pouffa derrière sa main, le beau-frère toussa pour dissimuler son amusement. Awa resta immobile, les yeux baissés, les mains croisées sur ses genoux.
Elle n’essuya pas son visage. Maître Kerbrat, assis à quelques pas, posa son stylo et la regarda. Awa lui avait donné une consigne stricte avant d’entrer : quoi qu’il arrive, il ne devait rien dire. Il obéit, mais un muscle tressaillit à sa mâchoire.
Nicolas, voyant sa femme sans réaction, se rengorgea. Il croyait avoir remporté une victoire décisive. — Rappelle-toi, dit-il en se penchant vers elle, que sans moi tu n’es rien. Cette famille t’a accueillie par charité.
Si tu signes ce que je te propose, je pourrai peut-être oublier cet accès de folie que tu as eu en demandant une pension. Il sortit une liasse de documents de sa poche et les jeta sur la table. — Voilà la version finale de l’accord. Ta dernière chance.
Signe, et je te permets de repartir avec quelques affaires personnelles. Dans le cas contraire, je ferai en sorte que tu quittes cette ville sans un centime. Awa leva enfin les yeux. Son regard n’exprimait ni colère, ni tristesse, mais une froideur absolue, une détermination calme que personne dans la pièce ne sut déchiffrer.
Elle prit les documents, les parcourut, puis les reposa lentement sur la table. — Tu as terminé ? demanda-t-elle d’une voix neutre. Nicolas éclata de rire.
— En voilà une question ! Tu as vu l’état de ta chemise ? Tu es couverte de honte, Awa. Va te nettoyer.
Nous attendrons que tu reviennes à de meilleurs sentiments. La mère de Nicolas intervint, sèche. — Il a raison, ma fille. Tu as toujours été trop fière pour ton rang.
Un peu d’eau fraîche te fera du bien. Awa se leva. Elle regarda chaque visage dans la pièce, lentement, comme pour graver leurs expressions dans sa mémoire. Puis elle sortit de son sac un téléphone et l’activa.
L’écran s’illumina. Elle le posa face visible sur la table, sans un mot. — Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Nicolas en haussant les sourcils.
— Une application de visioconférence, répondit Awa. Tu vas avoir un invité. Elle pressa une touche. L’écran s’anima, et la voix d’un homme, grave et autoritaire, emplit la pièce.
Une voix que Nicolas reconnut immédiatement, car c’était celle de Bertrand Hordalis, le directeur général du groupe Hordalis, l’empire industriel qui finançait en secret la famille Vrain depuis des années. — Bonsoir, dit la voix. Nicolas, j’ai suivi toute la conversation via la caméra du téléphone d’Awa. Je dois dire que je suis très impressionné par votre sens de l’hospitalité.
La mère de Nicolas se figea. La sœur cessa de rire. Le beau-frère devint pâle. Nicolas, lui, serra les poings et tenta de garder son assurance.
— Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? siffla-t-il. Awa, coupe immédiatement cette communication ! — Je ne pense pas que tu sois en position de donner des ordres, répondit Bertrand.
Awa n’est pas seulement ta femme. Elle est l’actionnaire majoritaire de Hordalis. Grâce à elle, ta famille vit dans le luxe depuis dix ans. Le silence qui suivit fut si dense qu’on entendait la pluie frapper les carreaux.
Awa, toujours debout, tira doucement sur sa chemise tachée. — Vous êtes tous des parasites, dit-elle, la voix toujours calme, mais marquée d’une ironie glaciale. Vous m’avez utilisée, humiliée, traitée comme une bonne à tout faire. Mais aujourd’hui, ce petit jeu s’arrête.
Elle se tourna vers son avocat. — Maître Kerbrat, veuillez noter que je retire ma proposition de médiation. Je ne signerai rien. Au contraire, j’exige la restitution de tous les actifs que j’ai personnellement injectés dans l’entreprise de Nicolas, ainsi qu’une indemnité pour chaque humiliation subie.
Nicolas, les mains tremblantes, tenta de protester :
— Tu ne peux pas faire ça ! Tu es ma femme, tu es obligée de… — Je ne suis plus ta femme, Nicolas. Tu as mis fin à ce mariage avec ce geste puéril, ici même, devant témoins.
Chaque personne dans cette pièce a vu ton violence. Elle prit son téléphone et coupa la communication. Puis elle s’adressa à la famille Vrain, figée comme une photographie :
— Vous avez choisi votre camp. Vous en supporterez les conséquences.
Elle ramassa son sac, salua maître Kerbrat d’un hochement de tête et quitta le salon. Derrière elle, aucun mot ne fut prononcé. Seule la pluie continuait de tomber, frottant les fenêtres comme pour effacer la scène. Nicolas resta assis, le visage défait, la bouche entrouverte, comprenant seulement alors qu’il venait de provoquer sa propre ruine.
Awa sortit de la villa sans se retourner. Elle prit place dans sa voiture, démarra, et s’éloigna dans la nuit. Dans son rétroviseur, la maison rétrécit, avalée par l’obscurité. Elle roulait sans but, le visage encore marqué par le vin, mais le cœur léger, étrangement libre.
Elle savait que le combat ne faisait que commencer, mais elle n’était plus seule. Elle était enfin du bon côté du pouvoir.


