« Arrête de cramer les églises. » C’est la première phrase que l’écuyer a osé dire au chevalier noir, un matin où la fumée montait encore au-dessus du clocher. Nous étions en juillet 1212, quelque…

« Arrête de cramer les églises. » C’est la première phrase que l’écuyer a osé dire au chevalier noir, un matin où la fumée montait encore au-dessus du clocher. Nous étions en juillet 1212, quelque...

Les premiers accrochages avaient été si rapides que personne n’avait eu le temps de réagir. La fumée montait déjà au-dessus du clocher quand le chevalier noir avait tourné sa monture, l’air presque déçu. Son écuyer, un garçon osseux au visage constamment plissé par l’inquiétude, s’était approché en évitant les débris calcinés. « Excuse-moi, pardon, ton truc de la guerre là, la chevauchée… je t’avoue, je te cache pas, c’est pas trop mon truc.

Thumbnail

Mais ce serait possible que tu arrêtes de cramer les églises ? – Ouais, ok, ça va. Ça m’emmerde pas. Sinon, t’en prends une.

– Bon, je voulais pas te sortir cette carte, mais tu me laisses pas vraiment le choix. Donc, tu vois, t’en prendre aux églises, c’est t’en prendre à Dieu. Ok, tu piges le truc ? – Ouais, ça, c’est quoi ta vie, ton truc, quand même ?

– Là, j’en ai rien à faire. Maintenant, tu laisses tranquille l’église et leur bien. – Mais pas de combat les dimanches et les fêtes saintes. – Bon, ça va, bon.

Après, je sais pas si tu pouvais calmer les agitateurs. T’en prendre à nos voisins moins chrétiens, on peut aussi dire que c’est Dieu. – Ah, ok, bon, ça m’intéresse de ouf, ton truc. Mais là, il va falloir qu’on discute, parce que moi, je veux bien rendre service, mais Dieu, il m’intéresse aussi.

»

Le chevalier noir avait souri, et dans ce sourire il y avait moins de mépris que de curiosité. Il avait rangé son épée, non pas par obéissance, mais parce que cette conversation, cette négociation autour du sacré, autour de la guerre et de ses limites, c’était exactement le genre de champ de bataille qu’il ne connaissait pas encore. Et ce champ-là, il allait le découvrir bien plus vaste que toutes les plaines d’Espagne. Au début du XIIIe siècle, la péninsule Ibérique est un territoire sous tension permanente.

Au nord, les royaumes chrétiens du Portugal, de León, de Castille, de Navarre et d’Aragon se surveillent autant qu’ils s’allient. Au sud, al-Andalus, la partie musulmane de la péninsule, est passée depuis le XIIe siècle sous la coupe du califat almohade. Ces Almohades ont débarqué du Maghreb avec une ferveur religieuse et politique qui a balayé les Almoravides, leurs prédécesseurs, jugés trop ouverts, trop tolérants. Là où les Almoravides laissaient vivre une certaine diversité culturelle et religieuse, les Almohades imposent une rigueur nouvelle, un islam pensé comme fondement même de leur pouvoir.

Leur empire s’étend de Tripoli à l’est jusqu’à l’Atlantique à l’ouest, et leur ambition ne connaît pas de frontière. C’est en 1195 qu’ils atteignent leur apogée. Après avoir soumis le royaume de Murcie, ils écrasent à Alarcos une alliance chrétienne encore fragile, menée par la Castille. Le roi Alphonse VIII de Castille y perd plusieurs forteresses et, surtout, une partie de sa crédibilité.

Le choc est tel que des trêves sont négociées, et elles tiennent à peu près jusqu’en 1210. Mais la paix n’est qu’une pause, et chacun le sait. Les royaumes chrétiens, la Castille en tête, se sentent menacés par cette puissance almohade qui n’a pas fini de vouloir les réduire. Le contexte européen n’arrange rien.

La croisade contre les Albigeois a commencé en 1209, les tensions entre les royaumes capétiens et Plantagenêts s’enveniment, et le pape Innocent III est englué dans les querelles du Saint-Empire. Ce n’est pas vraiment le moment où un roi a intérêt à attirer l’attention de Rome sur sa propre guerre. Pourtant, depuis 1208, les braises se rallument. L’Aragon s’intéresse de près à Valence et grignote du territoire.

La Castille renforce ses frontières autour de la forteresse de Moya. Les Almohades, agacés, déclarent la guerre et concentrent d’abord leurs efforts sur la Catalogne. La Castille reste un temps en retrait, mais elle obtient finalement la rémission des péchés pour ce conflit, ce qui le rapproche déjà d’une croisade. En 1211, elle entre pleinement dans la danse.

Il ne faut pas imaginer des royaumes chrétiens unis et transparents. L’Aragon et la Castille se méfient l’un de l’autre, mais ils préfèrent se soutenir plutôt que laisser les Almohades les écraser un par un. La guerre commence de façon classique, faite de raids, de petites escarmouches, de coups de main plus que de grandes batailles rangées. Mais en juillet 1211, les Almohades changent d’échelle.

Ils amassent une armée considérable et attaquent la forteresse de Salvatierra, tenue par l’ordre militaire de Calatrava. Les Castillans, pas prêts pour une confrontation d’une telle ampleur, évitent l’affrontement. La forteresse tombe en septembre. Les Almohades n’insistent pas et retirent leurs troupes pour l’hiver, mais ils tiennent désormais une position stratégique sur la route de Tolède.

Pour Alphonse VIII, c’est le point de bascule. Déjà affaibli par sa défaite à Alarcos, il comprend que la stratégie défensive est devenue intenable. Il ne peut plus reculer. Il change donc radicalement d’attitude : désormais, il ne veut plus que la bataille, une seule, grande, ouverte, pour tout décider.

Cette posture peut sembler téméraire, mais elle est en réalité profondément religieuse. À l’époque, on considère qu’une bataille est toujours une forme de hasard, et que son issue révèle la volonté divine. Alphonse VIII ne réclame donc pas une simple victoire, il réclame un jugement de Dieu, une ordalie. Peu importe la guerre, peu importe les calculs politiques, ce qu’il veut, c’est que Dieu tranche.

Cette décision transforme ses relations avec tous les autres acteurs de la région. Tout à coup, les évêques locaux, qui prêchent depuis des années l’union des royaumes chrétiens, trouvent en lui un allié inespéré. Même l’Aragon, pourtant méfiant, se positionne. León hésite longtemps, le Portugal tergiverse, la Navarre refuse d’abord avant de se rallier, car elle était alliée aux Almohades.

Le pape Innocent III, lui, se montre prudent. Il craint de soutenir une entreprise qui, en cas d’échec, après Alarcos et la chute de Jérusalem, fragiliserait un peu plus la crédibilité de l’idée de croisade. Mais il finit par accorder à cette campagne le statut de croisade. Il appelle solennellement les souverains d’Europe à venir au secours de la chrétienté d’Espagne.

Il y a d’ailleurs un débat chez les historiens pour savoir s’il s’agit strictement d’une croisade. Les combattants reçoivent les mêmes indulgences et les mêmes privilèges que les croisés partant pour Jérusalem, mais il ne s’agit pas d’un pèlerinage ni de la libération d’un lieu saint. C’est une croisade dont l’objectif est uniquement de livrer bataille et de remporter une victoire. Une transformation profonde de la notion de croisade, à l’image de ce qui se passe pour les Albigeois en 1209.

Les contemporains ne semblent pas particulièrement troublés par cette nouveauté. L’idée d’une bataille comme jugement de Dieu mobilise effectivement. Des Français, des Italiens, des Allemands rejoignent la cause. Au-delà de la préparation logistique, assez bien planifiée, on assiste à une préparation spirituelle intense.

Les rituels se multiplient, les processions aussi. Le pape lui-même organise une grande procession à Rome le jour où la campagne est censée commencer, à la Pentecôte. Les forces convergent à Tolède. On y trouve des Leónais, des Galiciens, des Navarrais, des Portugais, des Aragonais, et évidemment des Castillans.

Les ordres militaires sont présents : le Temple, les Hospitaliers, Santiago, Calatrava. À cela s’ajoutent la chevalerie, les milices municipales, et des croisés venus du sud-est de la France, d’Italie, et même un peu d’Allemagne. C’est une armée imposante, bien financée par les Castillans, plutôt bien dotée en cavalerie lourde. Elle se met en marche en juin 1212.

La campagne est stratégiquement assez simple. Depuis Tolède, l’armée fonce sur Calatrava et reprend la forteresse. Puis elle se scinde en deux pour récupérer plusieurs places fortes, avant de se retrouver à Salvatierra, qui est également reprise. Tout se passe remarquablement bien, mais cette réussite crée un fossé entre les troupes ibériques et les autres.

Pour les croisés venus d’ailleurs, la prise de Calatrava a sauvé la chrétienté dans la région. Le contrat est rempli. Ils décident de rentrer chez eux. Pour Alphonse VIII, en revanche, l’objectif reste intact : il veut sa bataille, son jugement de Dieu.

Cette différence de conception est fondamentale. Pour les non-ibériques, la croisade sert à purifier une région, à défendre la chrétienté contre une puissance non chrétienne. Pour les royaumes ibériques, il s’agit de mettre leur existence à l’épreuve, de desserrer l’étau almohade. Deux visions, deux objectifs, et une armée qui continue sa route, presque exclusivement ibérique.

Les Almohades, eux, n’ont pas perdu de temps. Ils ont réuni une armée tout aussi imposante à Séville, l’ont fait remonter le long du Guadalquivir, puis ont bloqué la Sierra Morena. Ils campent près de Santa Elena, barrant le défilé par lequel l’armée chrétienne doit forcément passer. Celle-ci fait demi-tour, cherche un autre passage, et finit par se positionner le 13 juillet sur le plateau du Roi, d’où elle aperçoit les positions almohades commandées par le calife en personne, Muhammad al-Nasir.

Les deux armées s’observent pendant deux jours, les 14 et 15 juillet, sans oser bouger. Quelques escarmouches éclatent, les Almohades renforcent leurs positions, mais l’affrontement semble imminent et inévitable. Du côté chrétien, on trouve les rois de Castille, d’Aragon et de Navarre avec leurs gardes personnelles et leurs vassaux. Cela représente au moins six cents chevaliers.

S’ajoutent ceux des ordres militaires, ceux des garnisons mobilisées, et une petite centaine de non-ibériques restés sur place. Difficile de savoir combien ils forment au total, mais on peut estimer entre mille et deux mille chevaliers, plus leurs supplétifs. Les milices urbaines constituent le gros des troupes, soutenues par les osts seigneuriaux et ecclésiastiques. Il y a aussi une cavalerie légère de harcèlement, avec des javeliniers et des jinets, un héritage des adaptations nécessaires contre les Almoravides puis les Almohades.

Au total, les estimations varient énormément, mais il est raisonnable de parler de quatre mille cavaliers, dont au moins la moitié d’armes légères, et entre huit et douze mille hommes à pied. En face, l’armée almohade semble plus nombreuse, mais elle est beaucoup plus hétéroclite. Elle rassemble des troupes venues de tout l’empire, ce qui crée des différences culturelles et martiales considérables. Le cœur de cette armée, ce sont des blocs carrés, des unités hybrides mêlant piquiers bien protégés, archers et cavaliers légers.

Chaque bloc doit se soutenir mutuellement : l’infanterie protège les archers, la cavalerie manœuvre et harcèle. À cela s’ajoutent des cavaliers légers berbères acquis aux Almohades, une cavalerie légère arabe venue du Maghreb, plus autonome, chargée de couvrir les ailes ou d’ouvrir la voie. On trouve aussi des Kurdes et des troupes andalouses, pas très motivées, des mercenaires chrétiens – une pratique courante dans la région – et des volontaires attirés par le discours du djihad. Enfin, le calife s’appuie sur sa garde personnelle et professionnelle, composée de soldats esclaves noirs, bien entraînés et bien armés.

Le 16 juillet au matin, l’armée chrétienne se met en marche. L’armée almohade se déploie pour lui barrer la route, à moins de dix kilomètres de Las Navas de Tolosa, dans un espace resserré entre deux rivières, avec l’armée almohade en hauteur dominant des collines douces. Les Almohades s’organisent en trois lignes : cavalerie légère devant et sur les ailes, puis les volontaires, puis les corps almohades classiques appuyés par les forces andalouses, et enfin, en arrière-garde, la garde du calife et son commandement. L’armée chrétienne descend de son plateau en trois lignes alternant cavalerie et infanterie, avec les forces ecclésiastiques derrière et les ordres militaires au milieu.

À droite se concentrent le roi de Navarre et ses forces, à gauche le roi d’Aragon, et au centre le roi de Castille. La bataille commence à l’aube. La première ligne chrétienne s’engage rapidement. La cavalerie légère almohade se retire comme à son habitude, refusant le choc direct.

Les deux ailes mènent leur combat en marge. Les chrétiens dispersent sans trop de mal la ligne des volontaires. Mais la ligne des unités almohades classiques, elle, pose un tout autre défi. Elle arrête l’assaut et résiste même à l’arrivée de la deuxième ligne castillane.

Les Almohades lancent même une contre-attaque qui déstabilise leurs adversaires. Face à cette résistance inattendue, les croisés montrent des signes de fatigue et de faiblesse. On craint une déroute. Le roi Alphonse fait même préparer une charge d’arrière-garde pour couvrir un éventuel repli.

Mais finalement, et cela donnera lieu à bien des légendes, il préfère engager une partie de cette arrière-garde pour ouvrir un espace dans le dispositif ennemi. Les ailes almohades sont progressivement repoussées. La dernière ligne de cavalerie chrétienne s’engage dans une charge massive, suivie par le reste des troupes. Le centre almohade finit par céder complètement.

La garde du calife est atteinte. Muhammad al-Nasir, pris de peur, s’enfuit du champ de bataille. La situation apparaît alors perdue pour le reste des troupes almohades, qui se dispersent. La cavalerie légère parvient à s’échapper, mais les croisés poursuivent l’infanterie et infligent de lourdes pertes aux fuyards.

C’est une véritable victoire pour les forces chrétiennes. Elles ont su priver les Almohades de leurs atouts : un champ de bataille contraint par les rivières, une cavalerie légère qui a empêché tout encerclement, et plusieurs assauts francs qui ont fini par briser le centre adverse. Les chroniqueurs retiennent surtout les chevaliers et les ordres militaires, leur charge finale qui a tout décidé. Mais il ne faut pas oublier le rôle de la cavalerie légère, adaptation nécessaire au dispositif almohade.

Pourtant, les gains immédiats de cette bataille ne sont pas aussi exceptionnels qu’on le raconte souvent. On la présente volontiers comme un tournant de la Reconquista, une victoire décisive qui lance les grandes conquêtes chrétiennes du XIIIe siècle contre al-Andalus. Mais une analyse plus fine nuance sérieusement cette idée. L’armée almohade est certes dans un sale état, elle a perdu une bonne partie de son infanterie, mais ses forces ne sont pas annihilées.

Le calife s’enfuit et ne manque pas d’organiser de nouvelles troupes. Côté chrétien, la victoire est importante, le butin aussi, l’impact symbolique est énorme, mais l’armée se retire assez vite, à la limite de ses capacités de ravitaillement. Elle ravage la région, prend deux ou trois châteaux, et rentre à Tolède. La Castille a bien repris les forteresses perdues en 1211, et en a ajouté quelques-unes sur la route, mais les Almohades contre-attaquent et reprennent le contrôle de la Sierra Morena un mois et demi à peine après la bataille.

Ils organisent même une vaste chevauchée en 1213 qui atteint les abords de Tolède. On est loin d’un changement radical. Les trêves succèdent aux reprises de conflit, et jusqu’en 1224, malgré le soutien papal et les renforts non-ibériques, les choses bougent à peine. Les campagnes combinées du Portugal, de León, de Castille et d’Aragon n’aboutissent à aucune grande conquête.

Il y a même des campagnes ratées en 1218, puis entre 1220 et 1223. Ce qui donne finalement un aspect décisif à Las Navas de Tolosa, c’est ce qui se passe après. En 1224, l’empire almohade commence à s’effondrer en al-Andalus. Plusieurs taïfas, des gouvernements locaux, s’autonomisent : Séville, Cordoue, Badajoz, Valence, Murcie.

Dans le même temps, le Portugal, la Castille et l’Aragon lancent des campagnes efficaces, profitant de cette division. La Castille s’unit à León en 1230, et la péninsule est entièrement transformée. En 1275, il ne reste plus que les émirats de Grenade et de Murcie comme puissances musulmanes. Alors oui, si on regarde cette transformation en oubliant la décennie de flottement qui suit la bataille, on peut penser que Las Navas de Tolosa est un énorme tournant.

Et cela peut se défendre, le débat est encore ouvert. Mais on se dirige de plus en plus vers l’idée d’une bataille-révélation plutôt que d’une bataille décisive. Les Almohades, en réalité, sont à la peine depuis un moment. Ils subissent d’énormes remises en question idéologiques et religieuses, ce qui nourrit des troubles profonds, politiques autant que militaires.

Leur emprise sur ces territoires, où ils sont finalement minoritaires, est fragilisée, notamment en al-Andalus. La bataille arrive au cœur de ce contexte de fragilisation et révèle leur affaiblissement aux yeux des musulmans andalous, qui se souviennent de la relative ouverture des Almoravides, loin de la rigueur almohade. Ajoutez à cela la mort du calife al-Nasir en 1213, puis celle de son successeur Yusuf II en 1224, et vous obtenez les bases de l’effondrement almohade de 1224. La bataille a joué un rôle, certes, mais elle n’est pas l’unique facteur.

Elle a montré les failles d’une emprise politique fragile et donné un élan de confiance aux royaumes chrétiens. Mais les transformations des années 1224 à 1275 sont le fruit d’un processus au long cours, dans lequel la bataille occupe surtout une position révélatrice. Ce détour par Las Navas de Tolosa nous oblige à nous arrêter sur la notion de Reconquista. Le terme lui-même est moderne, il date du XIXe siècle, mais l’idée qu’il recouvre est plus ancienne.

Avant les conquêtes musulmanes de la péninsule au VIIIe siècle, il existait un royaume chrétien wisigoth. L’idée de reconquête, de retour à cet état antérieur, apparaît au moins à partir du XIe siècle, un peu comme certaines puissances européennes ont longtemps rêvé de restaurer l’Empire romain. Cette idée n’est pas mobilisée en continu jusqu’en 1492. Il y a des phases où elle est très présente, d’autres où les conflits sont surtout territoriaux, entre puissances locales, sans grande dimension idéologique.

L’arrivée des Almohades contre les Almoravides au XIIe siècle a particulièrement contribué à raviver les tensions religieuses. Mais la Reconquista peut désigner deux choses : d’abord une période historique, celle des conquêtes chrétiennes progressives de 722 à 1492, et ensuite une idéologie, une doctrine mobilisée par moments pour justifier des guerres et des conquêtes. Ces deux significations se recouvrent, mais il ne faut pas les confondre. Reste la question centrale : comment une religion pacifiste comme le christianisme a-t-elle pu en arriver à sanctifier la violence militaire ?

Les relations entre la chevalerie, l’Église et la religiosité sont extrêmement complexes. Au départ, le regard de l’Église et de la papauté sur les milites, sur les chevaliers, est plutôt négatif. On les perçoit comme violents, incontrôlables, peu respectueux envers les biens et les hommes d’Église. C’est d’ailleurs l’époque où l’on joue sur les mots, militia et malitia, l’armée et la malice.

Face à cette violence, l’Église développe deux mouvements distincts : un mouvement de contrôle, et un autre d’appropriation et de justification. Le mouvement de contrôle est souvent qualifié de pacifiste. C’est l’émergence de notions comme la paix de Dieu et la trêve de Dieu. La paix de Dieu, qui se met en place à partir de 975, est une tentative de l’Église d’imposer aux chevaliers un serment de protéger certaines personnes et certains biens.

Cela concerne essentiellement les biens de l’Église et le clergé, même si selon les régions et les périodes, des extensions peuvent couvrir les paysans et les marchands. On organise même des ligues de la paix pour punir les fauteurs de trouble. La trêve de Dieu, elle, interdit les violences militaires les dimanches, les jours saints, et parfois certains autres jours de la semaine. C’est une manière de contrôler non pas la guerre, mais sa temporalité.

Dans les faits, ces règles ne sont pas toujours suivies, mais elles ont un effet de bord important : le non-respect de la trêve devient un excellent casus belli pour les seigneurs puissants qui veulent calmer des vassaux trop belliqueux. Ces seigneurs se présentent en défenseurs de la paix, ce qui contribue à réduire les guerres dans les petits espaces et stabilise le rôle social de la chevalerie. L’Église transfère aux chevaliers une mission d’ordre public, ce qui participe à la reconnaissance de leur utilité sociale, jusqu’à la classification tripartite de la société : ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent. Le deuxième mouvement, celui de l’appropriation et de la justification, est tout aussi important.

Au départ, guerre, fonction martiale et christianisme ne sont pas censés aller ensemble. Mais des discours philosophiques et politiques développent peu à peu le contraire. Cela commence dès l’empereur Constantin, au IVe siècle, qui attribue sa victoire militaire à une intervention divine. Puis Saint Augustin développe la notion de guerre juste : à cause des péchés des hommes et de l’existence du mal, la guerre est inévitable.

Dans certaines situations, elle peut être juste, lorsqu’elle répare une injustice ou défend l’Église et ses enseignements. Elle réclame alors pénitence. Cette notion implique qu’il faut des personnes aptes à mener ces guerres justes : des rois, des princes, des empereurs, et leurs cours. Se développe ainsi la théorie des deux glaives : pour le salut des hommes, il faut deux combattants, ceux du pouvoir spirituel – l’Église – et ceux du pouvoir temporel – les rois.

Une image qui sacralise les valeurs guerrières. Avec l’effondrement carolingien, la papauté se tourne de plus en plus vers l’échelon inférieur pour tenir le second glaive : précisément les chevaliers. La militia est progressivement sacralisée. Cela commence par des motivations très matérielles.

Au Xe siècle, les États de l’Église sont pris en tenaille entre la poussée musulmane puis normande au sud, et les appétits du Saint-Empire au nord. Le pape a besoin d’hommes. Il commence à négocier un statut de milites Christi, de chevaliers du Christ, associé à une guerre dite sainte, pour ceux qui viendraient défendre la papauté et l’héritage de Saint-Pierre. C’est un tournant.

Cette idée s’installe durant les Xe et XIe siècles. L’Église associe les chevaliers et leur fonction sociale à un double service : envers leur seigneur, et envers Dieu. Les chevaliers deviennent des défenseurs de l’ordre public, mais aussi de l’ordre voulu par Dieu. En retour, l’Église s’implique de plus en plus dans la symbolique chevaleresque.

Les clercs sont présents lors des cérémonies d’adoubement, les armes sont bénies, des reliques leur sont remises. Église et chevalerie trouvent des points de convergence, ces deux groupes s’influencent mutuellement. Les chevaliers, par exemple, attachent une grande importance à recevoir les derniers sacrements avant de mourir au combat. Quand aucun clerc n’est disponible, certains chevaliers s’improvisent confesseurs pour leurs camarades tombés, ce que l’Église regarde d’un mauvais œil, car cela empiète sur les fonctions cléricales, mais qui les transforme en bons chrétiens.

Il y a donc des interdépendances et des arrangements. À la fin du XIe siècle, tout cela débouche sur un nouveau phénomène, qui combine guerre juste, guerre sainte, milites Christi, et y ajoute une dimension offensive : la croisade. Le terme lui-même n’apparaît qu’au XIIIe siècle, bien après la première. Mais le concept est là.

Le vœu de croisade n’est ni un vœu de paix ni un vœu de conquête, c’est un vœu de pèlerinage. La croisade se caractérise par trois éléments : c’est une guerre contre un ennemi de la foi, avec une promesse de rémission des péchés, et elle part d’une décision pontificale. Le rôle du pape est central. C’est le parachèvement des transformations de la relation entre l’Église et la guerre.

Le chevalier est devenu miles Christi au service de Dieu, la guerre a pu devenir juste puis sainte, et la croisade termine le travail en transformant le tout en pèlerinage. Les chevaliers deviennent des pèlerins armés. On peut aller encore plus loin avec les ordres militaires, comme les Templiers ou les Hospitaliers. Là, c’est l’hybridation ultime : des chevaliers qui se réclament de véritables règles monastiques.

Ce ne sont pas strictement des moines chevaliers, car ils ne sont pas complètement retirés du monde, mais sur le papier, ce sont des combattants qui forment une confrérie religieuse, et qui se nomment entre eux « frères ». On en voit les prémices avec les chevaliers de Saint-Pierre, la milice de saint Pierre, au milieu du XIe siècle. Les historiens se demandent d’ailleurs si les ordres militaires n’ont pas été influencés par les ribats musulmans, notamment en Espagne, ces établissements militaires et religieux, ces couvents-forteresses chargés de couvrir les frontières de l’islam en vertu du devoir de djihad. La ressemblance est frappante, mais rien n’est sûr, et c’est encore très discuté.

Mais il ne faut pas s’y tromper. Tout cela, c’est la théorie, le discours que l’Église veut imposer. Dans la pratique, les chevaliers ne se laissent pas domestiquer si facilement. Ils ont intégré la religion chrétienne dans leurs pensées et leurs actions, mais ils en ont modifié les doctrines pour les adapter à leurs valeurs martiales.

Ce qui reste central pour eux, c’est le combat, la prouesse, l’honneur, la loyauté. Leur piété est variable selon les individus, mais ce qui les valorise, c’est la réussite de leurs armes et de leurs valeurs militaires. C’est ainsi que beaucoup de chevaliers ont montré plus de respect pour des non-chrétiens dotés de valeurs honorables à leurs yeux – Saladin en est l’exemple le plus célèbre – tout en méprisant un chevalier parfaitement aligné sur les idées de l’Église mais peu courageux ou peu honorable. Les ordres militaires ont plus ou moins réussi à faire la jonction entre ces deux mondes, mais ils étaient loin d’être majoritaires parmi les chevaliers, qui se faisaient surtout la guerre entre eux.

Comme l’Église se méfiait d’eux, les chevaliers se méfiaient des ecclésiastiques et s’adaptaient par rapport à leurs discours. Revenons à Las Navas de Tolosa pour observer ces relations dans un contexte concret. On y voit d’abord une grande implication des clercs locaux, notamment l’archevêque de Tolède, qui prêche l’union des royaumes chrétiens et la guerre aux Almohades. Pour le pape Innocent III, c’est beaucoup plus compliqué.

Il est déjà très impliqué dans la croisade contre les Albigeois, et il traîne depuis une dizaine d’années un conflit avec Othon IV du Saint-Empire, qu’il avait pourtant soutenu avant de souffler sur les braises d’une guerre civile allemande. Il y a aussi des tensions avec le roi de France et le roi d’Angleterre, et même avec Alphonse VIII, ce n’est pas le grand amour. Finalement, quand il accepte de qualifier cette campagne de croisade, il y investit les symboles de l’Église jusqu’à en modifier le principe même. On a vu que cette croisade n’est pas un pèlerinage, et il faut expliquer ce changement.

C’est là qu’on voit la malléabilité des symboles. Jérusalem représente physiquement et symboliquement la vision de la paix. La croisade est présentée comme une entreprise matérielle visant la libération de Jérusalem, sur trois niveaux : temporel, moral et spirituel. Chaque Jérusalem est libéré par une figure différente : le chevalier physiquement, le pèlerin moralement, le prêtre religieusement.

La ville devient symbole : il s’agit d’un combat sur terre contre les ennemis de l’Église, mais aussi contre les péchés des hommes et les démons. Chevaliers et clercs peuvent ainsi œuvrer ensemble à la gloire de Dieu sur terre, dans les cieux, et en préparation de l’Apocalypse. Ce type de transformation tend à faire confondre guerre juste et guerre sainte durant le XIIIe siècle, et Las Navas de Tolosa participe pleinement de cette mutation. On peut aussi souligner que les ordres militaires sont nombreux en Espagne et s’investissent massivement dans la campagne : Calatrava, Alcantara, Santiago, et dans une moindre mesure le Temple et les Hospitaliers.

Les places visées par la campagne étaient autrefois tenues par les ordres, et la redistribution des terres après la victoire leur profite énormément. Ces ordres jouent ensuite un rôle central dans la défense et surtout la colonisation des territoires conquis. On parle de repartimiento : les parcelles sont distribuées à des colons, avec des droits, des privilèges et des devoirs, selon des chartes de peuplement. On n’expulse pas forcément les populations locales, mais on importe des populations chrétiennes qu’on installe et qu’on fait protéger par les ordres militaires, afin d’enraciner la domination des royaumes chrétiens.

Au regard de tout cela, on pourrait conclure que Las Navas de Tolosa est la victoire d’une chevalerie christianisée, soutenue par l’Église. Mais ce serait masquer les tensions, les particularités régionales et les réalités politiques de l’entreprise. Il ne faut pas oublier non plus le rôle des autres troupes présentes. La campagne a été l’occasion de faire fleurir de nombreux mythes : le berger envoyé par Dieu pour trouver le bon chemin dans les montagnes, la charge finale décisive alors que tout semblait perdu, le rôle essentiel des troupes ecclésiastiques.

Mais il faut surtout voir quelle dispute cette victoire provoque immédiatement entre Alphonse VIII et le pape Innocent III. Pour le pape, l’Église a été décisive : c’est lui qui a appelé à la croisade, qui a promis des renforts, qui a mobilisé les ordres militaires. Alphonse VIII rejette cette version. Il observe que les non-ibériques sont partis avant la bataille et n’ont donc pas joué un grand rôle.

Pour lui, comme pour les rois d’Aragon et de Navarre, c’est une victoire des royaumes chrétiens ibériques, et seulement la leur. Pour ne rien arranger, la dimension sacrée de l’entreprise n’a pas empêché le roi de León de tenter de profiter de la situation en menant une petite invasion discrète de la Castille. Cela se tasse assez vite, mais l’union sous la croix ne fait pas l’unanimité. Autre argument en faveur d’Alphonse VIII : les ordres militaires en Espagne sont essentiellement des ordres locaux, favorisés par les royaumes et les seigneurs de la région plutôt que par la papauté.

Les Templiers et les Hospitaliers tiennent certes un certain nombre de châteaux, mais ils peinent à se développer en effectifs. En face, les ordres de Calatrava, d’Alcantara ou de Santiago sont beaucoup plus actifs, et ils sont liés aux aristocraties locales, voire aux familles royales. La dispute entre le pape et le roi de Castille vient finalement de la volonté de chacun de s’approprier les mérites et la gloire de cette victoire. Chacun prêche pour sa paroisse.

Las Navas de Tolosa nous dévoile donc la complexité des relations entre chevalerie et Église. L’Église tient, depuis le Xe siècle, un discours sur la guerre et la violence militaire qui évolue et qui intègre progressivement les chevaliers dans sa vision. C’est une justification puis une sanctification de certaines guerres, pas de toutes, qui donne aux chevaliers un rôle à la fois dans la paix – par leur service d’ordre public, leur protection, leur respect des biens et des hommes d’Église – et dans la guerre, par leur place privilégiée dans les ordres, les croisades, ou les discours portés sur leurs actions militaires. En face, les chevaliers se positionnent par rapport à cette justification et se l’approprient, stabilisant ainsi leur position sociale tout en y ajoutant une dimension morale et religieuse.

Une augmentation de leur respectabilité, sans avoir à abandonner leurs propres valeurs martiales. Mais il reste encore un acteur à analyser pour comprendre pleinement l’imaginaire chevaleresque. Après avoir vu qui pouvaient être ces chevaliers, et comment l’Église s’était positionnée face à eux, il faut maintenant s’intéresser à celui qui, à partir de la fin du XIIe siècle et surtout pendant tout le XIIIe, va parvenir à s’imposer sur la chevalerie, en échange de sa stabilisation sociale. On l’a senti dans ce récit, essentiellement à travers la place qu’Alphonse VIII a prise dans la campagne.

Il s’agit évidemment de la royauté. La relation entre la royauté et la chevalerie, qui entame une stratification de plus en plus poussée de la société médiévale, sera le prochain chapitre de cette histoire. Mais pour l’instant, la bataille est terminée, les chevaux sont rentrés à l’écurie, et le chevalier noir, lui, a compris une chose : ce qui se joue sur le champ de bataille ne se décide pas seulement à la pointe de l’épée. Il a remisé son arme, et pour la première fois, il a regardé l’église du village sans penser à la faire brûler.

Il s’est simplement demandé pourquoi, au fond, il s’était senti obligé de la protéger. Et cette question-là, il savait qu’elle allait le hanter bien plus longtemps que toutes ses victoires.