Le jour où j’ai décidé de quitter définitivement Shenguxu, j’ai fait don anonyme de mon cœur à l’hôpital pour sauver l’amour de sa vie. Le médecin venait d’annoncer à son assistant qu’on avait…

Le jour où j’ai décidé de quitter définitivement Shenguxu, j’ai fait don anonyme de mon cœur à l’hôpital pour sauver l’amour de sa vie. Le médecin venait d’annoncer à son assistant qu’on avait...

Le jour où j’ai décidé de quitter définitivement Shenguxu, j’ai fait don anonyme de mon cœur à l’hôpital pour leur grand amour. L’opération aura lieu dans deux jours. Le médecin a annoncé la nouvelle à l’assistant de Sheng Jingchuan : on avait enfin trouvé un cœur compatible pour Jeanne Ruxin. Toutes ces années, Sheng avait parcouru le monde pour soigner la jeune femme, et ce don tombait à point nommé.

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Personne ne savait que la donneuse était encore vivante, parce que je suis née avec deux cœurs. À ma naissance, mes parents m’ont abandonnée à l’orphelinat en découvrant cette particularité. À dix-huit ans, pour financer mes études, j’ai travaillé dans un bar. C’est là que Sheng Jingchuan m’a vue me faire harceler par un ivrogne.

Il est intervenu, m’a tirée de là, et ce soir-là je l’ai embrassé sans savoir pourquoi. Ma vie a basculé. J’ai appris plus tard qu’il était l’héritier de la célèbre famille Sheng du Sud. Il m’a installée dans sa plus belle villa, inscrite à l’université la plus réputée.

Quand j’avais de la fièvre, il veillait sur moi toute la nuit. Pour mon anniversaire, il m’offrait des cadeaux hors de prix. Pendant des années, nous nous sommes aimés dans ce lit, jusqu’au jour où je suis entrée par hasard dans son bureau, une pièce où il ne m’avait jamais laissée aller. Les murs étaient couverts de photos d’une autre femme.

Elle s’appelait Jeanne Ruxin, son amie d’enfance. Sheng l’aimait depuis dix ans en secret, mais elle ne voyait en lui qu’un grand frère. Elle était partie au bout du monde avec un peintre français, et lui noyait son chagrin dans les bars. C’est là qu’il m’avait rencontrée, et qu’il avait fait de moi un simple remède à sa peine.

Je compris alors pourquoi il me faisait toujours porter des robes violettes : c’était la couleur préférée de Jeanne. Pourquoi il me regardait dormir après l’amour : il s’imaginait mille fois que celle allongée à ses côtés était celle qu’il aimait vraiment. Un mois après cette découverte, le cœur brisé, couverte de blessures, je suis retournée auprès de lui, toujours sans rien dire. Après le retour de Jeanne, Sheng ne la quittait plus d’une semelle.

Le jour, il restait à son chevet. La nuit, il épluchait les revues médicales du monde entier, les yeux rougis par les nuits blanches, cherchant une chance de la sauver. Il m’avait laissée de côté, et je ne pouvais pas lui en vouloir : enfin, celle qu’il aimait vraiment était revenue. Alors j’ai pris ma décision.

Je lui ai confié mon secret : j’avais deux cœurs. Je pouvais lui donner l’un d’eux pour sauver Jeanne, et ainsi m’acquitter de ma dette envers lui. Il a refusé, jurant qu’il trouverait un autre donneur. Mais j’avais déjà tout préparé.

Je ne lui ai jamais dit que je comptais disparaître après l’opération. Le jour où il a découvert que je m’étais déclarée donneuse, il a ordonné qu’on prépare l’opération immédiatement. Il croyait que je resterais avec lui. Il ne savait pas que j’avais demandé à l’hôpital de ne révéler à personne que j’étais encore en vie, ni que mon seul testament serait de m’enterrer.

Il ne savait pas que je comptais quitter ce monde, du moins aux yeux de tous. Peu après, Sheng a appris que Jeanne souffrait de nouvelles complications. Il s’est jeté corps et âme dans son accompagnement, au point de m’ignorer. Un soir, il m’a même fait porter une soupe aux fruits de mer, oubliant que j’étais gravement allergique.

J’ai fait une réaction violente, on a dû m’emmener en urgence. Là encore, la priorité de Sheng restait Jeanne. Il se précipitait à son chevet, la couvrait d’attention, la sortait au restaurant, lui offrait des bijoux. Je ne pouvais plus supporter cette vie.

J’ai fini par comprendre que je n’étais rien dans son cœur, que tous les cadeaux qu’il m’avait offerts étaient du goût de Jeanne, que je n’avais servi que de réceptacle à son chagrin. J’ai abandonné la villa, laissant toutes mes affaires derrière moi. Sheng a organisé un banquet pour fêter la santé retrouvée de Jeanne. Il m’a invitée, mais c’est elle qui a tout orchestré : elle m’a fait pousser dans la piscine pour provoquer une allergie, puis a retourné la situation en me faisant passer pour une fauteuse de troubles.

Sheng a refusé de me croire quand j’ai protesté. Il a même ordonné qu’on m’enferme dans une salle insonorisée pour me calmer. Je me suis retrouvée seule à l’hôpital, sans famille, sans personne. Sheng passait son temps avec Jeanne, préparait lui-même ses repas, veillait sur elle.

Je n’étais plus que transparente. Quand il m’a envoyé une compensation pour mon séjour, je suis partie sans un mot. J’ai demandé un visa pour la France. Sheng ne s’en est pas préoccupé.

Il était trop occupé à s’occuper de Jeanne, à lui préparer des surprises, à faire installer des roses dans toute la maison pour son anniversaire. Je savais que je n’avais plus ma place. Puis l’opération de Jeanne a été avancée. Je suis allée à l’hôpital pour donner mon cœur, comme prévu.

Les risques étaient énormes, mais j’étais sûre de mon choix. Je leur ai demandé de dire à Sheng que la donneuse n’avait pas de famille, que son dernier souhait était qu’il m’enterre. Puis je me suis allongée. Quand Sheng a appris la nouvelle, il a refusé d’y croire.

Il a fait fouiller toute la ville, les pompes funèbres, les hôpitaux, l’orphelinat. Il a trouvé mon journal intime et mes vieilles affaires, découvrant que je n’avais aucune photo de nous, que je gardais précieusement une montre à gousset qu’il avait mentionnée une fois, que je m’étais cachée pour acheter des cadeaux à son goût à lui. Il a compris que je l’aimais d’un amour discret et total, et que je l’avais quitté pour toujours. Pendant ce temps, j’avais survécu.

L’opération avait réussi, mais je vivais sous une nouvelle identité, loin de tout, dans une petite ville. J’avais ouvert une petite boutique de fleurs, et je menais une vie simple. Personne ne connaissait mon passé. Je ne recevais plus que des tournesols pour les patients de l’hôpital voisin.

Sheng, lui, ne se remettait pas. Il avait découvert que Jeanne n’avait jamais eu besoin d’une greffe : ses examens avaient été falsifiés, ses médecins payés, son intoxication alimentaire était un empoisonnement délibéré. Il avait compris que tout ce que Jeanne avait fait, c’était pour l’éloigner de moi. Il avait rompu avec elle, dénoncé ses crimes à la justice, et s’était lancé à ma recherche, convaincu que je n’étais pas morte.

Jeanne, traquée par la police, s’était enfuie. Elle avait tenté de s’en prendre à moi une dernière fois, organisant un accident, envoyant un assassin. Sheng avait été grièvement blessé en me protégeant. J’avais failli mourir, mais le médecin Sven Foret, qui s’occupait de moi, était arrivé à temps.

Sheng avait survécu aussi, mais sa tête avait été gravement touchée. J’ai appris qu’il avait perdu la mémoire, qu’il ne se souvenait plus de moi. J’ai choisi de ne pas le rappeler. Je lui ai écrit une dernière lettre, lui disant que je ne venais pas à son enterrement, que tout était fini, que j’avais trouvé mon propre bonheur.

Je suis retournée à ma petite vie, à ma boutique, au calme. C’est là que Léon Foret, le chirurgien cardiaque, a commencé à me faire la cour. Il m’a dit qu’il voyait en moi une femme blessée mais lumineuse, et qu’il ne voulait pas que je reste seule. Il a pris soin de moi, a promis de m’accompagner dans ma nouvelle vie.

Quand il m’a demandé en mariage, j’ai accepté. Je portais une robe de mariée qu’il avait choisie pour moi, et pour la première fois, je souriais vraiment. Mais Sheng Jingchuan a fini par me retrouver. Il était apparu à la boutique, avait suivi mes traces, appris que j’étais enceinte de Foret.

Il avait supplié, hurlé, tenté de me ramener avec lui. Je lui avais dit que c’était fini, que je ne voulais plus le voir. Il avait fini par partir, sans assister au mariage. Quelques mois plus tard, j’ai accouché prématurément, dans un hôpital de la ville du Sud.

Les médecins m’avaient prévenue : mon cœur affaibli pouvait me coûter la vie. J’ai tenu bon, et mon bébé est né, en couveuse. Sheng est venu à l’hôpital, a ordonné qu’on prenne soin de moi, a fait don de deux bâtiments pour garantir ma sécurité. Mais il a compris que je ne reviendrais jamais vers lui.

Jeanne Ruxin, évadée de prison, avait trouvé un moyen de frapper une dernière fois : elle avait fait transporter les poches de sang de l’hôpital pour que je manque de sang lors de l’accouchement. Sheng est parti à sa recherche, l’a retrouvée dans sa villa, et l’a arrêtée pour de bon. Il est revenu à mon chevet, mais je ne me souvenais plus de lui. Le traumatisme crânien avait effacé notre histoire.

J’ai repris ma vie avec Léon Foret et notre enfant. Sheng, lui, est resté seul, à se souvenir d’une femme qui ne le reconnaissait plus. Il a continué à chercher, à se repentir, à espérer une seconde chance qu’il savait impossible. Un jour, il a reçu une lettre de moi, retrouvée dans mon ancienne boutique, datée d’avant mon mariage.

Je lui écrivais que je lui pardonnais, que je ne lui en voulais plus, mais que notre histoire était terminée. Je lui souhaitais de trouver le bonheur qui lui revenait. Sheng n’a jamais pu tourner la page. Il passait ses nuits à revoir les images de nous deux, ces rares moments de bonheur qu’il avait négligés.

Il savait que je n’étais plus la sienne, que j’appartenais à un autre, mais il ne pouvait pas s’empêcher de m’aimer encore. Il a fait don de son temps, de sa fortune, de tout ce qu’il avait, pour se racheter. Mais il n’y avait plus de retour en arrière possible. Je suis restée avec ma famille, loin de tout ce passé.

J’ai appris à sourire sans penser à lui, à vivre sans avoir peur. Léon m’a donné un foyer, un enfant, une raison de me lever chaque matin. J’ai fermé la boutique et ouvert une nouvelle page, celle d’une femme enfin libre. Sheng Jingchuan, lui, n’a jamais retrouvé la paix.

Il a continué à hanter les rues de la ville du Sud, à chercher une trace de moi dans chaque visage, chaque fleur. Mais je n’étais plus là. J’étais devenue quelqu’un d’autre, quelqu’un qui avait appris à s’aimer elle-même, et qui n’attendait plus rien de lui.

C’est ainsi que notre histoire s’est terminée, non par un grand déchirement, mais par un doux éloignement, une séparation définitive, un adieu sans colère.