Entretiens avec les Principaux Dirigeants Nazis Avant Leur Condamnation | Nuremberg 1946

Nuremberg, 1946 : ce que les entretiens en prison révèlent des dirigeants nazis

Les conversations menées dans la prison de Nuremberg en 1946 ne sont ni des enregistrements sonores récemment découverts ni les « derniers mots » des principaux accusés nazis. Elles proviennent principalement des entretiens conduits par Leon Goldensohn, psychiatre de l’armée américaine chargé de surveiller la santé mentale des prisonniers pendant le procès du Tribunal militaire international.

Entre janvier et juillet 1946, Goldensohn interrogea des accusés ainsi que plusieurs témoins de l’accusation et de la défense. Ses archives comprennent les notes et les versions dactylographiées de 137 entretiens. Elles restèrent largement inédites jusqu’à leur publication, sous la direction de l’historien Robert Gellately, au début des années 2000. Elles constituent une source précieuse, mais ne sont pas des confessions judiciaires et ne remplacent ni les documents présentés au tribunal ni les procès-verbaux des audiences.

Les propos rapportés doivent en outre être utilisés avec prudence. Goldensohn prenait des notes pendant ou immédiatement après les conversations, parfois avec l’aide d’un interprète. Les formulations publiées ne correspondent donc pas nécessairement à des transcriptions sonores mot pour mot. Lorsqu’une citation est traduite en français sans référence précise à une édition et à une page, il est préférable de la présenter comme une paraphrase.

Hermann Göring : reconnaître le pouvoir, nier les conséquences

Hermann Göring occupait la position la plus importante du régime après Hitler. Commandant en chef de la Luftwaffe, responsable du Plan de quatre ans et acteur central de la préparation économique de la guerre, il avait participé à la consolidation de la dictature dès 1933. En Prusse, il contribua à la création de la Gestapo et à l’ouverture des premiers camps destinés aux opposants politiques.

Dans ses conversations en prison comme devant le tribunal, Göring se présenta comme un dirigeant prêt à assumer les décisions officielles de l’État, tout en cherchant à séparer cette responsabilité des crimes d’extermination. Il reconnaissait volontiers son rang, son influence et sa participation aux guerres du Reich, mais soutenait ne pas avoir connu les détails des mises à mort organisées dans les camps.

Cette défense se heurtait à un ensemble considérable de documents. Göring avait participé à la persécution économique des Juifs, à la confiscation de leurs biens et à l’exploitation du travail forcé. Le 31 juillet 1941, il avait chargé Reinhard Heydrich de préparer les mesures nécessaires à une « solution complète » de la question juive dans la zone d’influence allemande en Europe. Ce mandat joua un rôle important dans la coordination administrative de la politique qui devint la « Solution finale ».

Il faut néanmoins éviter une conclusion trop simple. Cette lettre prouve l’implication de Göring dans la politique générale de persécution et d’extermination, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à établir ce qu’il savait précisément du fonctionnement quotidien d’Auschwitz. Sa responsabilité repose sur l’ensemble de ses fonctions, de ses décisions, de ses déclarations et des politiques qu’il avait contribué à mettre en œuvre.

Göring affirma également avoir désapprouvé certaines décisions stratégiques d’Hitler, notamment l’invasion de l’Union soviétique. Le Tribunal observa toutefois que ses objections étaient essentiellement militaires et tactiques. Une fois les décisions prises, il participa à leur exécution. Il fut reconnu coupable des quatre chefs d’accusation et condamné à mort. Il se suicida au cyanure dans sa cellule quelques heures avant l’exécution prévue le 16 octobre 1946.

Ernst Kaltenbrunner : la négation derrière la bureaucratie

Ernst Kaltenbrunner tenta lui aussi de réduire son rôle à celui d’un responsable principalement chargé du renseignement extérieur. Depuis janvier 1943, il était pourtant chef de la Police de sécurité et du SD ainsi que directeur du Reichssicherheitshauptamt, l’Office central de sécurité du Reich.

Le RSHA regroupait notamment la Gestapo, la police criminelle et les services de renseignement du SD. Kaltenbrunner n’était pas le chef opérationnel quotidien de la Gestapo, fonction exercée par Heinrich Müller, mais il se trouvait à la tête de l’organisation dont elle dépendait. Il disposait d’une autorité générale sur ses principaux services et sur leurs politiques.

À Nuremberg, Kaltenbrunner prétendit ne pas avoir connu l’extermination systématique avant le procès. Il contesta de nombreuses signatures figurant sur des ordres et affirma que ses subordonnés avaient agi sans son autorisation. Le Tribunal rejeta cette défense. Il conclut qu’il connaissait les crimes du RSHA, avait exercé un contrôle réel sur l’organisation et avait participé activement à plusieurs de ses opérations criminelles.

Le système concentrationnaire était administré sur le plan économique et matériel par d’autres services de la SS. Le RSHA jouait cependant un rôle central dans les arrestations, la détention dite préventive, les déportations, les transferts vers les camps et la transmission d’ordres d’exécution. Le jugement retint également que Kaltenbrunner connaissait les conditions à Mauthausen et avait ordonné ou facilité des mises à mort.

Kaltenbrunner fut déclaré non coupable du premier chef, relatif au complot en vue de mener des guerres d’agression. Il fut en revanche reconnu coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Condamné à mort, il fut pendu le 16 octobre 1946.

Joachim von Ribbentrop : la diplomatie au service de l’agression et des déportations

Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères de 1938 à 1945, chercha à se présenter comme un diplomate dépassé par les décisions d’Hitler. Il invoqua le traité de Versailles, les tensions internationales et son espoir d’un accord avec le Royaume-Uni pour expliquer la politique extérieure allemande.

Son action ne se limita pourtant pas à exécuter passivement des instructions. Ribbentrop participa aux pressions exercées contre la Tchécoslovaquie, à la préparation diplomatique de l’attaque contre la Pologne et aux démarches accompagnant plusieurs autres guerres d’agression. Il négocia avec Viatcheslav Molotov le pacte germano-soviétique d’août 1939, dont le protocole secret répartissait des zones d’influence en Europe orientale et facilita l’invasion de la Pologne.

Le ministère des Affaires étrangères participa également à la persécution des Juifs européens. Ribbentrop ordonna aux diplomates allemands de faire pression sur les États alliés ou dépendants de l’Allemagne afin d’accélérer les déportations. En avril 1943, lors d’une rencontre avec le régent hongrois Miklós Horthy, il déclara que les Juifs devaient être exterminés ou envoyés dans des camps de concentration.

Les affirmations selon lesquelles les révélations du procès l’auraient entièrement surpris doivent donc être confrontées à ses actes et aux documents de son propre ministère. Le Tribunal estima qu’il avait volontairement collaboré à la politique d’agression, à l’occupation criminelle de territoires étrangers et à la persécution des Juifs.

Ribbentrop fut reconnu coupable des quatre chefs d’accusation : complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il fut pendu le 16 octobre 1946. Ses déclarations finales comportaient des appels à la paix et à la réconciliation entre l’Est et l’Ouest, mais aucune reconnaissance claire de sa responsabilité personnelle dans les crimes pour lesquels il avait été condamné.

Karl Dönitz : ni simple marin apolitique, ni accusé principal de l’Holocauste

Le cas de Karl Dönitz diffère de ceux de Göring, Kaltenbrunner et Ribbentrop. Commandant de la flotte sous-marine allemande, puis commandant en chef de la Kriegsmarine à partir de janvier 1943, il fut désigné par le testament politique d’Hitler pour lui succéder comme chef de l’État en mai 1945.

Dönitz se présenta à Nuremberg comme un officier professionnel préoccupé exclusivement par la guerre navale. Cette image était incomplète. Il entretenait une relation étroite avec Hitler, encourageait la fidélité idéologique des marins au national-socialisme et employait lui-même une rhétorique antisémite. Dans un discours de mars 1944, il évoqua notamment le prétendu « poison du judaïsme » tout en glorifiant l’unité créée par Hitler et le national-socialisme.

Son affirmation selon laquelle la marine aurait constitué une institution entièrement séparée de la politique nazie ne résiste donc pas aux documents. Il est néanmoins erroné de lui attribuer exactement les mêmes responsabilités qu’aux dirigeants directement chargés de la déportation et de l’extermination des Juifs.

Dönitz fut jugé pour complot, crimes contre la paix et crimes de guerre. Le Tribunal le déclara non coupable du premier chef, mais coupable des deux suivants. Il examina notamment la guerre sous-marine sans restriction, le traitement des naufragés, le maintien de l’ordre d’exécution des commandos et l’emploi envisagé de détenus des camps dans les chantiers navals.

Le Tribunal ne considéra pas comme suffisamment prouvé que Dönitz avait délibérément ordonné l’assassinat des survivants de navires coulés. Il jugea toutefois ses ordres ambigus, condamna l’abandon des obligations de secours et retint sa responsabilité dans le maintien de certaines instructions criminelles. La peine ne fut pas calculée sur la seule guerre sous-marine, les États-Unis ayant eux-mêmes pratiqué une guerre sous-marine sans restriction dans le Pacifique.

À la fin d’avril 1945, alors qu’il savait la situation militaire désespérée, Dönitz continua d’ordonner le combat. Après avoir succédé à Hitler, il maintint les opérations à l’Est pendant plusieurs jours tout en cherchant à obtenir des redditions auprès des puissances occidentales. Il expliqua qu’il voulait permettre l’évacuation de civils et le repli de soldats devant l’Armée rouge. Le Tribunal prit cette explication en considération, mais conclut qu’il avait activement participé à la guerre d’agression.

Dönitz fut condamné à dix ans de prison, et non à mort. Il purgea sa peine à Spandau avant d’être libéré en 1956. Son parcours ne doit donc pas être placé dans un récit présentant tous les accusés comme attendant ensemble l’échafaud.

La valeur et les limites des entretiens

Les conversations recueillies par Goldensohn révèlent plusieurs mécanismes récurrents : la séparation artificielle entre fonction administrative et conséquence criminelle, la prétendue ignorance, le rejet de la responsabilité sur Hitler, Himmler ou Goebbels, ainsi que la présentation de décisions idéologiques comme de simples nécessités professionnelles.

Il serait cependant excessif d’affirmer que tous les accusés adoptèrent exactement la même position. Leurs attitudes variaient. Certains nièrent presque tout, d’autres reconnurent une responsabilité politique limitée, exprimèrent un remords partiel ou cherchèrent à se présenter comme les adversaires secrets de certaines politiques. Ces différences ne suppriment pas leur responsabilité, mais elles doivent être conservées pour éviter de remplacer l’histoire par une scène morale trop uniforme.

Les entretiens ne furent pas non plus les preuves les plus importantes du procès. L’accusation s’appuya sur des milliers de documents allemands capturés, des ordres signés, des procès-verbaux de réunions, des films, des photographies et des témoignages. Les déclarations faites aux psychiatres permettent surtout d’observer la manière dont les accusés reconstruisaient leur propre passé pendant qu’ils étaient confrontés aux preuves.

Le Tribunal militaire international ne condamna pas les accusés pour leur personnalité, leur absence de conscience ou leur appartenance abstraite au mal. Il examina leur responsabilité individuelle au regard d’infractions définies : complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Vingt-quatre responsables furent initialement mis en accusation. Vingt-deux furent effectivement jugés, dont Martin Bormann par contumace. Dix-neuf furent reconnus coupables, trois furent acquittés et douze condamnations à mort furent prononcées. Göring échappa à la pendaison en se suicidant; Ribbentrop et Kaltenbrunner furent exécutés; Dönitz fut emprisonné pendant dix ans.

La portée historique des entretiens de Nuremberg ne réside donc pas dans la révélation soudaine de secrets inconnus. Elle se trouve dans la confrontation entre les récits que ces dirigeants construisirent pour se défendre et les documents produits par le régime qu’ils avaient servi. Leurs paroles éclairent moins une mystérieuse « psychologie du mal » que les procédés ordinaires par lesquels des responsables puissants peuvent nier, fragmenter ou banaliser leur propre participation à un système criminel.