« C’est rustique. » Ma belle-fille a posé ce mot sur quatre années de ma vie, sans même se retourner vers moi. Mon fils, lui, a hoché la tête devant la ferme de mon père que je venais de restaurer…

« C’est rustique. » Ma belle-fille a posé ce mot sur quatre années de ma vie, sans même se retourner vers moi. Mon fils, lui, a hoché la tête devant la ferme de mon père que je venais de restaurer...

J’ai posé le dernier carreau de pierre un matin où la brume remontait encore du vallon, épaisse et silencieuse comme une respiration. Mes mains tremblaient légèrement, pas de fatigue, mais de quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis longtemps. La fierté, peut-être. Ou simplement la conscience d’avoir accompli quelque chose de plus grand que moi.

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La ferme de mon père s’appelait la Rouquette. Elle portait ce nom depuis au moins trois générations. Une longère en pierre blonde perché sur un coteau du Périgord noir, entre Sarlat et Belvès, entourée de chênes centenaires et d’un verger que mon grand-père avait planté à la main, arbre par arbre, dans les années cinquante. Quand mon père est mort, il me l’a laissée.

Pas à mon frère, pas à ma sœur. À moi. Parce qu’il savait, je crois, que j’étais le seul à comprendre ce qu’elle valait vraiment. J’avais passé trente-cinq ans de ma vie à travailler le bois.

Menuisier de métier, charpentier de passion. J’avais restauré des maisons de maîtres en Gascogne, des granges en Quercy, une chapelle romane dans l’Aveyron dont personne ne voulait plus. Je connaissais la pierre, je connaissais le bois, je connaissais le temps que prennent les choses bien faites. Alors, quand j’ai pris ma retraite à soixante ans et que la Rouquette m’est tombée entre les mains dans un état de quasi-abandon, j’ai su exactement ce que j’allais faire.

Mon fils habitait Paris depuis douze ans avec sa femme. Il travaillait dans une entreprise de logiciels quelconque. Sa femme était consultante dans un cabinet dont le nom changeait tous les deux ans. Ils vivaient dans un appartement trop petit depuis la naissance de leurs deux enfants.

Je les voyais trois ou quatre fois par an. La première fois que j’ai annoncé à mon fils que j’allais remettre la Rouquette en état, il a hoché la tête avec cet air poli et légèrement absent qu’il prenait quand je lui parlais de choses qui ne le concernaient pas directement. « C’est bien, m’a-t-il dit. Une bonne idée pour t’occuper.

»

Et il a repris son téléphone. Je n’ai rien dit. J’ai commencé. Les deux premières années, j’ai travaillé seul, presque tous les jours.

J’ai repris les fondations du côté nord qui s’enfonçaient depuis des décennies dans l’argile humide. J’ai refait la toiture en tuiles canal, choisissant chaque tuile une à une chez un artisan de Castelnaud-la-Chapelle qui les fabriquait encore au moule. J’ai retiré toutes les cloisons en placoplâtre que quelqu’un avait ajoutées dans les années quatre-vingt pour moderniser l’intérieur, et j’ai retrouvé sous ces faux murs les pierres d’origine, un calcaire doré que la lumière de fin d’après-midi transformait en quelque chose qui ressemblait à de l’or vieux. Le plancher du salon, je l’ai refait entièrement en chêne de récupération.

Pas du chêne acheté en négoce. Du vrai chêne récupéré dans une grange voisine qui s’effondrait, des madriers qui avaient séché pendant soixante ans et qui sonnaient comme une cloche quand on les frappait. J’ai passé trois semaines à les poncer à la main, à les huiler, à les cirer. Quand on marchait dessus, le son était mat et profond, comme si le sol vous répondait.

La cheminée du salon avait perdu son manteau d’origine. J’ai cherché pendant six mois avant de trouver chez un brocanteur de Souillac un linteau en pierre de taille du XVIIIe siècle, sculpté d’un motif de feuille de vigne qui correspondait exactement aux proportions de l’âtre. Je l’ai transporté moi-même dans ma vieille camionnette. Je l’ai posé avec l’aide de mon voisin Marcel, un ancien maçon de soixante-dix ans qui n’en croyait pas ses yeux.

La cuisine, je l’ai pensée comme ma mère la cuisinait. Un évier en pierre de pays, une crédence en carreaux de ciment peints à la main commandés à un artisan de Pau, une table centrale en orme massif que j’avais tourné et assemblé moi-même dans mon atelier. Des placards en bois naturel, huilés, sans poignées, juste des encoches taillées à la main. Rien n’était droit, rien n’était parfait, et c’est précisément pour cela que tout était juste.

J’avais remis en état le verger de mon grand-père, taillé les vieux poiriers et les pruniers, replanté là où les arbres morts avaient laissé des trous. J’avais reconstruit le muret en pierre sèche qui délimitait le jardin côté est, pierre par pierre, sans ciment, selon la technique que m’avait apprise mon père quand j’avais dix ans. J’avais restauré le puits à manivelle qui se trouvait à vingt mètres de la maison et qui fonctionnait encore parfaitement. Quatre ans.

Il m’a fallu quatre ans de travail presque quotidien. Quatre ans de mains abîmées, de genoux douloureux, de matins où je me levais à six heures parce que je ne pouvais pas attendre de recommencer. Quatre ans pendant lesquels mon fils appelait de temps en temps, me demandait comment ça avançait, et raccrochait au bout de cinq minutes parce qu’il avait une réunion. Ma belle-fille n’appelait jamais.

L’été de la quatrième année, je leur ai proposé de venir voir. Les enfants avaient huit et dix ans, et ma belle-fille avait accepté de passer une semaine en Dordogne avant d’aller dans leur location habituelle à Arcachon. Je les avais attendus sur le chemin d’accès que j’avais repavé en galets de rivière, sous le grand chêne que mon père avait planté l’année de ma naissance. Quand la voiture s’est arrêtée, mes petits-enfants sont sortis en courant, les yeux grands ouverts.

La petite a attrapé ma main et m’a dit que la maison ressemblait à un château. Son frère a couru directement vers le puits. Pendant quelques secondes, j’ai cru que tout allait bien se passer. Mon fils est sorti lentement, les yeux rivés sur son téléphone.

Il a levé la tête, a regardé la façade, le jardin, le verger. Il a hoché la tête une fois, deux fois. « Bon, c’est cosy, a-t-il dit simplement. — Puis il n’y a rien eu d’autre.

Ma belle-fille s’est approchée avec cette façon qu’elle avait de regarder les choses comme si elle calculait leur valeur en temps réel. Elle a fait le tour du jardin. Elle est entrée dans la maison, a traversé le salon, a touché le linteau de la cheminée du bout des doigts, a ouvert les placards de la cuisine, a regardé le plafond à poutres apparentes. Puis elle est ressortie et elle a dit, sans se retourner vers moi :

« C’est rustique.

»

Rustique. Le soir, autour de la table que j’avais faite de mes mains, sous la lumière de la lampe à huile que j’avais trouvée dans le grenier et remise en état, pendant que mes petits-enfants dévoraient le confit de canard que j’avais préparé, ma belle-fille a commencé à parler. Elle parlait à mon fils, pas à moi, comme si j’étais un élément de décor. Elle disait que la connexion internet était mauvaise, ce qui était vrai et assumé.

Elle disait que la route pour arriver était trop étroite. Elle disait qu’avec deux enfants qui grandissaient, ils n’auraient jamais le temps de venir entretenir tout ça. Mon fils a ajouté : « Ouais, c’est loin de tout. »

J’ai posé mon couteau, j’ai regardé mon fils.

Il évitait mon regard. Le lendemain matin, mon fils m’a demandé à parler dehors. Nous nous sommes assis sur le muret du jardin, lui avec son café en capsule qu’il avait apporté dans une machine portable, moi avec mon café de la cafetière à l’ancienne. Il a commencé par une longue introduction sur le fait qu’il me respectait énormément, que le travail était impressionnant.

Et j’ai su dès cet instant que ce qui allait suivre serait difficile à entendre. Il m’a dit que sa femme et lui avaient réfléchi. Que la Rouquette, dans son état actuel, valait sans doute dans les deux cent cinquante à trois cent mille euros, peut-être un peu plus avec les rénovations. Que si on vendait maintenant, ils pourraient utiliser leur part de l’héritage pour agrandir leur appartement à Paris, ou même acheter quelque chose dans une ville à taille humaine, peut-être Lyon ou Bordeaux.

Il a dit que ce n’était pas raisonnable de garder une propriété pareille qui ne servait à personne, qui coûtait en taxe foncière et en entretien. Je l’ai laissé finir. Il a pris une gorgée de café. Il attendait que je réponde.

« Et le travail que j’y ai mis ? » j’ai demandé. « Papa, tu aimais faire ça, non ? C’était ta retraite, ton hobby.

Personne ne t’a demandé d’en faire autant. »

Hobby. J’ai regardé le chêne que mon père avait planté le jour de ma naissance. J’ai regardé le muret en pierre sèche.

J’ai regardé mes mains. Et j’ai décidé, à cet instant précis, de ne rien dire. « Laisse-moi réfléchir », j’ai dit. « Bien sûr, prends ton temps.

Mais on en a besoin assez vite parce qu’on a un projet immobilier qui attend. »

Il est rentré à Paris le surlendemain avec sa famille. Ma belle-fille m’a embrassé sur la joue au moment de partir, ce que j’ai trouvé étrange compte tenu de tout. Mes petits-enfants ne voulaient pas partir.

La petite a pleuré dans la voiture. C’est tout ce que j’ai vu depuis le chemin : la silhouette de ma petite-fille dont les épaules tremblaient derrière la vitre. Je suis rentré dans la maison. Je me suis assis dans le fauteuil en osier que j’avais restauré, devant la cheminée, et j’ai réfléchi longtemps.

Pas à ce que mon fils m’avait dit. À ce que j’allais faire. Le lendemain matin, j’ai appelé une amie à moi, Jacqueline, qui travaillait depuis vingt ans dans une agence immobilière de prestige à Sarlat. Je lui ai dit que je voulais faire estimer la Rouquette.

Pas pour vendre. Juste pour savoir. Elle est venue deux jours plus tard avec son carnet et ses formulaires, et elle a passé trois heures à tout examiner. Quand elle m’a annoncé le chiffre, j’ai dû lui demander de répéter.

« Georges, tu comprends que ce que tu as fait ici, ça n’a rien à voir avec une rénovation ordinaire ? Le linteau du XVIIIe. Les planchers en chêne de récupération. La cheminée, les carreaux de ciment artisanaux, le puits qui fonctionne, le verger entretenu, le muret en pierre sèche.

Les acheteurs parisiens et étrangers cherchent exactement ça. L’authenticité, ça ne s’achète plus. Ça se fabrique en quarante ans, pas en six mois avec un architecte d’intérieur. »

Elle a ajouté : « Je peux te trouver preneur entre un million et un million trois cent mille euros, facilement.

Probablement plus vite que tu ne le penses. »

J’ai regardé par la fenêtre le verger de mon grand-père. « Publie l’annonce », j’ai dit. Elle a publié l’annonce un mercredi.

Le vendredi, elle m’appelait pour me dire qu’elle avait déjà dix demandes de visite. Des couples parisiens, des Belges, un Allemand installé à Bordeaux, une famille britannique. En trois semaines, Jacqueline avait organisé douze visites. La propriété était en ligne depuis exactement vingt-six jours quand un couple de Paris — lui chirurgien, elle photographe — est tombé amoureux de la maison au point de proposer le prix demandé sans négocier, en ajoutant dans leur lettre d’intention qu’ils se promettaient de ne rien changer.

Jacqueline m’a appelé le soir même, presque excitée. « Un million trois cent cinquante mille euros nets vendeur. La signature chez le notaire dans six semaines. »

Je suis sorti dans le jardin.

Il faisait nuit. Le ciel du Périgord était couvert d’étoiles, comme il l’est toujours ici, loin des villes. J’ai posé ma main sur le tronc du vieux chêne. « Voilà ce que ça valait », j’ai dit à voix basse.

Pour personne en particulier. Ou peut-être pour mon père. Je n’avais pas encore appelé mon fils. Je l’ai appelé le soir où j’ai signé le compromis chez le notaire.

Il était vingt heures trente. Il rentrait du travail. « J’ai vendu la Rouquette, lui ai-je dit simplement. La signature définitive est dans six semaines.

»

Il y a eu un silence assez long. « Tu as vendu sans m’en parler ? — Je t’avais demandé de me laisser réfléchir. J’ai réfléchi.

— Combien ? — Un million trois cent cinquante mille euros. »

Le silence qui a suivi était d’une nature différente du premier. Celui-là était dense, presque physique.

J’entendais sa respiration. « Mais c’est l’héritage de toute la famille. J’ai des droits là-dessus. — Non.

La maison m’a été léguée personnellement par ton grand-père. C’est dans son testament. Tu peux le vérifier avec le notaire si tu veux. »

Il y a eu un autre silence.

Puis sa voix a changé de tonalité. Elle est devenue plus froide, plus calculée. La voix qu’il devait utiliser dans ses réunions d’entreprise. Il a dit qu’il allait consulter un avocat.

Il a dit que j’avais peut-être agi de façon précipitée et que certains éléments pourraient être contestés. Il a utilisé le mot « recours ». Il a utilisé le mot « procédure ». « Fais ce que tu crois devoir faire », j’ai dit.

Et j’ai raccroché. Ma belle-fille a appelé le lendemain matin. J’ai laissé sonner. Elle a laissé un message sur le répondeur, un message long, d’une voix que je ne lui connaissais pas, douce et presque affectueuse, dans lequel elle expliquait qu’ils ne voulaient évidemment pas de conflit, que tout ça était un malentendu, qu’ils comprenaient que c’était difficile de vendre la maison familiale et que peut-être on pouvait discuter de la façon dont le produit de la vente pourrait être partagé équitablement entre tous les membres de la famille.

Elle avait utilisé le mot « équitablement ». Je n’ai pas rappelé. L’avocat que mon fils avait consulté lui avait apparemment dit que la vente était parfaitement légale et qu’il n’existait aucune base juridique sérieuse pour la contester, étant donné que le bien m’avait été légué en propre, sans charge ni condition de maintien dans la famille. Mon fils a alors essayé une autre approche.

Il a appelé ma sœur, qui lui a dit que ça ne la regardait pas. Il a appelé mon frère, qui lui a dit la même chose. Il m’a envoyé deux longs messages par SMS. Des messages qui mélangeaient la culpabilisation et la menace dans des proportions à peu près égales.

Je lisais ces messages. Je ne répondais pas. La vente s’est conclue un mardi matin chez maître Fontaine, à Sarlat. Le couple de Paris était là.

Elle, avec son appareil photo autour du cou, même pour signer des actes notariés. Lui, avec une gravité discrète que j’ai trouvée touchante. Quand on eut tous signé et que maître Fontaine a annoncé la vente conclue, la femme s’est levée. Elle m’a serré la main des deux mains.

« Merci pour ce que vous avez fait avec cette maison. Nous allons en prendre soin. »

« Je sais », j’ai dit. Et c’était vrai.

Je le savais en les regardant. Je suis rentré à Périgueux, où j’avais mon appartement. J’ai mis de l’eau à chauffer pour un café et j’ai regardé par la fenêtre pendant un long moment, sans penser à grand-chose de particulier. Pendant les semaines qui ont suivi, mon fils a cessé de m’appeler.

Ma belle-fille également. Mes petits-enfants m’envoyaient parfois des dessins par la poste, comme ils le faisaient depuis qu’ils savaient écrire, et je comprenais que leurs parents ne le savaient pas, ou ne trouvaient pas le moyen de l’interdire sans avoir l’air ridicule. Je pensais à eux souvent. Pas à mon fils et à ma belle-fille.

À mes petits-enfants. Il y avait une chose que je voulais faire depuis longtemps. Une idée qui avait germé dans ma tête pendant les derniers mois de travail à la Rouquette, quand je voyais mes petits-enfants courir dans le verger pendant leurs rares visites. Le garçon était passionné d’astronomie.

Il me posait des questions sur les étoiles, sur les distances, sur les noms des constellations. Des questions auxquelles je répondais du mieux que je pouvais, mais qui dépassaient vite le cadre de ce que je savais. La petite, elle, aimait les animaux avec une intensité qui ressemblait à une vocation. Elle voulait être vétérinaire depuis l’âge de six ans.

J’ai réfléchi plusieurs semaines à ce que je voulais faire avec cet argent. Pas pour moi. J’avais ma retraite, mon appartement, mes habitudes modestes. Pour eux.

J’ai d’abord ouvert deux contrats d’épargne à long terme au nom de chacun de mes petits-enfants, alimentés suffisamment généreusement pour couvrir l’intégralité de leurs études supérieures, même les plus longues et les plus coûteuses, sans qu’ils aient jamais à s’endetter ou à dépendre de leurs parents pour ça. Un avocat spécialisé m’avait aidé à structurer la donation de façon à ce qu’elle soit directement à leur bénéfice, indépendante de toute décision parentale. Ensuite, j’ai cherché ce que je cherchais depuis des années sans avoir encore les moyens de le trouver. Un petit terrain en Corrèze, vers Argentat-sur-Dordogne.

Un terrain avec un peu de bois, une vue sur les collines et assez de recul par rapport aux voisins pour qu’on puisse entendre le silence. J’y ai trouvé une vieille grange en pierre, plus petite que la Rouquette, en moins mauvais état. Et j’ai commencé à réfléchir à ce que j’allais y construire. Pas pour moi.

Enfin, pas seulement. Pour eux. J’avais dans la tête l’image d’une cabane. Pas une cabane de jardin en kit, pas une structure en composite traitée aux produits chimiques, pas quelque chose qu’on commande sur un catalogue.

Une vraie cabane dans les arbres, construite dans le bois de châtaigniers qui bordait le terrain, avec des planchers en bois de récupération, une échelle faite main, un télescope installé dans une lucarne orientée nord pour regarder les étoiles. Et en bas, au sol, un petit enclos pour les animaux que ma petite-fille voudrait bien, un jour, apprivoiser. J’ai commencé les fondations au printemps. Mon voisin Marcel, qui avait maintenant soixante-quinze ans et qui disait qu’il était trop vieux pour ça, venait quand même de temps en temps regarder et donner son avis.

Parfois même, il tenait une planche ou pointait un niveau. Un soir de juin, j’étais en train de dégrossir une poutre de châtaignier dans l’atelier que j’avais aménagé dans la grange quand mon téléphone a sonné. C’était un numéro que je connaissais. C’était la voix de mon petit-fils.

Il avait dix ans et demi maintenant, et sa voix avait pris cette incertitude particulière qui annonce la mue. « Papi, est-ce que c’est vrai que tu construis quelque chose ? — Qui t’a dit ça ? — Ma sœur m’a dit que tu lui avais écrit que tu construisais quelque chose dans la forêt.

— C’est vrai, je construis quelque chose. »

Il y a eu un silence. Et puis il a dit :

« Pour qui ? »

J’ai regardé la poutre de châtaignier que j’étais en train de travailler, la forme qu’elle prenait sous mes mains, le bois blanc et propre qui apparaissait sous l’écorce.

« Pour vous », j’ai dit. Nouveau silence. Et puis sa voix a changé. Elle a repris quelque chose d’enfantin qu’elle était en train de perdre.

« C’est quoi ? — Une surprise. Mais si tu veux venir voir à la fin de l’été, tu pourras peut-être apporter le télescope. — Oui, je veux venir », a-t-il dit très vite.

Trop vite pour que ce soit calculé. « Alors dis à ta sœur qu’elle vienne aussi », j’ai dit. J’ai raccroché. J’ai repris la plane et j’ai continué à travailler le bois.

Dehors, les châtaigniers faisaient un bruit léger dans le vent du soir. Ce son que le vent fait uniquement dans les feuilles larges et dentelées des châtaigniers. Un son que j’avais entendu toute mon enfance et que je n’avais jamais su décrire. Mon fils a fini par appeler un dimanche de juillet, d’une voix différente de toutes celles que je lui avais connues jusqu’alors.

Une voix sans posture. Il a dit qu’il avait réfléchi. Il a dit que sa femme et lui avaient eu des discussions difficiles. Il n’a pas prononcé le mot « désolé », mais il y avait dans le ton de sa voix quelque chose qui ressemblait à ce que le mot « désolé » aurait voulu dire s’il avait été dit.

Je ne lui ai pas rendu la tâche trop facile. Mais je ne lui ai pas rendu la tâche trop difficile non plus. J’ai soixante-sept ans. J’ai le temps de garder les rancunes, et je n’en ai plus envie.

Je lui ai parlé des comptes d’épargne pour ses enfants. Il n’a rien dit pendant un moment. Puis il a demandé pourquoi. « Parce que c’est à eux que je destinais la Rouquette depuis le début.

Pas à toi, pas à moi. À eux. Ils n’auraient pas pu en profiter du vivant de ton grand-père, ni du mien. Mais là, sous cette forme, ils pourront en profiter toute leur vie.

»

Il a dit : « Papi, j’ai dit quoi ? »

Il a dit : « Je n’aurais pas dû appeler ça rustique. »

Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai regardé par la fenêtre de l’atelier les châtaigniers du soir.

« Non, tu n’aurais pas dû », j’ai dit. Fin août, mes petits-enfants sont venus en Corrèze pour la première fois. Mon fils et ma belle-fille les avaient accompagnés jusqu’à Argentat, mais ils avaient préféré ne pas s’imposer. Ce que j’ai trouvé, pour une fois, approprié.

Les enfants avaient dormi dans la chambre d’amis que j’avais meublée avec des lits superposés en hêtre que j’avais fabriqués moi-même, et le matin, ils avaient mangé des tartines avec du miel du voisin apiculteur. La cabane dans les châtaigniers était terminée depuis deux semaines. J’avais attendu qu’ils arrivent pour faire la visite officielle. On a pris le petit chemin qui monte dans le bois derrière la grange.

Mes petits-enfants devant moi, leurs jambes agiles sur les racines apparentes. Quand la cabane est apparue entre les branches, la petite a poussé un cri. Pas un cri d’enfant qu’on surprend, mais un cri d’une qualité différente. Le genre de son qu’on fait quand quelque chose correspond exactement à quelque chose qu’on avait dans la tête sans le savoir.

Elle a couru vers l’échelle. Son frère l’a suivie. Je les ai regardés monter, disparaître par la trappe. J’ai entendu leurs voix étouffées là-haut, leurs pas sur le plancher de bois, puis la voix de mon petit-fils qui criait d’en haut :

« Papi, il y a un trou dans le toit !

»

« C’est pour le télescope », j’ai dit. Il y a eu un silence. Et puis un bruit qui ressemblait à quelqu’un qui s’assoit très vite sur un plancher. Je me suis assis au pied du châtaignier principal, le dos contre l’écorce rugueuse, et j’ai levé les yeux vers la cabane que j’avais construite.

Ce bois blond et propre posé dans le feuillage vert sombre. Cette échelle que j’avais sculptée pied par pied dans un hêtre tombé pendant la tempête de l’hiver précédent. J’entendais mes petits-enfants qui parlaient vite et fort là-haut, qui ouvraient les petits volets de bois, qui découvraient le banc intégré, le crochet pour le télescope, la petite bibliothèque dans le mur où j’avais déjà glissé quelques livres d’astronomie et un atlas des mammifères de France. Mes mains n’étaient plus ce qu’elles avaient été.

Les articulations me réveillaient parfois la nuit et je mettais plus de temps qu’avant à démarrer le matin. Mais elles savaient encore. Elles savaient où mettre le ciseau à bois pour que la coupe soit nette. Elles savaient la différence entre un bois qui veut être travaillé et un bois qui résiste.

Elles savaient la direction du fil, l’endroit où la fibre cède si on lui demande dans le bon sens. Mon père m’avait transmis ça. Pas en cours, pas en théorie. En me faisant tenir un outil et en me disant : regarde.

En me mettant la main sur la main et en guidant le geste jusqu’à ce que je le sente. C’est ce que je n’avais jamais pu faire avec mon fils. Pas parce qu’il n’en avait pas envie, peut-être. Mais parce que je n’avais pas su trouver le moment, ou le mot, ou la façon de lui dire : viens, regarde.

Je m’en voulais parfois. Moins qu’avant. Il y avait quelque chose que je savais maintenant, quelque chose que les quatre années de la Rouquette m’avaient appris plus clairement que tout le reste. Le travail fait avec les mains ne disparaît pas.

Il prend des formes différentes. Il change de main. Parfois il se vend et repart vers des inconnus qui sauront mieux le reconnaître. Mais il ne disparaît pas.

Ce que j’avais mis dans les pierres de la Rouquette était maintenant dans les pierres de la Rouquette pour encore trois ou quatre générations, porté par des gens qui l’avaient choisi. Et ce que j’avais mis dans le bois des châtaigniers de Corrèze était là, au-dessus de ma tête, sous les pieds de mes petits-enfants qui couraient. L’argent, lui, serait là quand ils en auraient besoin. Pas pour acheter une voiture neuve ou agrandir un appartement.

Pour apprendre ce qu’ils voulaient apprendre, aller là où ils voulaient aller, devenir ce qu’ils voulaient être, sans que personne puisse leur dire que ça coûtait trop cher. C’était tout ce que j’avais voulu faire depuis le début. La tête de ma petite-fille est apparue dans l’ouverture de la trappe. Elle m’a regardé d’en haut avec ses yeux qui ont la couleur de ceux de sa grand-mère.

Une couleur que je n’arrive toujours pas à nommer exactement, quelque chose entre le vert et le gris selon la lumière. « Papi, quand est-ce qu’on peut dormir ici ? »

« Quand vous voulez », j’ai dit. Elle a souri.

Elle a disparu à nouveau dans la cabane. J’ai entendu son frère rire de quelque chose qu’elle lui disait. Le soleil descendait doucement derrière les collines de Corrèze, cette lumière longue et cuivrée de fin d’été qui n’appartient qu’aux soirs où le temps tient encore, et où on sait déjà que ça ne durera plus. Les châtaigniers faisaient leur bruit de feuilles larges dans le vent léger.

Quelque part dans les prés en dessous, une cloche de vache sonnait par intermittence, régulière comme une pensée qu’on ne termine pas. Je me suis levé lentement. Mes genoux ont protesté comme d’habitude. Et je suis resté un moment debout à regarder ma cabane dans les arbres.

Dans la lucarne du toit, j’apercevais le bout du support de télescope que j’avais fixé moi-même, centré à un degré près vers le nord magnétique. La nuit allait venir. Il y aurait des étoiles.