« La chevalerie est morte. » Encore cette phrase, et pour la huitième fois cette semaine. Bon, d’accord, cette fois c’est peut-être vrai. Plus d’honneur, plus de morale, plus rien.

La guerre ne laisse que mort et vanité derrière elle. Enfin, comme avant, quoi. Au moins, maintenant, on a des capitaines de guerre à qui l’on demande si les prises sont indues. Mais où est la gloire ?
Où sont les chevaliers des temps jadis ? Allez, on arrête la lecture pour aujourd’hui. On laisse faire les pros. Pour clore cette série sur la chevalerie, il faut parler de sa fin.
Enfin, de ses fins, et de ses multiples réinventions. Parce que si la chevalerie féodale, celle que l’on a décrite précédemment, disparaît bien au cours du XIVe siècle, le mot, lui, est réinvesti plusieurs fois. Et ces réinvestissements ont des conséquences majeures. Balayons large : guerre de Cent Ans, guerres d’Italie, évolutions politiques, culturelles et sociales.
On se concentrera surtout sur l’exemple français, mais la France n’était pas seule. La série n’a jusqu’ici abordé que les XIIe et XIIIe siècles. Le XIVe siècle est pourtant considéré comme un siècle de la chevalerie, même si ça commence à sentir le roussi. Ce choix était délibéré : garder le regard fixé sur cette chevalerie historique, avec sa relation de service appuyée sur les liens féodo-vassaliques et le fief.
Une chevalerie mêlant fonction militaire, statut social, environnement culturel et interactions avec l’Église ou les royautés. Cette chevalerie-là, inscrite dans une société qui la reconnaît comme actrice à part entière, reste volatile : on est chevalier de quelqu’un. Elle ne prend corps que parce que ses membres se reconnaissent entre eux par des symboles, des rites et des codes, faisant émerger une culture chevaleresque. Appelons cet ensemble la chevalerie féodale.
Usuellement, on commence par évoquer le déclin militaire. Il faut dire que la chevalerie prend des claques au XIVe siècle. À Courtrai en 1302, des milices flamandes écrasent les chevaliers français. À Bannockburn en 1314, les Écossais font de même avec les Anglais.
À Almyros en 1311, à Morgarten en 1315, à Laupen en 1339, les Suisses donnent la leçon aux Autrichiens et aux Bavarois. La chevalerie semble trouver un concurrent de poids : les piquiers lourds. Les célèbres batailles de Crécy en 1346, de Poitiers en 1356, de Nájera en 1367 et d’Aljubarrota en 1385 montrent la nouvelle importance de l’archerie et de l’infanterie légère. La cavalerie lourde et sa charge à lance couchée semblent dépassées.
Mais attention : poser ces défaites comme une remise en cause de la chevalerie, c’est un peu limité. Les nobles de l’époque ne sont pas si bêtes, et ils s’adaptent assez vite. Les batailles ne suffisent pas à rendre compte des dynamiques militaires. Après Courtrai, les chevaliers français montent une campagne plus méthodique en Flandre jusqu’à la victoire de Cassel en 1328.
Après Bannockburn, les chevaliers anglais adoptent l’appui des archers gallois et démontent, créant une infanterie lourde défensive qui inflige de sérieux dégâts aux piquiers difficiles à manœuvrer. Ils remportent Dupplin Moor et Halidon Hill en 1332 et 1333. En Suisse, ils arrêtent simplement d’y aller. Ce modèle tactique anglais ne fait pas disparaître les chevaliers.
Il les inscrit dans un système plus vaste où leur charge à lance couchée n’est plus forcément désirable. C’est ce système qui donne la leçon aux Français à Crécy ou à Poitiers. La chevalerie conserve son importance opérationnelle, notamment dans les chevauchées. Poitiers en est un excellent exemple : depuis le début du conflit entre la France et l’Angleterre, les rois anglais opèrent des chevauchées massives, notamment Édouard de Woodstock, le Prince noir, qui dévaste le Languedoc en 1355.
La bataille de Poitiers intervient en 1356, quand les Français interceptent une armée anglaise alourdie par son butin. Jusque-là mobile et à cheval, elle démonte presque entièrement et se prépare une position défensive sur laquelle l’armée française, encore trop centrée sur la charge de sa cavalerie lourde, s’embroche. Une défaite pire que Crécy, qui tue de nombreux chevaliers et mène à la capture du roi de France. Mais voilà, je vous ai un peu menti depuis le début.
J’utilise le terme « chevalerie », mais je ne devrais pas. C’est parce qu’on utilise ce terme imprécisément qu’on perçoit Crécy, Poitiers et Azincourt comme des défaites de la chevalerie. Que devrait-on dire ? C’est là qu’il faut affiner pour se rendre compte que la chevalerie féodale, au début de la guerre de Cent Ans, est déjà en bonne voie de disparition.
Quand on parle de chevalerie pendant la guerre de Cent Ans, on désigne en réalité deux figures qui ne se confondent pas avec elle. D’abord, une figure militaire : l’homme d’armes. Ensuite, une figure politique et sociale : le noble. La deuxième nous aidera surtout à comprendre la disparition de la chevalerie féodale, mais regardons d’abord l’homme d’armes.
Les hommes d’armes, ou gendarmes, forment une catégorie de troupe : l’ensemble de la cavalerie lourde composée par les nobles. Il y a aussi des hommes de cheval qui ne sont pas des hommes d’armes, comme les sergents montés ou les arbalétriers montés. Si tous les chevaliers sont désormais des nobles au XIVe siècle, tous les nobles sont loin d’être des chevaliers. « Homme d’armes » permet de désigner un ensemble avec des distinctions : seigneurs puissants, chevaliers bannerets, chevaliers bacheliers, écuyers.
Depuis Bouvines, un truc a changé : la chevalerie n’est plus un automatisme au sein de la noblesse. Au cours des XIVe et XVe siècles, la part des chevaliers parmi les gendarmes diminue constamment. Chez les Anglais, on ne compte plus que 20 % de chevaliers parmi les gendarmes au milieu du XIVe siècle, puis 10 % cinquante ans plus tard. En France, pour la période 1418-1420, c’est carrément 2,2 %.
Le reste, ce sont des écuyers. Il apparaît même des écuyers bannerets, des seigneurs puissants à la tête de troupes qui n’ont pas eu envie de se faire adouber. La chevalerie est déjà bien entamée, minoritaire au sein de la cavalerie lourde. Et ce n’est pas dû aux défaites militaires : la cavalerie lourde est toujours là.
Simplement, les nobles ne se font plus chevaliers. Alors, pourquoi les nobles qui se battent en cavaliers lourds ne se font-ils plus chevaliers ? Avec cette question, on comprend enfin pourquoi la chevalerie féodale n’existe quasiment plus à Crécy. La chevalerie féodale est un modèle performant pour les campagnes courtes et proches.
Pour tout effort au long cours ou à distance, c’est plus compliqué. Au sein des royaumes anglais et français, l’appropriation de la chevalerie par la noblesse et la royauté mène à une crise de la féodalité, en parallèle d’autres facteurs économiques, sociaux et démographiques, comme l’affaiblissement du servage ou la peste noire. On assiste à une forme de centralisation. La royauté se dote, au cours du XIIIe siècle, de pouvoirs concernant l’organisation de l’armée.
En France, le roi peut faire appel aux nobles de trois manières. Par la levée de l’ost pour ses vassaux directs. Mais surtout par la semonce des nobles, qui fait appel aux nobles, pas aux chevaliers, court-circuitant les relations vassaliques : tous les nobles du royaume doivent répondre, avec un lien vassalique direct avec le roi ou non. Enfin, la levée de l’arrière-ban, plutôt théorique, appelle tous les sujets de 18 à 60 ans à prendre les armes.
Dans les faits, comme on peut payer pour ne pas venir, c’est surtout une manière de lever de l’argent et un dispositif défensif. Ces outils permettent à Philippe VI de lever 28 000 hommes d’armes et 16 000 fantassins en 1340. La pacification interne, notamment par les trêves de Dieu, est bien avancée. Les guerres privées et locales disparaissent progressivement, tandis que les campagnes majeures menées par le roi ou un puissant seigneur s’imposent.
Le modèle de la levée de l’ost par les relations vassaliques devient inadapté. Les chevaliers ne peuvent pas suivre économiquement, et les osts sont des levées temporaires, le service dépassant rarement quarante jours. La royauté doit trouver un nouvel outil : contracter l’engagement des nobles. On se met à contractualiser l’engagement potentiel des nobles, à l’image des pratiques mercenaires.
Cela se construit autour des lettres de retenue, qui permettent de retenir un homme pour une durée déterminée, en échange d’argent et non plus d’un fief. On parle aussi d’endenture, une relation contractuelle comparable à celle des condottieres en Italie. Les lettres de retenue se font avec une personne qui commande une compagnie ou s’engage avec ses propres troupes retenues. Les troupes d’un puissant seigneur fonctionnent en cercles concentriques : la famille et une petite administration pour gérer les contrats, le noyau militaire de personnes retenues et payées en temps de paix comme en temps de guerre, puis la clientèle lointaine.
Une lettre de retenue règle la durée de l’engagement, le nombre de personnes attendues et le prix à payer à l’avance. Cela ne concerne pas que les mercenaires : les hommes d’armes sont concernés, ce qui uniformise la nature des troupes. Les relations vassaliques centrées sur le fief ne disparaissent pas : les fiefs restent distribués, mais ils concernent désormais la gestion, la justice et la politique. Le service militaire passe par la paie définie par les lettres de retenue.
On parle parfois de féodalisme bâtard : une coexistence entre relations féodo-vassaliques fieffées et relations contractuelles payées. Les Anglais ont de l’avance sur ce sujet. Dans les années 1370, le cœur de leur armée, ce sont 28 retenues rassemblant 6 000 hommes. En France, cela se développe progressivement, avec des hauts et des bas, pour aboutir à l’institutionnalisation des compagnies d’ordonnance : quinze compagnies gérées par des capitaines, payées en permanence par le trésor royal.
Ces contrats satisfont tout le monde. La royauté stabilise et rend plus durables les forces à sa disposition. Les nobles gèrent leur effort : quand ils ont besoin d’argent, ils s’engagent ; quand ils préfèrent gérer leur terre, ils ne s’engagent pas. Mais pour la chevalerie féodale, cela implique beaucoup.
La relation de service, au cœur de sa définition, meurt. Tout devient contractuel. On n’est plus chevalier de quelqu’un ; on est chevalier tout court, et on s’engage pour une campagne. Le statut de chevalier devient un statut contrôlé, dont on calcule l’intérêt.
Désormais, c’est l’adoubement qui signale l’entrée dans la chevalerie. Problème : l’adoubement coûte cher, ainsi que l’équipement exigé. La couronne, avec ses lettres de retenue, contrôle la marchandise. Avec un contrat, il ne s’agirait pas de venir sans le matériel approprié.
Un homme d’armes doit être bien armé et protégé ; un chevalier encore plus. Quand on rejoint l’armée, on passe devant un officier royal qui contrôle les hommes, les chevaux, le matériel. Être chevalier coûte cher et crée des engagements contrôlés. Certains nobles préfèrent rester écuyers, garder leurs titres et leur tranquillité.
Mais ce n’est pas fini. Ces contrats, avec leur logique de forces de plus en plus permanentes, créent une nouvelle logique pour les spécialistes de la guerre. Avant, un bon spécialiste faisait des campagnes courtes et proches, avec pour récompense à court terme le butin et à long terme le fief. Avec les contrats, le but est d’avoir des hommes capables d’efforts longs, lointains, organisés et contrôlés, dont la récompense à court terme est la paie et, à long terme, la carrière.
On parle d’unités stables, d’une volonté politique de maintenir une armée en service, d’une population nobiliaire désireuse de faire carrière dans les armes. Et surtout, la figure qui prend en charge le commandement, l’organisation et le développement des compétences martiales n’est plus le chevalier : c’est le capitaine. Le capitaine est une figure ambivalente : à la fois l’homme à la tête d’une compagnie mercenaire et celui développé par la royauté. Les deux se rencontrent et s’influencent.
Le premier est parfois appelé entrepreneur de guerre. Globalement, ils ont les mêmes procédés tactiques, les mêmes méthodes, et sont tout à fait proches des nobles quand ils n’en sont pas. Il n’y a aucune raison d’opposer les vilains routiers et mercenaires aux chevaliers nobles pendant la guerre de Cent Ans. Mais le capitaine royal change pas mal de choses.
Les lettres de retenue ne concernent que leurs signataires, ceux qui s’engagent à venir avec des troupes. Ces personnes s’imposent comme interlocuteurs privilégiés de la royauté pour le contrôle des troupes et leur qualité. Progressivement, on les sélectionne selon la qualité de leur service militaire : c’est l’apparition du capitaine de compagnie, soit pour lever les troupes et relayer la levée royale, soit pour les commander et maintenir l’ordre militaire. Avec les compagnies de plus en plus organisées et pérennisées jusqu’à l’armée permanente, les postes de capitaine, les offices, deviennent des postes de professionnels de la guerre.
Pas des spécialistes comme les chevaliers : des professionnels. On fait carrière, on a un contrat, on est lié à une institution qui centralise, organise et contrôle notre position. Cela change énormément de choses. Progressivement se développe une véritable culture pratique et théorique : théorie stratégique, technique, tactique.
Le XIVe siècle est le siècle des retours d’expérience et de l’histoire des guerres récentes pour en tirer des leçons à l’écrit. Les armes deviennent un métier, plus seulement une fonction. Cette rationalisation touche la machine militaire monarchique, à laquelle le capitaine est lié contractuellement. Il ne s’agit plus d’appeler aux armes un chevalier qui doit un service.
Il s’agit de payer et d’organiser des officiers qui encadreront des troupes payées par le trésor et organisées par une administration. Cela veut dire règlements, justice militaire, ordonnances, codes juridiques. Le pillage est interdit. Le droit de prise pour vivre sur le pays est réglementé.
On encadre les pratiques des hommes de guerre. C’est loin d’être parfait, mais c’est le début d’une justice militaire. Les punitions sont définies à l’avance, les prises indues peuvent être indemnisées. Le capitaine ne fait pas la guerre par son droit, ses biens ou sa position sociale.
Il le fait en tant que représentant de l’institution royale. Il remplace clairement le chevalier comme figure sociale organisant les forces militaires. Les nobles ne sont pas perdants : ce sont eux qui fournissent les capitaines. Le haut commandement reste monopolisé par les plus grands seigneurs, et la petite et moyenne noblesse s’empare des offices de capitaine.
Ce poste joue un rôle dans la relation entre noblesse et royauté. La noblesse conserve sa dominante dans l’exercice de la guerre, malgré les désastres de la fin du XIVe siècle. Au sortir de la guerre de Cent Ans, la noblesse est même renforcée, et la royauté y gagne un meilleur contrôle sur une classe sociale plutôt gesticulante. On parle même de domestication de la noblesse.
Résumons. De la fin du XIIIe siècle au milieu du XVe, des transformations profondes ont lieu dans l’organisation des armées. L’ost et les armées féodales sont en crise. La noblesse se désintéresse des adoubements, car cela coûte cher, et la part des chevaliers parmi les gendarmes diminue drastiquement.
La guerre offre des perspectives de carrière, rationalisées par l’office de capitaine. Un ensemble administratif et juridique encadre les pratiques de guerre, tandis que les revues et les montres contrôlent la qualité du matériel. La chevalerie féodale est morte, abandonnée par la classe sociale qui se l’était appropriée. Mais la chevalerie comme principe reste très vivante.
Elle a subi une mutation totale, devenant une idéologie sociale avec des conséquences pratiques. Les grandes chevauchées organisées par les rois d’Angleterre relèvent d’une pratique classique des chevaliers des siècles précédents. Ce qui change, c’est leur ampleur et leur dimension stratégique, organisées par une royauté qui contrôle les hommes d’armes. On peut aussi filer vers le symbolique.
Tout au long de la guerre, des tournois ont lieu, avec une mise en scène plus ou moins assumée. Le combat des Trente en 1351 voit une trentaine de combattants nobles pro-français organiser une mêlée avec une trentaine de combattants pro-anglais, dans le cadre de la guerre de succession de Bretagne. Sans intérêt militaire, c’était un combat entre chevaliers relevant d’un idéal fantasmé. Les Français gagnèrent, cela ne changea rien, et le tournoi de Vannes en 1381 réitéra cette mise en scène.
Durant les trêves de la fin du XIVe siècle, un projet de croisade franco-anglaise fut formulé pour recréer des liens et régénérer la chevalerie moralement. Les Hongrois appelaient à l’aide contre les Ottomans dans les Balkans. Les Anglais n’y participèrent pas, mais les Français y envoyèrent un contingent important, écrasé aux côtés d’autres croisés à Nicopolis en 1396. On voit ici une tentative de raviver ce qui était vécu comme des fondamentaux de la chevalerie : les tournois, les croisades.
Les contemporains pensent à la chevalerie, et même de façon obsessionnelle. Les transformations sociales ne sont pas forcément perçues à l’époque, mais les défaites et le désintéressement des adoubements le sont. De nombreux penseurs considèrent que les Français font face à une crise morale de la chevalerie. Il faudrait la régénérer, lui rendre son souffle originel.
C’est frappant : alors que la chevalerie féodale n’est plus pertinente pour comprendre l’organisation des armées, le code chevaleresque se stabilise à l’écrit. Le Livre de la chevalerie, écrit par Geoffroi de Charny en 1350, décrit ce que doit être un bon chevalier. Sans parler des ordres de chevalerie fondés par les royautés, apparus dans les années 1330 en Castille : l’ordre de la Jarretière anglais en 1348, l’ordre de l’Étoile français en 1351. Chaque souverain fonde le sien, des confréries dotées de leur code et de leur volonté de vivifier l’esprit chevaleresque.
Mais ce ne sont pas des entreprises militaires. Ces ordres n’ont aucune valeur pour les armées. Ils ont des effets, comme les chevaliers de l’Étoile qui s’interdisent de fuir et subissent des misères, mais ils ne créent pas des guerriers d’élite. Ce sont des entreprises royales qui permettent de distinguer et de récompenser des actions ou des comportements : en bref, des médailles.
Comme le dit Jean Flori, après être passée de corporation de guerriers d’élite à corporation de guerriers nobles, la chevalerie devient au XIVe siècle une confrérie d’élite des nobles. Cela se retrouve dans les pratiques : si avant, être descendant de chevalier faisait qu’on était automatiquement chevalier, on observe désormais des adoubements avant ou après des événements importants, un siège, une bataille, un fait d’armes, avec une mise en scène honorifique. Cette chevalerie devient un outil pour la royauté, renversant complètement le principe initial. Si avant elle justifiait une indépendance de fait des milites vis-à-vis du pouvoir, elle devient un moyen pour la royauté de contrôler sa noblesse.
D’où l’importance croissante et le faste des adoubements et des tournois. Les symboles de la chevalerie sont appropriés par la royauté. Le roi lui-même arbore ces symboles, en bon maître de la chevalerie. Tout cela n’est pas linéaire ou purement symbolique.
L’ordre de l’Étoile était à l’origine une véritable tentative d’offrir un vrai corps de chevaliers à la couronne, presque trop réussie vu les conséquences militaires de son code. Au cours des XIVe et XVe siècles, il y a une conjonction entre la naissance de nouvelles figures militaires et la volonté de régénérer la chevalerie. On met tout par écrit. On essaie de retrouver la force des hommes des XIe et XIIe siècles.
Sauf qu’eux, contrairement à nous, n’avaient pas un recul historiographique. Ils ont pris au pied de la lettre les fantasmes de la chevalerie décrits précédemment : force, honneur, loyauté, prouesse, sans parler des figures mythologiques comme Roland ou les chevaliers de la Table ronde. La Table ronde était d’ailleurs très utile aux royautés du XIVe siècle, car elle parle de chevaliers au service d’un roi, notamment du roi Arthur. Les fantasmes des prédécesseurs deviennent les idéaux affichés par les réformateurs de la chevalerie, au service du roi généralement.
On en fait des héros des temps jadis, et entrer dans la chevalerie, c’est un peu se placer à leur côté. La discipline est justifiée par la disciplina militaris des chevaliers. Les livres parlant des anciennes batailles présentent souvent une chevalerie au service de la monarchie, comme L’Arbre des batailles ou le Livre des faits d’armes et de chevalerie, écrit par Christine de Pisan. On assiste donc, entre la fin du XIIIe et le début du XVe siècle, au déclin progressif de la chevalerie féodale et à la stabilisation d’une idéologie chevaleresque au service du roi.
Une idéologie qui mélange fantasmes, mises en scène et valeurs, cherchant à la fois à contrôler la noblesse sans détruire sa capacité militaire. Pendant la guerre de Cent Ans, c’est surtout la petite et la moyenne noblesse qui s’accroche au service du roi de France. La haute noblesse attend patiemment et évite de trop risquer ses intérêts. La guerre de Cent Ans et ses désastres ont accéléré ces transformations au profit de la couronne : la mise en place de l’impôt continu doit beaucoup à cette période de crise continue.
Un régime d’exception qui se maintient devient progressivement la norme, permettant des entrées d’argent stables pour la monarchie, qui financent les armées permanentes. Les défaites, qui ont tué de nombreux nobles, en plus de la peste noire, ont affaibli la capacité de cette classe à résister aux réformes royales. Ce n’est pas parce qu’une idéologie se formule avec une tendance fantasmagorique qu’il n’y a plus aucune réflexion tactique ou stratégique. Au contraire, les hommes d’armes se professionnalisent.
Des propositions sont faites pour s’adapter au contexte. Au-delà des désastres visibles comme Crécy ou Poitiers, la royauté, soutenue par une noblesse qui se professionnalise, s’adapte : sièges, stratégies indirectes, intégration de nouvelles troupes, options tactiques, nouveaux spécialistes comme l’artilleur ou l’ingénieur. Il ne s’agit pas de réinventer un chevalier militaire : les hommes d’armes et les capitaines sont les nouvelles figures de l’armée. Et avec le déclin de l’importance de la cavalerie lourde, cela ne s’améliore pas.
Le chevalier devient une figure culturelle honorifique, dont la dimension sociale fait l’objet d’un bras de fer entre royauté et noblesse. La symbolique devient centrale : la dimension somptueuse, les cérémonies, les attributs, appuyés sur l’écrit et un renouveau de la littérature chevaleresque. Le mot « chevalerie » ne signifie plus du tout la même chose à la fin du XIVe siècle. Cela explique la survivance du terme, et pourquoi on nous bassine encore avec le déclin ou la mort de la chevalerie.
C’est précisément parce que ce moment où sa mythologie et sa symbolique se stabilisent au profit de la royauté est aussi le moment où les contemporains étaient obsédés par sa disparition. Les XIVe et XVe siècles ont inventé un âge d’or de la chevalerie passée, dont nous avons vu les ressorts dans la série, et en ont fixé l’image. Aujourd’hui, quand on vous parle de chevalier, vous imaginez plutôt un homme d’armes du XIVe siècle, pas du tout armé comme la chevalerie féodale. On assiste à un double effet de mémoire et de réécriture par les contemporains.
Si les chevaliers des XIIe et XIIIe siècles étaient imbus et jaloux de leurs compétences, imaginez leurs descendants, qui se sont mis à dire qu’ils voulaient être comme ils disaient qu’ils étaient. Cette obsession de faire renaître l’esprit chevaleresque est venue avec tout le package idéalisé : croisades, esprit courtois, loyauté, prouesse, service des faibles. Bref, le chevalier imaginaire que l’on connaît tous bien mieux que le chevalier réel. Cette transformation de l’idéologie chevaleresque a des conséquences culturelles, sociales et politiques dont nous avons encore des échos aujourd’hui.
On s’est concentré sur tout ce qui précède la fin de la guerre de Cent Ans. La chevalerie féodale, c’est fini. Mais la noblesse ressort renforcée socialement du conflit, et la chevalerie, renouvelée en idéologie nobiliaire, est loin d’être morte. Elle devient un élément que l’on ressort dès que le besoin s’en fait sentir, notamment pour adoucir les relations entre la noblesse et la royauté.
Car lutte des classes et domination ne se jouent pas seulement entre classe dominée et classe dominante. Au sein de la classe dominante, il y a des tensions. Royauté et noblesse ne s’entendent pas toujours. L’armée française sort de la guerre de Cent Ans modernisée mais encore tenue par les nobles, notamment à travers les offices de capitaine.
Les gendarmes restent une composante essentielle, même si l’infanterie, souvent appuyée par des mercenaires, une archerie et une artillerie ont trouvé leur place. La royauté et la noblesse doivent continuer à s’entendre, et la chevalerie s’avère un formidable outil idéologique pour fluidifier leur relation. Les tournois, les cérémonies royales et nobiliaires, tout un ensemble de rites où nobles et roi s’affichent côte à côte, mettent en scène cet équilibre politique. La chevalerie est le terrain que ces deux entités partagent.
Cela permet au roi de se montrer en premier chevalier parmi ses pairs, au service de sa couronne, primus inter pares, et à la noblesse de justifier sa position sociale en tant que chevalier-égide du roi. Comme le dit Benjamin Deruelle, la chevalerie permet d’euphémiser la relation de domination qui existe en pratique entre la royauté et la noblesse. Cela se retrouve jusque dans les prologues des chansons de geste du XVIe siècle. Trois cas : soit on cherche à transmettre ce qui fonde la tradition nobiliaire, justifiant ainsi sa domination ; soit on expose une vision historique appelant à raviver l’esprit chevaleresque originel ; soit on insiste sur la volonté de service public pour le bien de l’État monarchique.
La chevalerie s’est perpétuée comme un modèle désirable dans les discours de la noblesse et de la royauté. Elle s’est montrée particulièrement malléable : un symbole à mobiliser pour parler des nouvelles situations politiques et sociales. Et on tient là le côté retour continuel de la chevalerie et de son déclin potentiel dans les siècles qui suivent. Dès qu’il y a des tensions entre royauté et noblesse, on réactive la chevalerie pour retisser le lien et le renégocier.
Côté noblesse, quelques exemples généraux : la noblesse de robe, au service de l’administration et de la justice royale, monte socialement, menaçant la noblesse d’épée. « Chevalerie, chevalerie ! Sans nous, nobles frères d’armes du roi, pas de France ! » L’infanterie et la poudre à canon remettent-elles en cause la primauté de la cavalerie lourde ?
« Mais où est l’esprit de la chevalerie ? Pauvre Bayard, exemple de notre sacrifice permanent pour le roi ! » Et cela continue un bon moment. Côté rois, voyez François Ier, qui se réclame roi-chevalier et communique sur son adoubement après Marignan par le chevalier Bayard.
Il s’agit de motiver la noblesse à le suivre dans ses entreprises militaires en Italie, de leur dire en quelque sorte : « Vous êtes aussi concernés par la gloire que moi. » Henri IV est encore plus marquant : toute sa communication politique sur le panache blanc, la place de ses compagnons en opposition aux courtisans, même les dispositifs tactiques. Il s’agit pour lui de refidéliser une noblesse divisée par les guerres de Religion et par la fragilité de sa légitimité. Cette chevalerie idéologique est très utile.
Elle est vivante et permet à ses acteurs de mettre en scène leur concorde tout en essayant de faire faire à l’autre ce qu’ils en attendent. À chaque mobilisation, ce qu’on attache à la chevalerie, ce qu’elle doit être, ce qu’elle a été, évolue. Cela va même tellement loin que cela a des conséquences tactiques. La cavalerie lourde avec sa charge à lance couchée n’a pas dit son dernier mot.
Avec l’amélioration des armures et des dispositifs tactiques, elle réapparaît durant les guerres d’Italie. Sa formation, c’est la formation en haie : le déploiement sur une seule ligne d’une cavalerie lourde, maximisant la longueur du front sur lequel elle peut exploiter son choc. D’autres lignes peuvent suivre pour produire plusieurs chocs successifs et couvrir le retrait de la ligne ayant chargé. C’est surtout une formation égalitaire chevaleresque, au sens fraternel du terme, permettant à chaque noble de se montrer aux côtés de sa classe, et permettant au roi qui prend sa tête de se montrer en primus inter pares.
François Ier en est le champion. On peut conclure en revenant sur les trois aspects de la chevalerie : la fonction, le statut social et l’idéologie. Avec l’appropriation de la chevalerie par la noblesse, puis son retournement par la royauté, la chevalerie a clairement changé de nature. Les chevaliers des XIIe et XIIIe siècles, définis à travers leur relation de service vassalique, disparaissent progressivement.
La noblesse a pris le relais avec les hommes d’armes, les capitaines, les compagnies d’ordonnance, jusqu’à la cavalerie lourde du XVIe siècle. La dimension fonctionnelle a entièrement disparu, même si la cavalerie lourde devra attendre au moins la guerre de Trente Ans pour abandonner sa charge à lance couchée. Du point de vue du statut social, la chevalerie est devenue un titre honorifique, passant notamment par les ordres de chevalerie, dont la pratique n’a pas disparu aujourd’hui. C’est en mobilisant ces aspects confraternels et d’égalité dans la distinction que la chevalerie a permis de définir des récompenses honorifiques martiales, une forme d’ancêtre de la médaille, dont on retrouve la trace avec le grade de chevalier pour la Légion d’honneur.
Cette dimension de reconnaissance entre pairs sert également de base au gentilhomme ou au gentleman. Chevalier n’est plus qu’un titre associé à des vertus, un titre honorifique pour la noblesse d’Ancien Régime ou la noblesse du Premier Empire. Enfin, du point de vue idéologique, nourrie par une littérature pléthorique à partir du XIIe siècle, la chevalerie est devenue un objet de fantasme et un champ de bataille rhétorique. Dans les discours, les idées, les symboles, royauté et noblesse ont mobilisé la chevalerie pour leurs intérêts parfois divergents.
Cette évolution a rendu la chevalerie très perméable à toutes les réappropriations, car en tant que base imaginaire de ceux qui font les qualités morales ou martiales, elle peut un peu tout dire. Puisque la chevalerie est morte, qu’en coûte-t-il de crier « Vive la chevalerie » pour y mettre ce qu’on désire de notre ordre social ? La noblesse fut au premier plan de ce réemploi multiforme, pas seulement de manière rétrograde. Il faut attendre la guerre de Trente Ans, voire la Fronde, pour qu’elle perde de son éclat, avant d’être réinvestie au XIXe siècle dans un élargissement de l’esprit chevaleresque à la nation tout entière.
Mais elle fut aussi objet de critiques et de moqueries. Les aventures chevaleresques, le chevalier errant, ces divers côtés délirants sur la morale et la vertu, c’est un terreau fertile à ridiculiser. En témoigne la longue histoire des parodies, de Don Quichotte de Cervantès jusqu’au Sacré Graal des Monty Python. La chevalerie a des contours flous.
La dater, la définir dépend de quelle chevalerie on cherche à désigner. Elle ne fut ni seulement une force militaire, ni seulement un groupe social, ni seulement noble, ni seulement idéologique. Elle a eu des effets nombreux et multiformes, faisant que selon notre angle, elle ne projette pas la même ombre sur l’histoire. Sa place dans la société féodale, ses guerres, les histoires qu’elle a racontées sur elle-même, puis qu’on a racontées sur elle, tout participe à la rendre floue, ou au contraire à y prendre ce qu’on désire y projeter.
En la regardant plus globalement, elle s’avère une porte d’entrée formidable pour comprendre la société ouest-européenne médiévale. Et c’est le cas pour plein de choses : on aurait pu faire cela en s’intéressant aux communes, aux chefferies, à la science ou à l’Église. Mais ici, on s’intéresse à la guerre et à ses effets, même en son absence, sur la société. Cette série se termine avec des trous, car nous n’avons évidemment pas pu tout voir, mais avec l’espoir d’avoir montré les interactions entre ces champs.
En regardant la chevalerie, nous avons pu parler culture, littérature, religion, organisation sociale, imaginaire, et j’en passe. Il y a tant à explorer, mais il faut bien se limiter. C’est la fin de cet épisode et de cette série. J’espère que le tout vous a plu.
Merci de m’avoir écouté, et bonne journée.


