Le vent soufflait fort sur les hauteurs des Pyrénées-Orientales. J’étais parti avec un doctorant qui travaille sur les campagnes de la Première Coalition, et plus précisément sur la guerre du Roussillon. Un conflit presque oublié, qui a opposé l’Espagne à la France révolutionnaire de mars 1793 à juillet 1795. Notre but : retrouver sur le terrain les traces des combats, surtout les fortifications temporaires érigées par les deux camps.

La guerre en montagne a ses propres règles. La visibilité est limitée, les points de vue sont rares, et on comprend vite pourquoi les armées s’accrochaient à certaines collines. Pour analyser un champ de bataille, il faut d’abord comprendre le contexte. L’Espagne, en 1789, ne voyait pas d’un mauvais œil la Révolution française.
Les Bourbons régnaient des deux côtés des Pyrénées, et la monarchie espagnole pensait que les troubles internes affaibliraient son vieux rival. Les idées révolutionnaires étaient critiquées, surtout par un clergé espagnol puissant, mais on tolérait la situation. Tout a changé avec l’exécution de Louis XVI le 21 janvier 1793. L’Espagne a brutalement basculé dans l’hostilité.
Une armée de 35 à 40 000 hommes s’est rassemblée en Catalogne pour passer les Pyrénées. Les Français, eux, n’avaient presque rien en face. L’armée des Pyrénées comptait à peine 30 000 hommes pour tout le front, du Pays basque au Roussillon. Les généraux locaux ont dû s’adapter avec les moyens du bord.
Dès les premiers mois, les Espagnols ont compris que Perpignan était l’objectif. Ils ne pouvaient pas tenir dans les hauteurs pyrénéennes sans une base solide. Il leur fallait la plaine. Mais ils avançaient lentement, ralentis par des sièges difficiles et une logistique compliquée.
Quand ils sont enfin arrivés devant Perpignan avec environ 15 000 hommes, ils ont bousculé les premières troupes françaises au Mas d’Eu. Une petite bataille, presque rien sur le terrain aujourd’hui, mais qui a donné le ton. Les Espagnols se sont alors installés au Boulou pour sécuriser leurs arrières. Ils ont pris les forts de Prats-de-Mollo, Fort-les-Bains, Fort-Lagarde et Bellegarde, mais ont échoué devant Collioure.
Peu importe, ils pouvaient désormais concentrer leurs forces sur Perpignan. Collioure a tenu grâce à une position clé : le Puig d’Auriol. On est montés sur cette colline. De là-haut, on comprend tout.
C’est un point de vue incroyable qui domine la ville. Les Espagnols voulaient s’en emparer pour bombarder Collioure sans difficulté. Les Français y avaient installé des redoutes pour les en empêcher. On a trouvé les vestiges d’une de ces structures, un poste de tir avec des pierres soigneusement choisies pour former une ligne.
On pouvait poser son fusil, se cacher, tirer. C’est un petit carré, mais l’effort de construction était visible. Il a fallu faire attention à ne pas confondre avec les murets de vignes. Les habitants nous ont dit que dans les années 50 et 60, il y avait des vignes partout, ce qui a détruit beaucoup de vestiges.
Mais la forme générale et le poste de tir nous ont confirmé qu’on était bien sur une redoute. De là-haut, on voyait le fort Saint-Elme, la mer, et la route que les Espagnols ne pouvaient pas emprunter. Les Français ne sont pas restés passifs. En février 1793, la Convention nationale a voté la levée de 300 000 hommes.
Chaque département devait fournir un quota, pris parmi les célibataires et les veufs sans enfants de 18 à 25 ans. Une levée de volontaires, même si on tirait parfois au sort pour compléter les rangs. La désertion était massive au début, et on a même sérieusement envisagé d’armer les hommes avec des piques. Quand la levée en masse est arrivée en août, le caractère obligatoire s’est renforcé, mais les difficultés restaient immenses.
Pour le Roussillon, l’effort a d’abord été languedocien. Les représentants en mission ont coordonné le recrutement avec les autorités locales. Il fallait loger, nourrir, armer et entraîner les nouvelles troupes, tout en maintenant l’ordre public. On a créé des ateliers pour l’habillement et la réparation des armes à Carcassonne, un atelier d’affûts de canon dans l’Aude, une poudrerie et une fonderie à Toulouse.
Cinq mille hommes sont arrivés de l’Aude fin mars, et cinq mille de plus de l’Hérault en mai. Des compagnies se formaient même en groupes géographiques, comme la compagnie de Castelnaudary ou le bataillon des gardes nationaux de Carcassonne. Sans compter les troupes irrégulières locales, les miquelets, qui servaient de guides, d’éclaireurs et de harceleurs. En juillet, le Comité de salut public a enfin envoyé dix mille hommes de renfort.
De moins de 5 000 hommes en mars, l’armée des Pyrénées orientales est passée à 21 500 en juillet. Pas de cavalerie, 60 % de volontaires inexpérimentés, mais enfin de quoi tenir une position défensive. Et c’était le moment où les Espagnols, avec leurs 21 000 hommes, se préparaient à attaquer Perpignan. Les Français, eux, ont construit un camp fortifié devant la ville.
Un excellent moyen de donner du moral à des troupes sans expérience, et de réduire la désertion. Ce camp de l’Union, adossé à la ville, formait un vrai verrou. Aujourd’hui, on se tient au même endroit. Un fort du XIXe siècle a été construit par-dessus, mais la position parle d’elle-même.
On domine toute la vallée de la Têt, jusqu’à Perpignan. C’est une position qui contrôle tout. On comprend immédiatement pourquoi les Espagnols ont échoué ici. Le 17 juillet 1793, leur artillerie a ouvert le feu dès quatre heures du matin.
Les Français n’ont répondu qu’à neuf heures. Les retranchements ont tenu. À treize heures, les Espagnols se sont repliés. Moins de deux cents morts de chaque côté.
Une canonnade sans grand effet, comparable à Valmy. Mais les Espagnols ne renoncent pas. Ils cherchent à contourner. Ils parviennent à traverser la Têt, prennent le camp de Corneilla, puis s’emparent de Peyrestortes le 30 septembre, où ils installent un camp de douze mille hommes, coupant Perpignan de Narbonne.
Pour la deuxième fois, Perpignan est en danger. Mais les Français ont eu le temps de s’organiser, et les Espagnols se sont dispersés. Le 17 septembre, les Français lancent une attaque coordonnée. Trois colonnes, renforcées par les troupes du camp du sud, repoussent les Espagnols qui s’étaient avancés sur le Vernet avec leur artillerie pour bombarder Perpignan.
Les Français s’emparent de ces canons. Puis, poussant leur avantage, ils attaquent le camp de Peyrestortes dans l’après-midi, avec des renforts arrivant de Salses par le nord-est. Face à des Espagnols désorganisés, le camp est abandonné vers 22 heures. Les Espagnols se replient comme ils peuvent.
Une vraie victoire française : 3 000 pertes pour les Espagnols, au moins 1 000 prisonniers, et 30 canons capturés. Mais il reste le camp espagnol de Ponteilla. Le général Dagobert organise son armée en trois divisions et attaque le 22 septembre. La bataille de Trouillas est un échec sanglant.
L’aile gauche française prend du retard, les Espagnols se concentrent sur la droite française et la mettent en fuite. Le centre parvient à enfoncer son vis-à-vis, mais les Espagnols contre-attaquent. Les Français doivent se replier avec 3 000 pertes. Dagobert, conscient que ses troupes sont encore trop novices, change de tactique.
Il fait croire aux Espagnols qu’il va les contourner. Il envoie plusieurs milliers d’hommes à Corbère, avec ordre de tenir et d’envoyer un détachement de trois cents hommes faire du bruit dans leur dos. Et ça marche. Ricardos, conscient de son infériorité numérique et de la meilleure organisation française, préfère se replier sur le Boulou.
Perpignan est enfin hors de danger. Les Français poursuivent et se retrouvent devant le camp du Boulou début octobre. Mais là, ils vont s’acharner pendant tout le mois sans succès. Le camp est incroyablement bien retranché, contrôlant toutes les crêtes.
Les Français lancent assaut après assaut, de front, sur les côtés, même à Céret à l’ouest et à Montesquiou à l’est. Une dernière attaque frontale contre une redoute lui vaut le surnom de « batterie du sang ». Rien à faire. Le système de défense espagnol était en fait immense, centré autour du Boulou.
On est allés chercher les redoutes de la première ligne au nord-ouest, sur le pla del Rey. Le terrain est devenu de la garrigue, on ne voit presque rien. On a cherché, cherché, sans rien trouver, alors qu’on avait des cartes précises indiquant plusieurs redoutes. C’est un habitant qui nous a soufflé l’idée d’aller voir sur l’IGN les photos anciennes, prises du ciel.
Et là, sur une photo de 1962, en s’appuyant sur la chapelle Saint-Luc comme repère, on voit apparaître distinctement la structure de la redoute numéro un. Elle était bien là où on cherchait. On la voit encore en 1995, en 2000, et même en 2009. Elle a disparu récemment, ou on est passés à côté sans la voir à cause de la végétation.
Les Français tentent alors des attaques par d’autres chemins, jusqu’au port de Rosas en Espagne. Deux axes : la vallée de la Têt vers la Seu d’Urgell, et la côte vers Rosas. Dans les deux cas, c’est un échec. Ils s’engagent si mal que les Espagnols, renforcés par six mille Portugais à la mi-novembre, reprennent l’offensive.
Ils repoussent la gauche française et tentent de reprendre la côte, dont Collioure, avec l’appui d’une escadre par la mer. On est allés voir la position d’où les Espagnols ont bombardé le fort Saint-Elme, puis Collioure. De là, sur le promontoire, on comprend tout. Ce n’est pas par le Puig d’Auriol qu’ils sont passés, mais par le sud.
Ils ont bombardé le fort depuis une colline en face, puis se sont déplacés pour bombarder la ville. Le fort Saint-Elme, superbement rénové, était la clé. Une fois tombé, Collioure n’a pas tenu longtemps. Ce qui est intéressant, c’est qu’au XIXe siècle, les Français ont construit le fort Dugommier sur cette même position, pour empêcher qu’un tel bombardement se reproduise.
La chute de Collioure force les Français à se replier sur le camp de l’Union. Mais nous sommes en décembre, et les opérations sont suspendues. C’est une pause nécessaire avant une autre année. Je me permets un dernier point sur les camps fortifiés.
À la fin du XVIIIe siècle, les armées ne se contentaient plus de rester dans une forteresse. On construisait des camps avancés au pied des fortifications. La méthode de siège avait changé : on bombardait directement la ville pour effrayer les civils, les faire pression sur la garnison, et obtenir une reddition rapide. Plus besoin de faire un siège méthodique comme Vauban.
Il suffisait de trouver une bonne position surélevée, d’y placer quelques canons et de bombarder. Perpignan et Collioure ont donc créé ces camps avancés pour interdire ces positions clés. Dans la vallée de la Têt, à Villefranche-de-Conflent, on a vu un théâtre secondaire du conflit. La forteresse bloque complètement la vallée.
Les Espagnols sont passés par une autre vallée, ont monté des canons à 800 mètres d’altitude sur un promontoire, et ont bombardé le fort. On a retrouvé les restes d’une redoute, prise dans un arbre, construite avec les pierres du coin. Un mur d’une trentaine de mètres. Le fort est tombé assez vite, mais les Français l’ont récupéré un mois plus tard.
Le XIXe siècle a construit un autre fort sur la colline d’en face, pour couvrir cette position que les Espagnols avaient exploitée. On voit encore le fossé, le cœur de l’ouvrage. Ce n’est pas l’époque qui nous intéresse, mais on ne se prive pas. Cette guerre du Roussillon est un exemple frappant d’armée improvisée.
Une armée levée en quelques mois, avec des volontaires inexpérimentés, des généraux qui apprennent sur le tas, et une coordination locale qui compense l’absence de l’État central. Les Pyrénées ont tenu, Perpignan a tenu. Et en 1794, un nouveau général va prendre la relève pour une nouvelle phase très différente du conflit.


