Le matin des obsèques de ma femme, mon propre fils avait posté deux agents de sécurité devant l’église pour m’empêcher d’entrer. Ils m’ont sorti de force pendant que je criais son prénom, sous les…

Le matin des obsèques de ma femme, mon propre fils avait posté deux agents de sécurité devant l'église pour m'empêcher d'entrer. Ils m'ont sorti de force pendant que je criais son prénom, sous les...

Deux agents de sécurité m’ont sorti de force de l’église Saint-Nisier pendant que je criais le prénom de ma femme. Mon propre fils les avait postés là pour m’empêcher d’entrer aux obsèques de Marguerite. J’avais 67 ans, je portais mon costume noir, et je tenais encore les pivoines blanches qu’elle aimait depuis toujours. Les tiges se sont brisées dans mes doigts quand ils m’ont poussé vers le trottoir.

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Je m’appelle Henry Fabre. Pendant trente-huit ans, Marguerite et moi avions construit une vie ensemble, un atelier d’ébénisterie réputé, une maison à Caluire où nous avions cultivé notre jardin et nos rêves. Notre fils Sébastien, assis en haut de l’escalier de l’église avec sa femme Isabelle, me regardait comme on regarde un étranger. Il avait les yeux secs et des chaussures italiennes.

« Papa, m’a-t-il dit avec une voix que je ne lui connaissais pas, on a déjà discuté. Rentre chez toi. »

J’ai demandé cinq minutes, juste cinq minutes pour lui dire au revoir. Isabelle lui a chuchoté quelque chose à l’oreille.

Mon fils a ajouté : « Si tu n’obéis pas, on appelle la police. » Les agents m’ont raccompagné jusqu’à ma voiture pendant que les invités détournaient le regard. Gérard, notre voisin, qui avait mangé des dizaines de fois à notre table, a fait semblant de ne pas me voir. Rentré seul dans notre maison vide, j’ai posé les pivoines cassées sur le siège passager, là où Marguerite s’asseyait toujours.

J’ai pleuré comme je n’avais pas pleuré depuis l’enfance. Mais ce soir-là, j’ai fini par décrocher le téléphone. Et cet appel a tout changé. Nous nous étions rencontrés en septembre 1982, dans la cour d’un lycée professionnel de Lyon.

Elle enseignait les arts appliqués, j’étais venu réparer les fenêtres de la salle de travaux pratiques. Elle m’avait apporté un café sans que je le demande. « Tu travailles vraiment bien le bois », m’avait-elle dit. C’était le plus beau compliment de ma vie.

Les premières années avaient été modestes. Mon atelier tenait dans un garage à 600 euros de loyer par mois. Elle continuait d’enseigner et reversait une partie de son salaire dans l’atelier sans jamais me le reprocher. Le soir, elle tenait les comptes sur la table de la cuisine pendant que je dessinais mes plans.

On avait le même rêve : créer quelque chose qui durerait. Sébastien est né en novembre 1985. Quand je l’ai tenu dans mes bras à la maternité de la Croix-Rousse, Marguerite m’a dit : « Il va nous rendre fiers, Henry. Il sera meilleur que nous deux réunis.

» J’ai promis de lui donner ce que nous n’avions pas eu. Les années 90 ont été celles de la croissance. L’atelier est devenu Fabre et Bénisterie, puis Fabre Fils quand j’avais commencé à espérer que Sébastien reprendrait un jour. Nous avions ouvert un showroom rue de la République.

Nous travaillions pour des architectes d’intérieur, des hôtels particuliers, des restaurants gastronomiques. Marguerite avait quitté l’enseignement pour diriger la partie commerciale. Elle négociait avec une douceur ferme qui ne laissait personne repartir mécontent. Sébastien grandissait au milieu du bois et des copeaux.

À dix ans, il venait à l’atelier le mercredi et regardait les compagnons travailler. À quinze ans, il m’aidait à poncer les surfaces. Je pensais qu’il avait le bois dans le sang, comme moi. Le premier signe que quelque chose changeait est arrivé quand il a rencontré Isabelle.

Elle venait d’une famille de Neuilly, le genre de famille qui hérite de ses vacances et de ses certitudes. Dès le premier dîner, elle a regardé notre salle à manger avec un sourire poli qui voulait dire autre chose. « Votre maison est charmante », a-t-elle dit avec un accent sur « charmante » qui signifiait provincial. Marguerite l’a vue immédiatement.

« Cette fille ne t’aimera que si tu as quelque chose qu’elle désire, m’a-t-elle dit ce soir-là en faisant la vaisselle. Surveille ce que tu lui montres. »

Je lui avais répondu de ne pas juger trop vite. Je le regrette aujourd’hui.

Les années suivantes, Sébastien s’est éloigné progressivement, avec des excuses toujours raisonnables : réunions de travail, voyages professionnels d’Isabelle, week-ends à Paris. Marguerite continuait de préparer ses plats préférés. Il arrivait en retard, mangeait vite, repartait en disant qu’ils avaient un engagement. Le diagnostic est arrivé en janvier 2023.

Cancer du pancréas, stade 3. Le professeur Girard, à l’hôpital Édouard-Herriot, avait prononcé les mots avec la gravité de ceux qui en ont dit trop : « Elle a entre six mois et un an, si la chimiothérapie fonctionne bien. » La première chose que Marguerite m’a dite en sortant du cabinet, en tenant ma main dans le couloir blanc : « Appelle notre fils. Il a besoin de savoir que sa maman l’aime, quoi qu’il arrive.

»

J’ai appelé. Il était en réunion. Il a rappelé deux heures plus tard. « C’est grave ?

» a-t-il demandé avec la voix de quelqu’un qui espère que non. Quand je l’ai dit, il y a eu un silence. Puis : « Vous avez pris un deuxième avis ? » comme s’il parlait d’un devis de chantier.

Il n’est pas venu ce soir-là. Il est venu quatre jours plus tard, un jeudi, pendant quinze minutes, debout près du lit, les yeux sur son téléphone. « Maman, il faut te battre », a-t-il dit en guise de revoir. Puis il est reparti.

Les mois de chimiothérapie ont été les plus durs de ma vie. Marguerite perdait ses cheveux, sa force, son appétit. Je dormais dans le fauteuil de sa chambre d’hôpital les nuits de crise. Je lui lisais les romans qu’elle aimait quand elle n’avait plus la force de tenir un livre.

Je lui parlais de l’atelier, des nouveaux chantiers, pour qu’elle continue de se sentir présente dans la vie que nous avions bâtie ensemble. Sébastien envoyait des messages. « Comment ça se passe ? » Il ne venait plus.

Isabelle était enceinte, nous avait-il expliqué. Son médecin lui avait déconseillé les visites en milieu hospitalier. Marguerite lisait ses messages le soir avec un visage que j’aurais voulu ne jamais voir. Le visage d’une mère qui comprend qu’elle a perdu son enfant bien avant de mourir.

Un après-midi de mars, quand elle avait un peu de force, elle m’a demandé de la ramener à la maison pour une journée. « Je veux cuisiner une fois encore pour lui. Je veux qu’il vienne manger ma blanquette. » Elle s’est tenue debout deux heures dans la cuisine en s’appuyant sur le plan de travail.

Elle avait mis la table avec la nappe des grandes occasions. Sébastien a annulé deux heures avant. Isabelle n’était pas dans son assiette. Nous avons mangé seuls, face à l’assiette vide que j’avais posée quand même, comme on garde une place pour quelqu’un qu’on espère encore.

Le dernier dimanche d’avril, elle m’a demandé de l’emmener à la basilique de Fourvière. Elle était si faible que je l’ai portée du parking jusqu’au banc. Elle a prié en silence, les lèvres à peine bougeantes. En redescendant, elle m’a dit quelque chose que je n’ai pas oublié : « Henry, si un jour notre fils essaie de te prendre ce que tu as construit, ne te laisse pas faire.

La dignité se défend, même contre son propre sang. Surtout contre son propre sang. »

Marguerite est partie un mardi de septembre, à 16 h 02, dans notre chambre, ma main dans la sienne. Ses derniers mots ont été : « Prends soin de toi, mon amour.

» Pas de lui. De toi. Sébastien est arrivé deux heures après que le médecin de famille eut constaté le décès. Il a regardé sa mère sans pleurer, a dit qu’elle avait l’air sereine, et est reparti après vingt minutes parce qu’Isabelle l’attendait pour dîner.

Le lendemain matin, je suis arrivé à la pompe funèbre avec la liste que Marguerite et moi avions rédigée ensemble en juin : des fleurs blanches, de la musique douce, que tous ceux qui nous avaient connus puissent venir. La responsable de l’agence me regardait avec un embarras visible. « Monsieur Fabre, votre fils est passé hier soir. Il a tout organisé.

Il a apporté des documents le désignant comme mandataire successoral. » Des documents que je n’avais jamais vus. Sébastien est arrivé une heure plus tard avec Isabelle et un homme en costume gris, maître Collin, « leur conseil juridique ». Ils avaient choisi des orchidées violettes à la place des pivoines blanches.

« Plus élégant pour un service de ce niveau », avait dit Isabelle. Marguerite détestait les orchidées coupées. Elle les trouvait froides comme des fleurs en plastique. Mais Isabelle ne savait rien de Marguerite, sinon ce qu’elle avait décidé d’en ignorer.

« Papa, tout est déjà réglé. Maman aurait voulu que ça se passe bien, sans histoire. » J’ai demandé à voir ces documents. « Bien sûr, m’a-t-on répondu.

Ils sont en cours d’enregistrement. Vous les aurez dans quelques jours. » Quelques jours après les obsèques, quand il ne serait plus possible de contester quoi que ce soit. Ce soir-là, j’ai essayé une dernière fois de parler à mon fils seul.

« Sébastien, ce n’est pas juste. Je suis son mari. J’ai le droit de participer. » Il m’a regardé avec une froideur que je ne lui connaissais pas.

« Papa, maman m’a dit des choses ces derniers temps. Sur vous deux. Sur ton comportement. » Une menace proférée à voix basse dans le couloir de l’agence funèbre, devant les photos de cercueils accrochées au mur.

Le jour des obsèques, j’ai mis mon costume et pris mes pivoines. Certaines choses ne se discutent pas. Vous connaissez la suite. La sortie de force.

Les gens qui regardaient ailleurs. Sébastien et Isabelle triomphants dans l’encadrement de la porte. Deux semaines plus tard, alors que je dormais encore mal et que la maison sentait encore ses médicaments, Sébastien m’a appelé. Sa voix était différente, plus douce, presque affectueuse.

« Papa, il faut qu’on parle. Isabelle et moi avons réfléchi. On a été trop durs, dans la douleur du deuil. » Mon cœur a fait exactement ce qu’il n’aurait pas dû faire.

Il a espéré. On s’est retrouvés dans ce qui était mon bureau au premier étage de l’atelier, rue Boileau. Mon atelier, que j’avais construit brique par brique. Mon fils était assis derrière mon bureau comme si c’était le sien depuis toujours.

Isabelle rayonnait dans un tailleur noir, une main posée sur son ventre désormais bien rond. Maître Collin était là aussi, sa mallette ouverte sur la table. Sébastien m’a serré dans ses bras. Pour la première fois depuis des mois, j’ai senti mon enfant.

« Papa, je suis désolé pour tout. On a tous perdu la tête à cause de la douleur. Isabelle voulait qu’on te donne une chance. »

Isabelle m’a souri avec une chaleur que je ne lui avais jamais connue.

« Monsieur Fabre, je crois que j’ai jugé certaines choses de travers. La grossesse. Et puis perdre madame Marguerite si vite. Je voudrais qu’on recommence.

Pour le bébé, qui a besoin de connaître son grand-père. » Grand-père. Le mot m’avait traversé comme une lumière. « Il faut juste régulariser quelques documents pour sécuriser la transmission patrimoniale, a repris Sébastien.

C’est ce que tous les chefs d’entreprise font quand ils approchent de la retraite. Une formalité pour organiser la succession de l’atelier. » Maître Collin a fait glisser vers moi un dossier bien rangé. « Demain soir, on dîne ensemble, a dit Isabelle.

Je vais faire le pot-au-feu de ma grand-mère. » Le genre de phrase qui aurait fait sourire Marguerite. J’ai signé sans tout lire. J’avais confiance en mon fils.

J’avais besoin de croire que la douleur avait pu transformer quelqu’un en monstre temporaire, pas en monstre définitif. Le stylo tremblait dans ma main, mais de joie, pas de peur. J’allais avoir un petit-enfant. J’allais redevenir un père.

Le lendemain soir, personne n’a ouvert quand je suis arrivé à leur appartement du 6e arrondissement avec une bouteille de Crozes-Hermitage et un livre sur la puériculture. La lumière était éteinte. Trois appels sans réponse. Puis le silence.

Trois jours plus tard, j’ai retrouvé mon atelier transformé. L’enseigne ne disait plus Fabre et Bénisterie. Elle disait Fabre Collin Aménagement de Prestige. Mon nom réduit à une demi-ligne sur une façade que j’avais repeinte de mes mains en 2003.

La secrétaire qui travaillait avec moi depuis quinze ans m’a regardé avec des yeux qui en disaient trop. « Monsieur Sébastien a dit que vous étiez en retraite progressive. »

Mon fils m’a reçu dans mon ancien bureau, où les photos de nos chantiers avaient été remplacées par des rendus d’appartements de luxe que je n’avais jamais vus. La photo encadrée de Marguerite avait disparu, remplacée par une photo d’Isabelle à Rome.

Il était détendu, satisfait, du genre de satisfaction que les gens essaient de cacher mais qu’ils ne peuvent pas tout à fait réprimer. « Papa, les affaires avancent. On était limités par ta vision de l’artisanat. Maintenant, on monte en gamme.

»

Monter en gamme. Trente ans d’excellence, des meubles dans les plus grandes demeures de la région, des prix régionaux de l’artisanat, une réputation construite nom après nom, client après client. Et mon fils parlait de monter en gamme comme si j’avais passé ma vie à fabriquer des palettes. Isabelle est entrée sans frapper.

Elle a posé une main sur l’épaule de Sébastien, avec cette gestuelle territoriale que j’avais appris à reconnaître. « Ah, le beau-père a enfin compris, a-t-elle dit avec un rire de cristal. On t’a préparé une petite indemnité de départ, Henri. 1 200 euros par mois, c’est plus que beaucoup de retraités.

»

1 200 euros. L’atelier valait plus d’un million à la dernière estimation. La maison de Caluire, que nous avions achetée et rénovée de nos mains, valait 600 000 sur le marché actuel. Sans parler des comptes, des placements que Marguerite et moi avions constitués décennie après décennie.

Et mon fils m’offrait 1 200 euros par mois, comme on donne un pourboire. « Les documents que tu as signés sont parfaitement légaux, a-t-il dit. Le notaire a tout validé. Tu n’as plus aucun droit de regard sur la gestion.

C’est une transition normale. Tous les fondateurs doivent passer la main un jour. »

Je suis sorti de cet immeuble, les jambes à peine capables de me porter, en sachant que je venais de perdre non seulement mon fils, mais aussi l’œuvre de ma vie. Tout ce que Marguerite et moi avions bâti pendant trente ans venait de changer de main par la signature d’un document que j’avais paraphé sous l’effet d’un espoir stupide.

Mais en marchant vers ma voiture sous la pluie de novembre, quelque chose s’est transformé dans ma poitrine. La tristesse devenait autre chose. Quelque chose de plus froid. Quelque chose que Marguerite m’avait préparé.

Ce soir-là, j’ai ouvert le coffre-fort dans notre chambre. À l’intérieur, il y avait une enveloppe kraft, celle que Marguerite avait déposée là en mars, pendant ses bons jours, et qu’elle m’avait demandé de n’ouvrir que si les choses tournaient très mal. Elle avait écrit sur l’enveloppe, de son écriture devenue tremblante vers la fin : « Pour quand tu en auras besoin. Et tu sauras quand.

»

Je savais. À l’intérieur, une lettre de quatre pages et les coordonnées de maître Paulin, un notaire de Grenoble que je n’avais jamais rencontré. Et une phrase que je n’oublierai jamais : « Henry, j’ai toujours su que l’amour ne suffisait pas à protéger ce qu’on construit. Alors j’ai tout préparé.

Appelle Paulin. Il attend ton appel depuis deux ans. Je t’aime. »

J’ai appelé maître Paulin ce soir-là à 22 heures.

Il a décroché à la deuxième sonnerie, comme s’il avait attendu. « Monsieur Fabre, je suis heureux que vous appeliez, même si je regrette les circonstances. Marguerite m’a tout expliqué il y a deux ans. Tout est en place.

Quand voulez-vous activer le plan ? »

Ce que mon fils ne savait pas, c’est que depuis 2020, Marguerite avait travaillé secrètement avec maître Paulin pour restructurer notre patrimoine à travers une SCI familiale dont ni Sébastien ni maître Collin n’avaient connaissance. La SCI détenait la maison de Caluire, les deux appartements locatifs que nous possédions à Tassin-la-Demi-Lune et, surtout, les parts majoritaires de l’atelier, qui avaient été transférées dans la structure deux ans avant sa mort. Les documents que j’avais signés lors de la fausse réconciliation ne donnaient à Sébastien que le contrôle apparent d’une coquille commerciale, sans les actifs réels qui la faisaient vivre.

Il ne savait pas non plus que l’atelier fonctionnait grâce à une ligne de crédit professionnel garantie personnellement par Marguerite via la SCI. Une ligne que maître Paulin pouvait suspendre sur simple notification. Nous l’avons activée. Le lendemain matin, les banques ont reçu les notifications de révision de garantie.

Les fournisseurs de bois précieux, que l’atelier payait à quatre-vingt-dix jours, ont reçu des demandes de règlement immédiat. Les chantiers en cours ont été suspendus pour réévaluation des contrats. Sébastien est passé en une nuit de directeur d’un atelier prospère à gérant d’une structure sans liquidité, sans garantie, sans crédit. Le premier appel est arrivé à 8 heures.

Sa voix avait la texture de quelqu’un qui vient de découvrir que le sol sous ses pieds n’était pas du béton. « Papa, qu’est-ce qui se passe ? Les comptes sont bloqués. Les fournisseurs veulent être payés.

Les clients appellent pour savoir si les chantiers continuent. »

Je lui ai dit exactement ce que sa mère m’avait demandé de lui dire. « Ce qui se passe, c’est ce que ta mère et moi avons préparé le jour où nous avons compris que nous t’avions mal élevé. »

Il a raccroché.

Il a rappelé vingt minutes plus tard, avec Isabelle dont j’entendais la voix furieuse en fond. « Papa, c’est illégal ce que tu fais ! Maître Collin dit que c’est de la rétention frauduleuse ! » Il a menacé, puis il a supplié.

Puis Isabelle a pris le téléphone et m’a dit des choses que je ne répéterai pas. Des choses qui ont confirmé pour toujours tout ce que Marguerite avait vu en elle dès le premier jour. J’ai raccroché et je ne les ai plus rappelés. En six mois, l’atelier que mon fils avait cru s’approprier a cessé toute activité.

Les compagnons sont partis travailler chez des concurrents qui les ont accueillis avec plaisir, car leur réputation venait de chez moi. Les clients ont rompu leurs contrats. Maître Collin a présenté sa note d’honoraires et a disparu du dossier. Isabelle, qui avait cru épouser l’héritier d’un empire artisanal lyonnais, a découvert qu’elle avait épousé un homme qui ne savait pas lire un bilan comptable.

Elle est partie au septième mois de sa grossesse chez ses parents, à Neuilly. Mon fils s’est retrouvé seul dans un appartement du 6e dont il ne pouvait plus payer le loyer. Pendant ce temps, maître Paulin et moi avons mis en œuvre la deuxième partie du plan de Marguerite, la partie qu’elle avait intitulée dans sa lettre : « Ce à quoi notre argent doit vraiment servir. » Avec les actifs de la SCI, nous avons créé la Fondation Marguerite Fabre, dont l’objet est de financer la formation professionnelle d’apprentis en ébénisterie et menuiserie dans les quartiers prioritaires de Lyon.

Marguerite avait passé vingt ans à enseigner dans un lycée professionnel. Elle savait mieux que quiconque que l’accès au métier d’art pouvait transformer la vie d’un enfant qui n’avait rien d’autre que ses mains et sa détermination. La maison de Caluire est devenue le siège de la fondation et un atelier-école. Les appartements locatifs ont été cédés à des prix préférentiels à des familles de la liste d’attente du bailleur social Grand Lyon Habitat, en échange de la pose d’une plaque dans chaque entrée : « Ce logement a été rendu possible par Marguerite Fabre, qui croyait que tout le monde mérite un foyer digne.

»

Un an après sa mort, la fondation avait formé quarante-deux apprentis. Dix-neuf d’entre eux avaient déjà trouvé leur premier emploi. Quatre avaient ouvert leur propre atelier. Chaque établi de l’école portait le prénom d’un compagnon qui avait travaillé avec moi pendant les premières années.

La première fois que j’ai revu mon fils, c’était dans une station de métro de la Part-Dieu, un mardi matin de printemps. Il était en bleu de travail, les mains dans les poches, le visage creusé d’une façon que je ne lui connaissais pas. Il attendait la ligne B avec des gens qui allaient travailler. Il m’a vu.

Ses yeux se sont remplis de quelque chose que je n’avais jamais vu sur son visage d’adulte. Une honte véritable, pas la gêne calculée qu’il m’avait montrée lors de notre fausse réconciliation. « Papa… »

Je me suis arrêté devant lui. Je l’ai regardé longuement.

Cet homme que j’avais tenu dans mes bras à la maternité de la Croix-Rousse, que j’avais emmené voir ses premiers matchs de foot au parc OL, pour qui j’avais refusé des vacances certaines années afin de payer les frais de scolarité de l’Essec. « Isabelle est partie à Neuilly, a-t-il dit. Elle a emmené le bébé. Un garçon.

Il s’appelle Louis. »

Louis. Mon petit-fils s’appelait Louis, et il grandissait à Neuilly sans savoir que son grand-père existait. Je lui ai donné les deux euros que j’avais dans mon portefeuille.

« C’est plus que ce que tu m’as offert quand tu m’as chassé de mon propre atelier. »

Il a pris l’argent avec des mains qui tremblaient. « Papa, est-ce qu’il y a un moyen de réparer ça ? » Sa voix était celle du garçon de dix ans qui avouait avoir cassé quelque chose.

« Il y a des choses qu’on ne répare pas, Sébastien. Il y a des trahisons qu’on ne dénoue pas. Tu as choisi l’argent. Maintenant, vis avec ce choix.

»

Il a pleuré sur ce quai de métro pendant que les gens passaient sans nous regarder. Je lui ai dit une dernière chose, parce que Marguerite aurait voulu que je la lui dise : « L’argent que tu espérais hériter est en train de construire quelque chose que tu n’aurais jamais construit. Chaque jeune qui apprend un métier dans la fondation porte le prénom de ta mère. Chaque famille qui a un toit grâce à nous lui rend hommage.

C’est avec ça que tu devras vivre. »

Je suis monté dans la rame sans me retourner. Aujourd’hui, j’ai soixante-dix ans. Je passe mes matinées à l’atelier-école à transmettre des gestes que mon père m’avait transmis et que je pensais un jour transmettre à mon fils.

Mais les quarante-deux apprentis de la fondation sont devenus ma vraie famille. Ces jeunes gens qui arrivent avec rien et repartent avec un métier et une fierté que personne ne peut leur enlever. Certains soirs, je m’assieds dans le jardin de la maison de Caluire, qui résonne maintenant des voix des apprentis jusqu’à dix-huit heures. Et je parle à Marguerite comme si elle était dans le fauteuil à côté du mien.

Je lui dis que son plan a fonctionné, que sa fondation reçoit des lettres de parents qui écrivent que leur enfant a changé depuis qu’il a les mains dans le bois, que le monde continue d’avoir besoin de ceux qui savent créer quelque chose de solide avec leurs mains. Je me demande parfois si j’ai eu raison d’aller aussi loin, si Marguerite aurait voulu que je sois aussi inflexible avec notre fils. Mais je relis alors la lettre qu’elle m’a laissée, cette lettre que j’ai maintenant encadrée dans ce qui fut notre chambre. Et je trouve la réponse dans sa dernière phrase : « Henry, l’amour vrai n’est pas aveugle.

Il voit tout, pardonne beaucoup, mais ne se laisse pas détruire. »

Mon fils a choisi la trahison. J’ai choisi l’honneur. Et si cela me coûte de ne jamais connaître mon petit-fils Louis, c’est le poids le plus lourd que je porte.

Mais certaines pertes sont le prix de certains refus. Et certains refus sont la seule façon de rester l’homme que la femme qu’on aimait aimait. Je pense à Louis parfois. À ce petit garçon qui grandit à Neuilly sans savoir qu’à Lyon, des dizaines d’ateliers portent le prénom de sa grand-mère.

Sans savoir que son grand-père fabrique encore des meubles, un peu plus lentement qu’avant, avec des mains que le bois a marquées pour la vie. Sans savoir qu’un jour, peut-être, il cherchera ses origines et tombera sur le nom de Marguerite Fabre, gravé sur une plaque en chêne massif à l’entrée d’une école où l’on apprend encore à construire des choses qui durent. Ce jour-là, si Louis vient me trouver, je lui ouvrirai la porte. Parce que l’amour qu’on choisit est aussi réel que celui du sang.

Et parce que Marguerite m’a appris que la dignité se construit comme un meuble : avec les bons matériaux, dans le bon ordre, et sans jamais couper dans les coins.