Mon fils m’a dit que c’était l’âge. Il me l’a dit si souvent que j’ai fini par le croire. Un vieil homme qui s’installe chez son fils, qui mange ce qu’on lui sert, qui signe ce qu’on lui tend, qui s’endort devant la télévision avant la fin du journal. L’âge, oui.

J’avais 82 ans et je m’étais fait une raison. Mais j’ai passé 40 ans à goûter le vin. Mon palais sait reconnaître un défaut caché. Et ma langue, elle, n’a jamais menti.
Pendant des semaines, chaque soir, mon assiette avait un goût métallique, comme si quelque chose n’aurait pas dû être là. Je me suis dit que c’était l’eau du robinet, une casserole en fer, ma bouche qui changeait. Puis le sommeil devenait de plomb. Je m’enfonçais dans une nuit épaisse, et le matin, je remontais à la surface la tête pleine de coton.
Les heures me glissaient entre les doigts. Des journées entières disparaissaient, et ma belle-fille, Sandrine, me disait de ne pas m’inquiéter. C’était l’âge. Ce n’était pas l’âge.
C’était un sédatif qu’on versait dans ma sauce pour m’endormir, me voler mes souvenirs, me faire signer des papiers dans le brouillard, et me faire passer pour fou. Ils voulaient le domaine que j’avais bâti avec ma femme Jeanne, morte trois ans plus tôt. Mon fils Laurent, que j’aimais plus que tout, et sa femme, aide-soignante habituée à manipuler des vieillards dociles, avaient décidé de me dépouiller pendant que je dormais. Un soir, au lieu de tout finir, j’ai caché une part de mon dîner dans un bocal à confiture.
Mon vieil ami Alain, pharmacien, l’a fait analyser. Le laboratoire a confirmé ce que ma langue savait déjà. J’ai cessé de manger leurs repas, et en trois jours, le brouillard s’est levé. Ma tête est revenue.
J’ai parlé à une avocate, j’ai porté plainte, ma fille Hélène m’a cru et est montée me rejoindre. Les gendarmes ont enquêté. Mes cheveux gardaient la trace du poison, mois après mois. Le procès a eu lieu.
Ils ont été condamnés, et j’ai dit la vérité sur mon propre fils, le cœur brisé, parce que la vérité devait passer avant tout. Aujourd’hui, je vis de nouveau sur ma terre. Ma tête est claire. Mon petit-fils Théo apprend la vigne à mes côtés, et un soir, je lui ai fait goûter une grappe.
Il a fermé les yeux et il a dit : « Encore deux, trois jours. » Il avait raison. Je lui ai transmis la seule chose qui compte : une langue attentive ne te trahit jamais.
Et le compte, à la fin, tombe juste.


