Le médecin m’a demandé pourquoi j’avais signé un refus de soins. Je suis resté dans mon lit, la bouche ouverte, à répéter que je n’avais rien refusé, rien signé. Dans le silence qui a suivi, j’ai compris que quelqu’un, en mon nom, avait choisi que je ne sois pas soigné. Il faut que je te dise qui je suis pour que tu comprennes pourquoi cette question toute simple a été le moment le plus glaçant de mes quatre-vingts ans.

J’ai été souffleur de verre pendant cinquante ans. Toute ma vie, j’ai travaillé avec mon souffle. On croit que ce métier demande de la force ou de l’adresse, mais il demande d’abord de la respiration. Tu prends une masse de verre en fusion, molle comme du miel, et tu souffles dedans.
Ce que tu souffles, ce n’est pas de l’air, c’est toi. Un homme fatigué fait des pièces fatiguées. Un homme calme fait des pièces calmes. Le verre ne ment pas.
Tu peux tricher avec le bois, avec le plâtre, avec la peinture. Pas avec le verre. Une bulle prise dans la masse, une paille, une fissure, tout cela reste dedans, invisible tant que la pièce est posée sur une étagère, mais éclatant dès que tu la mets devant la lumière. Toute ma vie, j’ai regardé mes pièces à contre-jour avant de les livrer.
C’est le seul moyen de voir ce qui est caché à l’intérieur. Et c’est exactement ce que j’ai dû faire à quatre-vingts ans avec ma propre famille : la mettre devant la lumière et regarder ce qu’il y avait dedans. Ce n’est pas difficile parce qu’on a peur de ce qu’on va voir. C’est difficile parce que, la plupart du temps, quand on prend une pièce et qu’on la tourne vers la fenêtre, il n’y a rien.
Neuf pièces sur dix sont bonnes. Mais il faut continuer à vérifier, parce que le jour où l’on s’arrête, c’est ce jour-là qu’on livre la mauvaise. On ne m’a pas volé d’argent, ce n’est pas la question. On m’a volé quelque chose qu’on ne peut pas rendre : la parole sur ma propre vie.
Pendant des mois, il y a eu dans un hôpital un dossier à mon nom dans lequel un homme parlait à ma place, disait ce que je voulais, ce que je refusais, jusqu’où l’on devait aller pour me maintenir en vie. Et cet homme n’était pas moi. Je vivais seul depuis la mort de Jeanne, ma femme, il y a six ans. Jeanne voyait les gens comme personne.
Elle disait que les gens se trahissent par des riens, par la façon dont ils prennent une pièce dans leurs mains, dont ils regardent l’étiquette. Sur Lucien, mon frère, elle avait un avis qu’elle ne m’a jamais dit brutalement, mais qui revenait par petites phrases à table après ses visites. Elle disait qu’il ne venait jamais pour rien. Je lui répondais qu’elle était injuste, que c’était mon frère, qu’elle voyait le mal partout.
Elle haussait les épaules et changeait de sujet. Un homme qui perd sa femme ne perd pas seulement sa compagne. Il perd celle qui regardait à sa place ce qu’il ne voulait pas voir. Les six années où j’ai été seul sont exactement les années où tout cela est devenu possible.
Nous avons eu une fille, Sylvaine, qui est partie très loin, dans un pays où l’on parle une autre langue. Elle n’est pas partie pour nous fuir. Elle est partie parce qu’il n’y avait plus de travail à Fontaubert. Entre elle et moi, il y avait un décalage horaire de plusieurs heures, le prix d’un billet d’avion et des congés qu’il fallait poser des mois à l’avance.
Et il y avait surtout, pour tout ce qui se passait sur place, un unique intermédiaire : mon frère Lucien. Lucien a huit ans de moins que moi. À la mort de nos parents, l’atelier m’est revenu parce que c’est moi qui y travaillais depuis l’âge de quinze ans. Lucien a eu sa part en argent.
Il n’a jamais aimé le feu ni le verre. Nous n’étions pas fâchés. Nous nous voyions, nous mangions ensemble à Noël. Je croyais que nous étions deux vieux frères qui s’aiment sans le dire.
Depuis deux ans, ma santé déclinait. Rien de brutal. Une fatigue qui s’installait, le souffle qui manquait dans l’escalier, des jambes qui enfiaient le soir. J’avais été hospitalisé une première fois, puis une deuxième, puis une troisième.
Je n’avais pas la tête malade. Le corps allait mal, mais l’esprit allait bien. Je faisais mes mots croisés, je tenais mes comptes, je me souvenais des noms et des dates. Personne, à aucun moment, ne m’a jamais dit que je perdais la mémoire.
Être malade du corps et être incapable de décider sont deux choses entièrement différentes. Et c’est cette confusion-là qui tue les vieux. Pendant ses séjours, Lucien venait me voir. Il venait beaucoup.
Le frère dévoué qui vient tous les jours. Il apportait des choses, il parlait aux infirmières, il connaissait les prénoms de tout le monde au bout de trois jours. Moi, dans mon lit, je regardais le plafond. Ce que je n’ai pas vu, c’est que Lucien avait pris l’habitude de parler aux soignants dans le couloir.
Depuis un lit, tu ne vois qu’une porte. Tu entends des voix dont tu ne distingues pas les mots. Tout le travail réel, celui où l’on décide de ton sort, se fait dans le couloir. Et tu n’y es pas.
Il sortait avec le médecin, avec l’infirmière, il posait ses questions dehors, et il disait chaque fois la même chose : que son frère était fatigué, qu’il ne fallait pas trop me fatiguer avec des explications, que lui savait ce que je voulais, que nous en avions parlé longuement et qu’il valait mieux passer par lui. Un frère qui vient tous les jours et qui dit qu’il connaît les volontés de son aîné, c’est ce qu’on voit dix fois par jour dans un service de vieux. Et c’est bien cela qui rend ce genre de choses impossible à détecter de l’extérieur. Le loup, ici, ne ressemble pas à un loup.
Il ressemble exactement à un bon berger. Et il fait tout ce que fait un bon berger, sauf une chose : il ne laisse jamais la brebis parler. Il y avait autre chose que je ne connaissais pas et qui donnait à sa parole un poids officiel. Il figurait dans mon dossier comme ma personne de confiance.
La personne de confiance, c’est quelqu’un que tu désignes toi, par écrit, pour parler en ton nom le jour où tu ne serais plus en état de parler. Tant que tu es capable de dire oui ou non, c’est toi qui décides. Ce n’est pas un tuteur. Je n’ai jamais rempli ce formulaire.
Je n’ai jamais désigné mon frère. On n’a jamais tenu devant moi la conversation qu’on aurait dû tenir. Alors, pendant des mois, il y a eu deux Henri Chauvel. Il y avait celui qui était couché dans la chambre 214, qui aurait répondu à toutes les questions si on les lui avait posées et qui ne demandait qu’une chose : qu’on le soigne.
Et il y avait l’autre, celui du dossier, celui dont un frère décrivait la volonté dans le couloir. Un homme fatigué de vivre, qui avait fait son temps, qui ne souhaitait pas qu’on s’acharne, qui préférait qu’on le laisse tranquille. Cet homme-là n’a jamais existé. Mais c’est lui, et non moi, que l’hôpital croyait soigner.
Le matin dont je t’ai parlé est arrivé au cours de mon quatrième séjour, au mois de mars. La porte s’est ouverte et une femme est entrée en blouse avec un dossier sous le bras. C’était le docteur Amrani. Elle s’est assise sur la chaise à côté du lit, ce que peu de médecins font.
Elle m’a dit qu’elle voulait comprendre quelque chose : la semaine précédente, on m’avait proposé un traitement, et ce traitement avait été refusé. Il y avait au dossier une décharge signée. Elle m’a demandé très simplement pourquoi j’avais refusé et si j’avais changé d’avis. Je ne comprenais pas.
Je lui ai demandé de répéter. Puis je lui ai dit la vérité, de ma voix qui n’était pas la mienne : je n’avais rien refusé, je n’avais rien signé, personne ne m’avait jamais parlé d’un traitement. Il y a eu un silence. Elle a regardé son dossier, puis moi, puis son dossier.
Et j’ai vu sur son visage qu’elle avait compris avant moi. Le docteur Amrani avait devant elle deux versions du monde qui ne pouvaient pas être vraies toutes les deux. Un dossier en règle avec un papier signé, et un vieil homme qui disait n’avoir rien signé. Elle aurait pu se dire que le vieux monsieur ne se souvenait plus.
Cela arrive tous les jours. Elle a eu l’autre réflexe. Elle m’a écouté. Elle a pris mes paroles au sérieux.
Et elle les a écrites, avec la date et l’heure. Ce geste, écrire, est celui que je voudrais graver au-dessus des portes de tous les hôpitaux du monde. Ce qu’elle a écrit ce matin-là est devenu, sans qu’elle le sache, un objet dans le monde. Une chose datée qui ne dépendait plus ni de sa mémoire ni de la mienne.
Elle m’a demandé si je voulais bien regarder la signature. Elle a tourné le dossier vers moi. Il y avait une feuille avec mon nom écrit en toutes lettres, et en bas à droite, une signature. Ce n’était pas la mienne.
Ma signature, je l’ai faite pendant cinquante ans au bas des bons de livraison, des factures, des devis. Elle est laide, elle penche, elle a un H qui ressemble à un K parce que je l’ai toujours mal fait. Celle-là lui ressemblait comme une copie ressemble à une pièce d’atelier. De loin, ça passe.
À contre-jour, ça saute aux yeux. Elle était trop appliquée. Ce n’était pas ma main. C’était quelqu’un qui essayait d’être ma main.
J’ai eu froid dans ce lit. Toutes ces choses que je n’avais pas comprises depuis deux ans se sont mises en place. Ces examens dont on m’avait dit qu’ils n’étaient pas nécessaires. Ce rendez-vous chez un spécialiste dont Lucien m’avait dit qu’il avait été annulé faute de place.
Il ne mentait jamais bêtement. Il avait râlé contre le système pendant dix minutes, et j’avais fini par le calmer en lui disant que ce n’était pas grave. Il avait obtenu que je le remercie pour ses efforts et que j’accepte moi-même la situation. On m’avait mis dans une position où je collaborais à mon propre abandon.
Ce même jour, en fin d’après-midi, il s’est passé quelque chose que je n’oublierai pas. Ferdinand, mon voisin de lit, un ancien maçon de quatre-vingt-six ans qui parlait peu et écoutait tout, a attendu que l’infirmière soit sortie. Il m’a dit qu’il avait entendu, la semaine d’avant, une conversation dans le couloir. Mon frère avait dit entre autres choses une phrase qu’il n’avait pas pu oublier : que son frère avait eu une belle vie, qu’il était fatigué et qu’il ne fallait pas lui infliger cela.
Un traitement dont on ne m’avait pas parlé, décrit comme une chose qu’on inflige. Ferdinand m’a dit qu’il avait hésité plusieurs jours, qu’il s’était dit que ce n’étaient pas ses affaires. Puis, en me voyant avec le docteur Amrani, il avait décidé de parler. Il m’a dit une phrase que je répète souvent depuis : qu’à leur âge, on n’a plus le temps de se taire par politesse.
Le lendemain, j’ai demandé à voir mon dossier. C’est Nadj, une aide-soignante du service, qui me l’a appris. Une femme d’une quarantaine d’années, rapide, qui trouvait quand même le temps de te parler comme à quelqu’un. Elle est entrée ce matin-là, elle a vu ma tête et elle m’a demandé ce qui n’allait pas.
Je lui ai raconté. Elle m’a écouté sans m’interrompre, le tensiomètre à la main. Et quand j’ai eu fini, elle a posé le tensiomètre. Ce geste, poser le tensiomètre, je ne l’ai jamais oublié.
Elle aurait pu m’écouter en continuant, en hochant la tête, en disant oui, oui. Poser l’appareil sur la table, c’était dire : ceci n’est plus une tâche pendant que je vous écoute. Cela a duré quatre minutes. Puis elle m’a dit une chose qui m’a fait pleurer.
Elle m’a dit qu’elle l’avait remarqué. Elle avait remarqué depuis longtemps que mon frère parlait toujours dehors, jamais devant moi. Qu’on ne me demandait jamais mon avis à moi, alors qu’elle voyait bien que j’avais toute ma tête. Elle m’a dit : « Monsieur Chauvel, moi je vous ai toujours parlé à vous, et je ne vous ai jamais entendu dire que vous ne vouliez pas être soigné.
»
Ensuite, elle est devenue pratique. Elle m’a expliqué que j’avais le droit d’accéder à mon dossier médical, que cela se demandait par écrit. Elle m’a expliqué qu’un patient peut révoquer sa personne de confiance quand il veut, par écrit, tant qu’il est capable de s’exprimer. La première chose que j’ai faite ce jour-là fut de révoquer par écrit la désignation qui figurait à mon dossier et d’en signer une nouvelle, désignant ma fille Sylvaine.
J’ai gardé le double de cette feuille dans le tiroir de la cuisine. C’est mon acte de résurrection administrative. Le docteur Amrani a repris la discussion depuis le début avec moi seul. Elle a pris une feuille et elle a dessiné grossièrement ce qui n’allait pas chez moi et ce que le traitement pouvait changer.
Elle m’a dit ce qu’on espérait et aussi ce qu’on n’obtiendrait pas. Elle m’a dit les inconvénients, honnêtement. Elle m’a dit qu’il était parfaitement légitime que je refuse. Puis elle m’a demandé ce que je voulais.
Personne ne m’avait posé cette question depuis deux ans. Je lui ai répondu que je voulais être soigné, que je n’étais pas fatigué de vivre, que j’avais une fille et une petite-fille. Le traitement a commencé la semaine suivante. Au bout de six semaines, je remontais l’escalier sans m’arrêter au milieu.
Je me rappelle précisément le jour où je m’en suis aperçu. Je montais avec un panier de course en pensant à autre chose, et je suis arrivé en haut. Je suis resté sur le palier, le panier à la main, et j’ai pleuré comme un imbécile. Cette marche était devenue depuis un an et demi la preuve quotidienne que ma vie s’achevait.
Il avait suffi de six semaines de traitement pour qu’elle se taise. Quand j’ai eu accès à mon dossier, je l’ai lu chez moi, à ma table, avec mes lunettes. J’ai trouvé le refus dont m’avait parlé le docteur Amrani. J’en ai trouvé un deuxième, plus ancien, pour un examen.
J’en ai trouvé un troisième pour une orientation vers un service spécialisé. J’ai trouvé la trace de ce rendez-vous chez le spécialiste qui n’avait pas été annulé. J’ai trouvé la place en rééducation qui existait. Et puis, dans les dernières pages, j’ai trouvé une feuille que j’ai lue trois fois avant d’y croire.
C’était un document où figuraient des souhaits me concernant pour le cas où mon état s’aggraverait. Il y était écrit en mon nom que je ne souhaitais pas qu’on entreprenne certaines choses. C’était présenté comme ma volonté. Je ne l’avais jamais dite.
Je ne l’avais jamais pensée. Je ne l’avais jamais écrite. Cette feuille ne me volait pas de l’argent. Elle organisait à l’avance ce qui devait se passer la nuit où mon cœur lâcherait.
Elle disait à des gens de garde, à trois heures du matin, dans l’urgence, ce qu’il fallait faire de moi. Et ces gens, qui sont des gens sérieux, auraient fait ce qui était écrit, parce qu’il est juste et bon de respecter les volontés d’un malade. Le danger ne venait pas de la malveillance de l’hôpital. Il venait de leur honnêteté.
Mon frère avait retourné un progrès contre celui qu’il devait protéger. Il s’était servi du respect dû à ma parole pour faire exécuter la sienne. J’ai passé plusieurs jours sans vouloir voir personne. Ce n’était pas de la colère, c’était une espèce de vide.
Mon frère, avec qui j’avais partagé une chambre pendant quinze ans, avec qui j’avais enterré nos parents, avait décidé froidement qu’il valait mieux que je meure, et l’avait organisé sur du papier avec des mots polis. Je ne parvenais pas à faire tenir cet homme-là et le petit frère que j’avais porté sur mes épaules dans la même tête. Il y a eu un moment où le découragement m’a submergé. Je me suis dit qu’à quatre-vingts ans, malade, seul, je n’aurais pas la force de me battre.
Puis je me suis souvenu de mon métier. Au four, quand une pièce se déforme, tu as deux secondes pour décider : tu la laisses aller, ou tu la reprends. Ils m’avaient mis dans le tas des rebuts. Ils avaient décidé que j’étais une pièce ratée.
Et pour la première fois depuis des jours, je me suis mis en colère pour de bon. Si je me taisais, la version du dossier resterait la vraie. Ce serait, en plus de tout le reste, une dernière falsification : celle de ma mémoire. Et cela, je ne pouvais pas l’accepter.
J’ai appelé ma fille le lendemain matin, et je lui ai tout dit d’un trait. Sylvaine n’a pas répondu tout de suite. Puis elle m’a demandé de répéter la partie sur la feuille des souhaits. Je l’ai entendue pleurer au téléphone, à dix mille kilomètres.
Depuis deux ans, chaque fois qu’elle appelait, elle demandait des nouvelles à Lucien. Et Lucien lui disait avec ménagement que ce n’était pas brillant, que son père baissait, qu’il ne voulait pas qu’on la dérange, qu’il avait dit de ne pas l’inquiéter. Il ne m’avait pas seulement volé mes soins. Il m’avait volé ma fille, et il avait volé son père à ma fille.
Elle a pris l’avion dans la semaine. Elle est restée cinq semaines. Elle s’en voulait terriblement. Je lui ai dit : « Suppose que tu avais appelé l’hôpital.
Qu’aurais-tu demandé ? On t’aurait répondu ce qui figurait au dossier, c’est-à-dire ce que ton oncle avait raconté. Tu aurais été trompée deux fois au lieu d’une. » La seule chose qui aurait marché, c’est ce qu’elle a fini par faire : venir, s’asseoir dans ma cuisine, me parler à moi, regarder les papiers.
Nous nous sommes mis à rire. Un rire mauvais, de fatigue, mais un rire, parce que la chose était d’une simplicité si totale que nous ne l’avions vue ni l’un ni l’autre pendant deux ans. Nous sommes allés voir un avocat, maître Nadal. Il a séparé les choses en trois.
Il y avait ce qui relevait de l’hôpital : un dossier faux, des décisions prises sur la foi d’un document que je n’avais pas signé. Il y avait ce qui relevait du droit pénal : signer du nom d’un autre, c’est un faux. Et il y avait la question du pourquoi. Il m’a posé une question toute simple à laquelle je n’avais pas voulu penser : qui hérite ?
L’atelier. Lucien avait toujours pensé que l’atelier était injustement à moi seul. Il avait eu des années difficiles. Il avait des dettes, plus lourdes que je ne l’imaginais.
Je n’ai pas de preuve de ce qu’il a pensé. Ce que je sais, ce sont les faits. Nous sommes allés à la gendarmerie. L’adjudant Rivière nous a reçus.
J’avais peur qu’on me dise que c’était une affaire de famille. Il ne l’a pas dit une seconde. Il a regardé les pièces, il a fait des photocopies. Il m’a dit que ce qui rendait ma plainte solide, c’était le papier.
Sur la signature, c’est maître Nadal qui m’a détrompé : la question était technique, elle se traitait avec des éléments de comparaison. Il fallait lui apporter tout ce que j’avais. Je suis rentré chez moi avec une mission concrète. Sylven a rempli deux cartons : cinquante ans de bons de livraison, de factures, de carnets de commande, de talons de chèque.
Il y avait aussi contre lui les notes du service. Un hôpital écrit tout. Chaque conversation dans un couloir laisse une ligne quelque part, avec une date et un nom. Ce que Lucien avait dit aux uns et aux autres pendant deux ans figurait, résumé en une phrase ici, deux mots là, dans un dossier auquel je pouvais accéder.
Bout à bout, cela composait un récit très clair de ce qu’un homme avait raconté à ma place. Il y avait la note du docteur Amrani, écrite le matin même avec l’heure. « Le patient déclare n’avoir rien signé, n’avoir pas été informé de la proposition thérapeutique et n’avoir jamais désigné de personne de confiance. » Trois lignes.
Elle les avait écrites avant de savoir où cela mènerait, sans y avoir aucun intérêt. Lucien s’est défendu. Il n’a pas nié avoir parlé aux médecins. Il a soutenu qu’il avait agi par amour, que son frère lui avait dit un soir, des années plus tôt, qu’il ne voulait pas finir branché à des machines.
Pour la signature, il ne savait pas. Peut-être une aide apportée à un frère fatigué qui avait du mal à écrire ce jour-là. Il ne disait pas « j’ai imité sa signature ». Il disait « peut-être que j’ai aidé ».
Le mot « peut-être » faisait tout le travail. Ce qui l’a fait tomber, ce ne sont pas mes larmes. Ce sont trois choses froides. La première : la signature n’était pas la mienne, et cela s’est établi.
La deuxième : j’étais lucide, complètement, incontestablement, avec des témoins par dizaines. Tant qu’un patient peut s’exprimer, c’est lui qu’on interroge. La troisième : la question de savoir ce que je voulais avait enfin été posée à l’intéressé, et l’intéressé avait répondu le contraire de ce que le dossier disait, et s’était mis à aller mieux. Il est venu me voir une fois avant le jugement.
Il s’est assis dans la cuisine, à la place où il s’asseyait quand nous étions gamins. Pendant qu’il parlait de ses dettes et de la banque, je regardais sa main sur la toile cirée, et je voyais la main du gamin qui traçait des bonshommes au crayon sur cette même table. Le coupable et l’enfant qu’on a aimé occupent le même corps. Il m’a dit qu’il n’avait jamais voulu ma mort, que c’était la vie qui l’avait acculé.
Je lui ai posé une seule question : pourquoi il ne m’avait pas demandé. Une question, une seule, dans une chambre, un après-midi. « Henri, si ton cœur lâche, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? » Il n’a pas répondu.
Il a regardé la toile cirée. Et j’ai compris dans ce silence tout ce qu’il y avait à comprendre. Quand quelqu’un affirme connaître ta volonté sans te l’avoir demandé, pose-toi une seule question : pourquoi n’a-t-il pas demandé ? Il n’y a que deux réponses possibles.
Ou bien il ne pouvait pas, parce que tu étais dans le coma. Ou bien il pouvait, et il ne l’a pas fait. Et s’il pouvait et ne l’a pas fait, ce n’est jamais par distraction. C’est parce que la réponse ne l’arrangeait pas.
Il m’a dit que j’allais le faire condamner pour rien, qu’il était vieux lui aussi, que je le tuais. On m’a demandé dans le bourg si j’allais vraiment aller jusqu’au bout, à mon âge, contre mon propre frère. Le sens réel de ces phrases est toujours le même : ce serait plus confortable pour tout le monde que tu renonces. J’ai compris que le silence des victimes n’est pas seulement leur faiblesse, c’est aussi un service qu’on leur demande de rendre à la tranquillité générale.
Ce n’est pas moi qui ai brisé la paix de cette famille. C’est celui qui a écrit ma fin sur du papier. La justice a fait son œuvre. Les faits ont été établis.
La désignation ne venait pas de moi. La signature n’était pas de ma main. Lucien a été jugé et condamné. Je ne dirai ni la peine ni les détails.
Du côté de l’hôpital, les choses se sont passées autrement. Je n’ai pas été mal soigné par cet hôpital. J’ai été mal renseigné par mon frère, ce qui est différent. L’hôpital a été trompé en même temps que moi.
Dès que la chose a été sue, ils ont fait ce qu’il fallait, vite et sans se défendre. Le dossier a été rectifié. Les documents faux ont été retirés et conservés à part comme pièces. Ils m’ont demandé ce qui, selon moi, avait permis que cela arrive.
Je leur ai dit que personne pendant deux ans ne m’avait posé une question à moi seul. Ce qui a manqué, ce n’est pas la bonne volonté, c’est un réflexe : parler au malade sans témoin, de temps en temps, et lui demander ce qu’il veut. J’ai revu Nadj. Elle est venue deux fois à Fontaubert avec ses enfants.
Ses enfants ont visité l’atelier. Le plus jeune m’a demandé si c’était dangereux, et je lui ai montré les marques sur mes avant-bras. Je lui ai donné l’an dernier la dernière pièce que j’avais gardée pour moi, un vase bleu que j’avais soufflé en 1988. Elle m’a dit qu’elle n’osait pas le prendre.
Je lui ai dit qu’elle m’avait rendu la parole en quatre minutes entre deux chambres, et qu’un vase, à côté de cela, ce n’était rien du tout. Je n’ai plus peur de mourir comme j’en avais peur avant. Non pas parce que je serais devenu sage, mais parce que j’ai vu de près ce qui est pire. Pendant deux ans, j’ai été mort d’une autre façon.
J’étais vivant, je respirais, je mangeais, et pourtant je n’existais plus dans les décisions qui me concernaient. On parlait de moi à la troisième personne dans un couloir. Ma volonté était un papier que quelqu’un d’autre avait rempli. C’est une manière de mourir avant de mourir, et je peux te dire qu’elle est plus froide que l’autre.
Ce qu’on m’a fait, on me l’a fait avec des mots doux. Personne ne m’a jamais parlé durement. La feuille qui organisait ma fin était écrite avec les mots les plus délicats de la langue : confort, ne pas s’acharner, respecter, accompagner. Ce sont de très beaux mots qui recouvrent, quand ils sont sincères, la plus haute forme de soin qui existe.
Et c’est précisément à cause de leur beauté qu’ils sont si dangereux entre de mauvaises mains. Depuis, j’écoute les mots autrement. Quand quelqu’un dit d’un vieux qu’il est fatigué, qu’il a fait son temps, je regarde qui parle, et je me demande si le vieux est dans la pièce, et si on lui a demandé son avis. Voici mes leçons.
Tant que tu peux parler, c’est toi qu’on doit interroger. Sache qui est inscrit comme ta personne de confiance, et vérifie-le. Cela se révoque, et cela se fait vite. Quatre lignes, une date, une signature.
Demande ton dossier médical. Méfie-toi du proche qui parle toujours dans le couloir. Ce que le corps fait quand on le soigne est une preuve. Les mots de la tendresse peuvent servir à faire le mal.
Garde tes papiers. Une note écrite le jour même vaut mieux que dix témoignages plus tard. Et surtout, aie la conversation avant d’en avoir besoin. Si j’avais dit clairement à ma fille il y a dix ans ce que je voulais, si j’avais désigné quelqu’un moi-même par écrit, il n’y aurait eu aucune place vide dans mon dossier pour qu’un autre vienne s’y installer.
Le vide attire les faussaires. Voilà, mon ami, mon histoire est finie. Un jour, j’ai traversé cette épreuve, et quelqu’un m’a demandé : « Pourquoi avez-vous signé un refus de soins ? » J’ai répondu que ce n’était pas moi.
On avait écrit ma fin sans moi. J’ai eu le dernier mot. Et il était pour la vie.


