Je m’appelle Gilbert, j’ai soixante-dix-neuf ans, et ce matin-là, en buvant mon café comme chaque jour, j’ai ouvert le journal sur la page des avis de décès. Et là, en gras, j’ai vu mon nom. Ma…

Je m’appelle Gilbert, j’ai soixante-dix-neuf ans, et ce matin-là, en buvant mon café comme chaque jour, j’ai ouvert le journal sur la page des avis de décès. Et là, en gras, j’ai vu mon nom. Ma...

Un matin comme tous les autres, j’ai ouvert mon journal local, comme je le fais depuis quarante ans. Le café était trop chaud dans ma tasse ébréchée, la radio grésillait, le givre dessinait des fougères sur la vitre. Tout était à sa place. Rien ne laissait présager ce qui allait suivre.

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J’ai tourné les pages et, arrivé à la rubrique des avis de décès, une habitude de vieil homme, je me suis vu. Mon nom en gras. Ma date de naissance. Ma photo, celle de mes soixante-dix ans, posée sur ma cheminée.

En dessous, ces mots : « Il s’est éteint paisiblement, entouré des siens. »
J’étais seul à ma table, dans une cuisine silencieuse, et je lisais l’annonce de ma propre mort. Je m’appelle Gilbert Sénéchal. J’ai soixante-dix-neuf ans.

Horloger de métier dans une petite ville du Jura, j’ai passé ma vie à remettre le temps à l’heure pour les autres. Pourtant, ce matin-là, on m’annonçait que mon temps à moi était arrêté. D’abord, j’ai cru à une erreur, à une homonymie. Mais il y avait ma photo, celle du cadre doré qu’Yvon avait choisi.

Pour qu’elle soit dans le journal, il avait fallu que quelqu’un entre chez moi, prenne le cadre et l’apporte à la rédaction. Quelqu’un qui avait la clé. Quelqu’un de chez moi. Mes mains ont tremblé.

J’ai relu trois fois la même ligne. « Il s’est éteint paisiblement, entouré des siens. » J’étais seul. Bien vivant.

Le cœur battant. J’ai failli appeler ma fille Nathalie. Mon premier réflexe de père. J’avais déjà commposé une partie de son numéro quand une petite voix, celle d’Yvon peut-être, m’a soufflé : « Et si c’était elle ?

»
J’ai chassé cette pensée, honteux. Comment pouvais-je soupçonner ma propre fille d’une chose pareille ? Puis je me suis souvenu de tout ce qui avait précédé. Les visites de Nathalie devenues de plus en plus rares, de plus en plus froides.

Les remarques qu’elle faisait autour d’elle, que son vieux père perdait la tête, qu’il ne savait plus quel jour on était. Puis cette scène où son mari Pascal avait apporté des papiers à signer pour « simplifier les choses », une procuration, quelques mois plus tôt. Je n’avais pas signé, prétextant ne pas trouver mes lunettes. Yvon, ma femme, disparue depuis quatre ans, m’avait dit un jour, au tout début de la relation de Nathalie avec Pascal : « Cet homme-là calcule tout, Gilbert.

Même les gens, il les compte. »
Elle avait raison. Elle ne se trompait jamais. Je suis allé au journal en ville.

La jeune femme de l’accueil, Camille, m’a cru immédiatement. Elle a vérifié l’enregistrement de l’annonce. L’avis avait été payé par carte bancaire. Le nom au dossier était celui de ma fille.

J’ai découvert ensuite le pire. Le lendemain, à la banque, le responsable m’a expliqué, embarrassé, que mes comptes étaient gelés. On avait reçu un acte de décès me concernant. Un faux, fabriqué de toutes pièces, qui ne correspondait à aucun registre, mais qui suffisait à me priver de tout.

Aux yeux de l’administration, j’étais mort. Mes comptes bloqués, une succession ouverte, ma maison mise en vente par ma propre fille. Le plan était clair : faire de moi un mort sur le papier pour hériter de tout. Un vivant peut dire non.

Un mort ne peut rien refuser. Avec l’aide de Camille, qui avait vécu une histoire semblable avec son grand-père, et d’une avocate, Maître Royer, nous avons engagé un combat pour la vérité. J’ai obtenu un certificat de vie à l’état civil, prouvant que j’existais. Nous avons déposé plainte pour faux et usage de faux.

Le jour du rendez-vous chez le notaire, alors que Nathalie était en train de régler « ma succession », je suis entré dans le bureau. Elle m’a vu. Elle a perdu toute couleur. Elle n’a pas eu un élan vers moi, aucun sursaut de soulagement.

Sa première réaction a été celle d’une femme prise au piège de son propre mensonge, cherchant une issue. Le plus atroce n’était ni le faux ni l’argent, mais ce quart de seconde où, voyant son père vivant, elle n’a pensé qu’à sauver son plan. J’ai tout dit devant le notaire, posément, sans haine. Plus tard, elle est venue chez moi.

Elle a essayé de me faire retirer la plainte. « Tu vas m’envoyer en prison, papa. Pense à Lina. » Je lui ai demandé pourquoi.

Elle a parlé des dettes de Pascal, des huissiers, de la spirale infernale. Elle a dit s’être perdue. Pendant qu’elle parlait, j’ai vu les calculs derrière ses larmes, mais aussi, pour la première fois, peut-être un début de remords. Avant son départ, je lui ai posé la question qui me brûlait : quand elle avait pris ma photo sur la cheminée, à quoi pensait-elle ?

Elle a avoué qu’elle s’était arrangée pour ne pas penser. C’est cela le plus terrible : le mal a besoin qu’on détourne les yeux. Le procès a eu lieu un an plus tard. Je me suis levé à la barre.

J’ai raconté ma vie d’horloger, le café du matin, le journal, la photo, le faux acte. J’ai parlé de ma petite-fille Lina, de neuf ans, à qui on avait fait croire que son papi était au ciel. J’ai demandé la justice, pas la haine, que la vérité soit remise en place comme je remettais les pendules à l’heure. Pascal, reconnu comme l’instigateur, a écopé de la peine la plus lourde, de la prison ferme.

Nathalie, entraînée et fragilisée, a reçu une peine partiellement assortie de sursis. Le faux a été annulé. Ma maison, mes comptes, mon existence officielle m’ont été rendus. Je suis allé voir Nathalie en prison, des mois plus tard.

Nous étions là, de part et d’autre d’une table, sans savoir quoi dire. Puis les souvenirs ont ressurgi, l’atelier, les dictées, le rire d’Yvon, et nous avons recommencé à parler. Je ne lui pardonne pas encore, pas complètement. Mais je ne lui ai pas fermé la porte.

Pour sa mère, et pour l’homme que je veux être, je la laisse ouverte. Elle se bat pour remonter. Aujourd’hui, je ne commence plus ma journée par la page des avis de décès. Je bois mon café et je me penche sur les rouages à réparer.

Lina vient souvent, elle court dans le jardin, elle veut apprendre à ouvrir les montres, les yeux brillants de curiosité. Parfois, je vais m’asseoir près de la tombe d’Yvon et je lui parle. Je lui dis que je suis toujours là, bien vivant, que je veille sur les nôtres. On m’a fait mourir sur le papier, mais je suis entré par la porte.

La vérité, elle, ne meurt jamais. Elle attend, inscrite quelque part en sécurité, et elle finit toujours par ressortir.