« On a gagné ! On a écrasé l’armée ennemie ! »
« Bravo. Et ça nous apporte quoi, concrètement ?

»
« On va leur imposer notre paix, maintenant. Ils n’ont plus de troupes, plus rien. »
« Et s’ils ne veulent pas ? »
« Ils n’ont aucun moyen de résister.
On les occupe jusqu’à ce qu’ils craquent. »
« Et s’ils ne craquent pas ? Tu crois qu’on peut rester indéfiniment ? »
« S’ils résistent, ils le regretteront.
»
« Mouais. Espérons surtout qu’ils soient comme toi et qu’ils demandent la paix. Parce que sinon… »
Cette conversation imaginaire résume ce qui allait devenir l’obsession et la perte des armées napoléoniennes : la bataille décisive. Pendant un temps, elle a semblé être la clé de toutes les victoires.
Elle finit pourtant par se retourner contre ceux qui l’avaient érigée en système. Pour comprendre comment ce concept est né, il faut remonter à la guerre de Sept Ans, véritable traumatisme pour l’armée française qui perd presque partout. Face à elle, Frédéric II de Prusse parie tout sur une petite armée professionnelle et manœuvrière qui frappe vite et fort, tranchant net l’élan des campagnes adverses. Pendant ce temps, les armées massives avancent lentement, peinent dès qu’elles s’éloignent de leur territoire et se replient au moindre obstacle.
Après cette guerre, plusieurs théoriciens tirent les leçons du désastre français. Parmi eux, Jacques Antoine Hippolyte de Guibert. Fils de militaire, il a accompagné son père en campagne pendant la guerre de Sept Ans, et il est parfaitement intégré dans les salons de son époque. Il publie plusieurs livres, dont l’« Essai général de tactique » en 1770, qui rencontre un succès littéraire immédiat.
Guibert dénonce les guerres limitées menées par les armées royales. Des guerres de sièges et de combats frileux qui durent longtemps, coûtent cher et ne règlent rien, laissant les adversaires dans une égalité stérile. Pour lui, cela va contre la nature même de la guerre. Il faut une guerre vive, forte, mais courte.
S’engager vite et frapper l’ennemi en son cœur. Les nouvelles cibles doivent être les forces ennemies et sa capitale. Cette transformation exige des armées plus mobiles, capables de se projeter loin et de se déplacer en plusieurs corps qui convergent une fois l’ennemi repéré. C’est le principe qui mènera plus tard aux divisions et aux corps d’armée.
En occupant plus d’espace, en étant plus rapide et plus déterminé à chercher le combat, il devient possible d’engager l’adversaire dans une situation favorable et de détruire ses forces. La fameuse bataille décisive contourne le hasard par un raisonnement qui précède le combat : piéger l’adversaire avant de l’engager, le placer dans une position désavantageuse où il ne peut refuser la bataille. Le plus gros du travail est déjà fait. La théorie est posée.
Reste à la rendre pratique, et c’est le Comité de salut public qui s’en charge en 1793. Cette année-là, la France est en guerre contre la première coalition, avec presque toute l’Europe sur le dos. Le Comité doit gérer les invasions et les troubles internes. On y trouve Lazare Carnot, considéré comme l’artisan de la victoire à venir.
Carnot doit jongler avec une armée de citoyens motivés mais inexpérimentés, une levée en masse qui ne peut pas durer. Il sait que si la France se contente de défendre ses frontières en intervenant sur tous les fronts, elle s’essoufflera. Il faut obtenir des résultats décisifs, se concentrer sur des points clés, frapper l’adversaire en profitant de la masse. En janvier 1794, Carnot publie son système général des opérations militaires.
L’idée est simple : profiter de deux innovations pour obtenir des surnombres décisifs sur des points précis. L’échelon division d’abord, qui permet à une armée d’occuper plus de terrain et de faire converger ses divisions dès que l’ennemi est repéré. L’état-major général ensuite, qui centralise les informations et permet de transférer des troupes d’une armée à l’autre pour être décisif là où il le faut, tout en gérant les autres fronts défensivement. C’est une guerre de masse combinée à une économie des forces, mais la condition de sa réussite reste la recherche d’un résultat décisif.
Frapper avec force pour expulser l’ennemi de la région visée. Bonaparte va ensuite s’approprier cette notion avec toute une génération de généraux. Le problème d’une armée mobile et nombreuse, c’est de pouvoir se nourrir. La bataille décisive devient un moyen d’éjecter d’une région un adversaire qui l’occupe.
On pense à la campagne d’Italie de 1796 où l’armée obtient des avantages tactiques qu’elle transforme en victoires majeures, forçant les Sardes et les Autrichiens à abandonner le terrain. C’est là que s’observent les deux manœuvres stratégiques capables de créer une décision : la manœuvre sur les arrières et la manœuvre en position centrale. La dernière étape de ce fonctionnement, c’est de pouvoir viser le territoire ennemi, et même sa capitale, pour forcer l’adversaire à accepter la paix. Une vision élitiste du conflit : en menaçant le cœur du pays, on mène les élites à rechercher la paix à tout prix.
La bataille décisive s’impose alors comme une nécessité politique et militaire. Politique, car il faut frapper brutalement puis menacer mortellement pour mener l’ennemi à la paix. Militaire, car une projection de forces mobiles sans logistique dans un territoire contrôlé par l’adversaire impose une logique du tout ou rien. Si vous ne gagnez pas, vous n’avez pas de quoi vous replier.
Votre armée est presque perdue si elle ne s’empare pas du contrôle du territoire dans lequel elle se projette. C’est peut-être là qu’il faut chercher la fascination particulière pour l’époque napoléonienne. Chaque victoire est le fruit d’une campagne où tout est misé, où les troupes combattent jusqu’à leurs limites. Une grande geste épique… qui va avoir ses limites pratiques et intellectuelles.
Car la suite des guerres napoléoniennes est bien connue : Marengo, Ulm, Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland, Wagram. Autant de noms de batailles considérées comme décisives. Mais ces noms effacent pourtant pas mal de choses. D’abord, il y a une tripotée d’autres batailles moins décisives dans la même période.
Mais surtout, tous ces noms effacent ce qui a fait leur succès : les campagnes qui les ont précédés. C’est un problème majeur quand on cherche à parler des réussites de l’armée napoléonienne. Comme dans la théorie de Guibert, il s’agit d’engager la bataille une fois la situation favorable. Car une fois la bataille engagée, à part suivre le plan déterminé, observer les forces et faiblesses du dispositif adverse et lancer sa réserve au bon moment, un général ne peut pas faire grand-chose.
Les batailles ne sont pas des moments où s’exprime le génie des commandants, juste leurs compétences. Ce qui fait la différence, c’est le piège que doit devenir la bataille par les mouvements de campagne. Soit l’adversaire ne peut refuser le combat, soit on lui fait croire qu’on est dans une très mauvaise situation pour qu’il engage une bataille qu’il ne devrait pas. La bataille de Marengo, en juin 1800, ne se comprend qu’à l’aune de la campagne qui l’a précédée, et de l’erreur de Napoléon compensée par l’arrivée de renforts rendue possible par l’organisation de l’armée.
Sa nature décisive ne se détermine qu’en la couplant avec la bataille de Hohenlinden, en décembre 1800, elle-même fruit d’une campagne particulièrement réussie. Iéna ne peut pas non plus être séparée de sa campagne d’approche et de la défense par le troisième corps à Auerstaedt, sans oublier la désorganisation de l’armée prussienne. Il y a aussi les batailles qui font corps avec un siège, comme Rivoli avec le siège de Mantoue, ou Fleurus avec celui de Charleroi. Et puis il y a les victoires qui, si elles avaient été des défaites, auraient eu des conséquences désastreuses.
Austerlitz est l’expression de la concentration des forces, des manœuvres stratégiques mobiles, de la concentration des efforts sur la faiblesse du dispositif adverse. Mais cette bataille est aussi critiquée : en cas de défaite, sa recherche de mobilité aurait isolé la Grande Armée de tout territoire allié, et la retraite aurait certainement mené à sa quasi-disparition. En revanche, dans les mauvaises situations tactiques, l’armée impériale ne parvient pas à remporter plus que des résultats indécis : Eylau, La Corogne, la Moskova, Wagram. Et bien sûr, il ne faut pas effacer les batailles décisives dans le mauvais sens pour les Français : Auerstaedt, Leipzig, Waterloo, qui ne se comprennent que dans le cadre de la campagne qui les précède.
La bataille décisive efface paradoxalement la campagne qui l’a permise, alors qu’elle est théorisée comme l’aboutissement d’une campagne. Même la propagande impériale ne semble pas s’illusionner : les bulletins officiels décrivent le combat héroïque mais expliquent toujours la campagne qui l’a précédé, pour mettre en avant la prévoyance et la planification de l’empereur. Alors, pourquoi ce concept se retourne-t-il contre les armées impériales ? Organiser une armée pour la recherche de ces batailles a des conséquences pratiques sur ses compétences, mais cela nécessite aussi un adversaire régulier et une dépendance à la victoire pour les aspects politiques et logistiques.
En contrepartie, les Français ont perdu des compétences dans la guerre méthodique, parfois nécessaire, et ont beaucoup plus de difficultés à gérer les phases non décisives quand la situation stratégique n’est pas bonne. On pense à la campagne de France en 1814, lorsque l’adversaire s’évertue à refuser la bataille parce qu’à force, il a compris. Ou à la campagne d’Allemagne en 1813, qui se termine avec la défaite de Leipzig. Quand la paix ne vient pas – les Portugais, les Russes en 1812 malgré la prise de Moscou face à l’insurrection, l’Espagne – ou quand il est impossible d’obtenir cette bataille décisive nécessaire, ou de se projeter sur le territoire ennemi – le Royaume-Uni – le système s’effondre.
Cela ne signifie pas que les forces impériales ne savent que rechercher la bataille décisive. Sous l’Empire se développent des techniques de contrôle du territoire, de contre-insurrection, des systèmes de fortification. Mais c’est trop souvent en réaction à une situation subie. Et en face, on apprend, on s’adapte, et on finit par refuser cet aspect décisif, ce qui diminue l’impact militaire et politique des campagnes françaises.
Même les plans les mieux élaborés peuvent échouer. En 1812, la campagne est construite pour obtenir la bataille décisive. La logistique est pensée en donnant vingt-quatre jours de provisions à chaque soldat, bien plus que d’habitude, pour atteindre la région plus riche de la Russie où l’armée pourra vivre. Mais à la bataille de la Moskova, les Français ne parviennent pas à détruire les forces russes, et la prise de Moscou ne motive finalement pas une demande de paix du tsar, qui s’est visiblement engagé dans une lutte à mort.
Le raisonnement qui mène à la conceptualisation de la bataille décisive peut s’étendre et mener à un problème très difficile à gérer. Guibert avait deux objectifs : faire le plus de mal possible à l’adversaire, et décider promptement des querelles des nations. Faire la guerre, mais dans le but de ne plus avoir à la faire derrière. Or, avec le projet diplomatique de l’Empire, les guerres courtes à fort engagement ne font qu’empirer la situation.
La bataille décisive peut même dériver vers le concept de guerre d’extermination : une guerre qui ne pourra se terminer qu’une fois la destruction totale d’un des deux camps atteinte. À partir du moment où la bataille décisive est employée non pour se défendre mais pour conquérir, rien n’empêche une nouvelle guerre qui ira plus loin. Les guerres limitées deviennent impossibles. Chaque pays est en danger de mort pour le moindre petit conflit diplomatique.
Cette dérive est empirée par l’absence de buts de guerre précis de Napoléon, qui a d’abord mené des guerres qu’on lui avait déclarées, ce qui ne l’a pas empêché d’annexer de nombreux territoires et de redessiner l’Europe. La guerre en Espagne, véritable invasion à partir de 1808, montre qu’il peut arbitrairement annexer un territoire sans qu’il y ait de coalition en conséquence. Un des très grands enjeux du congrès de Vienne et de la mise en place du concert des nations sera de remettre en place un équilibre diplomatique capable d’éviter un tel absolutisme dans les engagements militaires. Une forme de réévaluation de la paix westphalienne, qui volera en éclats avec la Première Guerre mondiale.
La bataille décisive devient donc un véritable problème pour les armées de l’Empire. Non seulement son impact politique diminue – la destruction des moyens militaires ou l’occupation du territoire ne motive plus la paix – mais en plus on s’adapte pour la refuser, réduisant drastiquement l’impact opérationnel des armées françaises, qui perdent aussi des compétences à force d’être renouvelées, notamment après 1812. Ce qui avait été une révolution dans la manière de faire la guerre devient quelque chose de sclérosant. La guerre a changé, la politique avec, et le premier Empire n’a pas les moyens de s’adapter aux changements qu’il a lui-même lancés.
Après Napoléon, de nombreux analystes se penchent sur ses campagnes pour déterminer ce qu’il faut en tirer pour la théorie de la guerre. La notion de bataille décisive devient l’angle mort de la théorie militaire, transformée en bataille d’anéantissement par Clausewitz. Le mouvement initié par Guibert se termine ici. À la fin du XVIIIe siècle, on se demandait encore comment gagner tactiquement une bataille.
Le XIXe, lui, s’en désintéresse et se tourne définitivement vers la campagne. Cela nourrit une inconstance : une bataille est tantôt décisive de manière relative – une fois qu’elle a eu lieu, ce sont ses conséquences qui lui confèrent sa nature décisive – tantôt de manière absolue – la bataille est décisive en elle-même, indépendamment de son contexte. Le récit, la dimension narrative de la bataille, va se centrer sur l’interprétation absolue. Le XIXe siècle exalte la bataille, son côté épique, la grandeur, l’honneur.
Les campagnes vont peu à peu disparaître de la mémoire. Cela sera rapidement critiqué, notamment par Alexis Monteil avec son concept d’« histoire-bataille », mais nous continuons à nous intéresser essentiellement aux grands faits d’armes, effaçant le contexte politique, social, économique, et donnant a posteriori à une bataille sa nature décisive. Waterloo est l’exemple parfait. Napoléon lui-même, dans ses mémoires, se sert de Waterloo pour effacer les raisons structurelles de sa chute.
Car cette chute est bien politique, fruit d’un rejet de l’Empire. Après la campagne de France de 1814, Napoléon est exilé à l’île d’Elbe, mais il revient en France le 1er mars 1815, débarquant dans le sud. S’engage la période des Cent-Jours, où il reprend le pouvoir par une marche déterminée sur Paris. Cette période montre surtout la très grande division entre les courants monarchistes – Louis XVIII craint trop pour sa sécurité et fuit –, républicains divisés qui n’ont pas grande confiance en Napoléon mais n’aiment pas le roi, et impériaux qui soutiennent le retour de l’empereur.
Napoléon doit purger le corps des préfets, fait face à plusieurs révoltes et lance des élections très peu suivies où il n’obtient même pas la majorité dans les assemblées. Personne n’a vraiment confiance. L’Europe réagit violemment par la septième coalition, environ un million d’hommes. Plutôt que d’attendre l’invasion, Napoléon lance une campagne en Belgique.
L’armée française gagne coup sur coup à Ligny et aux Quatre-Bras le 16 juin, puis perd à Waterloo le 18. Mais le repli français ne s’arrête pas là. Napoléon, dès son retour en France, écrit à son frère pour lever 300 000 hommes et continuer le combat. Il s’apprête à aller jusqu’au bout.
Mais le 20 juin, les chambres législatives, qui ne lui sont pas acquises, refusent les crédits de guerre. Deux jours plus tard, il abdique et tente de s’enfuir aux États-Unis. S’engage alors une campagne de France où le pays est envahi sur plusieurs axes. Le 8 juillet 1815, les alliés entrent dans Paris avec Louis XVIII, qui récupère le pouvoir et signe un nouveau traité de Paris menant à une occupation d’une partie du territoire français pendant un peu plus de trois ans.
Waterloo n’est donc qu’un des facteurs expliquant l’échec des Cent-Jours. En bonne bataille décisive, elle masque les facteurs politiques, les difficultés réelles, le long terme, le reste de la campagne. Il faut toujours se méfier de l’unité narrative attrayante de la bataille décisive, qui masque forcément de nombreux facteurs. L’époque napoléonienne n’y fait pas exception.
Derrière les actes présentés comme glorieux, les facteurs entourant ou motivant les combats ont été déterminants : la diplomatie, qui relie guerre et politique ; le contrôle du territoire, qui relie la guerre et l’acceptation d’un projet social ; la logistique, avec ses enjeux de production et d’organisation. Et la bataille décisive, comme concept théorique, mais aussi comme enjeu narratif et historiographique.


