J’arrivais en surprise chez mon frère avec un bouquet de pivoines pour ma femme, quand une voisine a traversé la rue en courant, le visage déformé par la peur. « N’entrez pas. Il est arrivé…

J’arrivais en surprise chez mon frère avec un bouquet de pivoines pour ma femme, quand une voisine a traversé la rue en courant, le visage déformé par la peur. « N’entrez pas. Il est arrivé...

Le bouquet de pivoines m’est tombé des mains quand la vieille dame a traversé la route en courant. « N’entrez pas. Surtout, n’entrez pas. Il est arrivé quelque chose d’affreux à votre femme.

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»

Je m’étais garé devant la maison normande de mon frère Thierry, où ma femme Colette aidait à l’installation depuis trois jours. Je devais la rejoindre le week-end suivant, mais j’avais voulu lui faire la surprise d’arriver plus tôt. Elle n’avait pas répondu à mes appels depuis trois jours, elle qui m’envoyait un message chaque matin depuis trente-huit ans de mariage. Je m’étais inventé des excuses : le réseau en campagne, l’absorption par les cartons, le chargeur perdu dans le déménagement.

Mais au fond, je savais que quelque chose n’allait pas. La voisine, madame Aubert, haletait, les joues rouges. Elle m’a raconté que la veille au soir, elle avait entendu des cris venant de la maison. Une femme appelait à l’aide et suppliait qu’on appelle le 15.

Thierry et Sandrine étaient apparus sur le seuil, l’air parfaitement calme. Ils avaient parlé d’un malaise vagal, disant que tout allait bien. Mais madame Aubert n’y avait pas cru. Elle avait attendu une heure, puis rappelé les secours depuis chez elle.

L’ambulance avait emmené Colette sur un brancard. Elle ne pouvait plus lever la tête. Mon frère et sa femme n’étaient pas montés dans l’ambulance. Le lendemain matin, leur voiture était partie.

Personne depuis. J’ai composé le numéro de Thierry. Messagerie. Sandrine.

Messagerie. J’ai rappelé le 15. Colette avait été transportée à l’hôpital de Caen dans un état critique. J’étais dans ma voiture avant la fin de la phrase, ignorant les limitations sur la nationale.

Mes mains tremblaient sur le volant. À l’hôpital, l’infirmière a changé d’expression en consultant son écran. Le médecin, une femme d’une quarantaine d’années aux yeux fatigués, m’a conduit dans une salle d’attente vide. Sa voix était posée.

« Colette présente une intoxication sévère à la digoxine, un glycoside cardiotoxique. Le taux retrouvé dans son sang est six fois supérieur au seuil létal. Colette n’a aucun problème cardiaque. Elle ne prend aucun médicament de cette famille.

Quelqu’un lui a administré de quoi arrêter son cœur. »

Elle s’en sortait, mais stable seulement. Des arythmies tardives et une hypoperfusion cérébrale pouvaient laisser des séquelles. On ne saurait pas avant plusieurs jours.

Colette était branchée à des moniteurs dont les bips réguliers rythmaient son cœur. Elle paraissait avoir vieilli de dix ans. Je me suis assis à côté d’elle, j’ai pris sa main et je lui ai dit que je ne bougerais plus. Le lieutenant Ferot, de la gendarmerie, est arrivé deux heures plus tard.

Il m’a écouté, puis a posé des questions précises sur Thierry, sur les finances, sur la question du testament. Il a pris le contact de madame Aubert. Une enquête préliminaire allait être ouverte. Colette s’est réveillée le lendemain matin.

Ses yeux se sont posés sur mon visage et se sont remplis de larmes. « Bernard ! Ils ont essayé de me tuer. »

Elle m’a raconté par fragments, en s’arrêtant pour reprendre souffle.

Les premiers jours s’étaient bien passés. Puis, le troisième soir, Sandrine lui avait préparé une tisane après le repas. Colette avait trouvé le goût légèrement amer, mais elle avait bu. Dans l’heure qui avait suivi, les nausées, les palpitations, une faiblesse dans les membres qu’elle n’avait jamais ressentie.

« J’ai demandé à Thierry d’appeler le SAMU. Il m’a dit que j’avais mangé trop riche, que ça allait passer. Mais ça empirait. J’avais du mal à respirer.

Mon cœur battait bizarrement. J’ai crié depuis la fenêtre du salon. J’espérais que quelqu’un m’entende. »

Elle a fermé les yeux.

« Thierry est revenu dans la pièce. Il m’a dit de me calmer. Il a fermé la fenêtre. Et puis les secours sont arrivés quand même.

Et Bernard, mon propre frère, il est resté sur le seuil à me regarder m’emporter. Il n’a rien dit. Il ne m’a pas touchée. Il a juste regardé.

»

Le lieutenant m’a prévenu d’emblée : sans preuve directe de l’administration du poison, un avocat de la défense pourrait plaider l’accident ou l’automédication. Il fallait plus. J’avais passé trente ans comme notaire à rédiger des actes, à gérer des successions, à voir des familles se déchirer autour des héritages. Je savais comment fonctionnait la preuve.

Je savais aussi à qui téléphoner. Guilhem Renault était enquêteur privé depuis vingt ans, un homme discret et efficace. Je lui ai demandé tout ce qu’il pouvait trouver sur la situation financière de mon frère. Il m’a rappelé quelques heures plus tard.

Thierry avait des dettes partout : deux crédits à la consommation en retard, un prêt immobilier sur leur appartement de Rouen, une nouvelle hypothèque sur la maison normande. La boutique de Sandrine avait été placée en liquidation judiciaire six mois plus tôt. Et surtout, deux mois auparavant, Sandrine avait téléphoné à l’étude notariale où Colette et moi avions déposé notre testament. Elle avait posé des questions sur les délais légaux d’une succession, sur la transmission des biens immobiliers, sur ce qui se passe quand un conjoint précède l’autre.

Notre patrimoine, la maison de Fontainebleau, l’appartement de Paris, l’héritage de nos parents que j’avais géré pendant vingt ans, représentait un peu plus d’un million d’euros. Assez pour effacer toutes leurs dettes et recommencer ailleurs. Assez pour tuer, apparemment. Thierry et Sandrine ont réapparu cinq jours plus tard.

Ils avaient été dans les Landes, chez des amis, un séjour planifié depuis longtemps. Ils exprimaient une consternation parfaitement calibrée pour l’état de Colette. Ils insistaient sur le fait qu’ils avaient voulu appeler le SAMU, mais que les secours étaient arrivés avant qu’ils ne puissent composer le numéro. Leur version était rodée, livrée avec juste ce qu’il fallait de tremblement dans la voix.

Je reconnaissais la mécanique d’un récit préparé. Leurs alibis tenaient, m’a dit le lieutenant. Les incohérences étaient là, mais sans éléments physiques reliant l’un d’eux à la digoxine, le parquet hésiterait. J’ai compris qu’il fallait que je prenne les choses en main.

Mon avocat, maître Voisin, a déposé une plainte avec constitution de partie civile pour tentative d’assassinat et administration de substances nuisibles. La plainte détaillait le mobile financier, l’appel à l’étude notariale, les dettes, la fuite après l’hospitalisation. Elle a permis l’ouverture d’une information judiciaire et la désignation d’un juge d’instruction. Thierry m’a appelé le soir même, hors de lui.

Il m’a accusé de vouloir détruire sa famille par jalousie, par contrôle. Sa voix montait. Je l’ai laissé parler jusqu’au bout. Puis j’ai répondu calmement.

« Tu avais un choix ce soir-là, Thierry. Quand elle te suppliait d’appeler les secours, quand elle ne tenait plus debout, tu as choisi de fermer la fenêtre. Maintenant, tu vas répondre de ce choix devant un juge. »

J’ai raccroché.

La presse régionale s’est emparée de l’affaire. Le journal local a titré sur la tentative d’empoisonnement dans le Calvados. Puis Thierry a engagé une avocate connue pour son aisance médiatique, maître Clavel. En une semaine, le récit s’est retourné.

Des articles plus nuancés ont émergé. Thierry accordait des entretiens, la voix brisée. « Colette avait traversé une période difficile ces dernières années, disait-il. Des problèmes de sommeil, une anxiété chronique, une dépendance aux médicaments qu’elle dissimulait à tout le monde, à commencer par son mari.

»

Sandrine acquiesçait doucement à côté de lui. « Nous l’aimions. Être accusés comme ça par Bernard, c’est au-delà de ce qu’on peut supporter. »

Des amis communs m’ont appelé avec des questions prudemment formulées.

Est-ce que j’avais envisagé que Colette ait pu prendre ce médicament elle-même sans le savoir ? Les personnes âgées confondent parfois les boîtes. La campagne fonctionnait. Maître Clavel transformait ma femme en suspecte d’elle-même et moi en mari aveugle et vindicatif.

Je me suis refusé à répondre publiquement. J’ai continué à aller à l’hôpital chaque jour, à tenir la main de Colette pendant ses séances de rééducation. J’ai laissé la justice faire son travail. Le retournement est venu un mardi matin.

Le juge d’instruction m’a téléphoné. Les perquisitions informatiques avaient donné des résultats. L’ordinateur portable de Sandrine contenait, dans son historique de navigation remontant à six semaines avant le séjour de Colette, une série de recherches sans équivoque : « intoxication digitale symptômes toxiques », « peut-on détecter la digoxine dans le sang après la mort », « acheter digitaline en ligne sans ordonnance ». Les relevés bancaires saisis dans le cadre de la commission rogatoire montraient l’achat sur un site étranger d’une préparation concentrée en glycosides de digitale, livrée à leur boîte postale à Rouen.

Deux semaines avant la visite de Colette. Ma belle-sœur avait planifié cela. Elle avait recherché comment tuer ma femme. Elle avait commandé l’arme.

Elle avait attendu que Colette soit assise dans sa cuisine pour la lui administrer. Les mandats d’arrêt ont été délivrés le lendemain. J’ai regardé le journal télévisé du soir depuis la chambre de rééducation de Colette. Thierry et Sandrine étaient menottés devant le tribunal de grande instance de Caen.

Maître Clavel marchait derrière eux, les traits fermés, sa stratégie médiatique réduite à néant. Les fissures dans leur alliance sont apparues rapidement. Deux semaines après leur placement en détention, le juge m’a informé que Thierry avait demandé à être entendu séparément. Sandrine, de son côté, avait déposé un mémoire alléguant qu’elle avait agi sous l’emprise psychologique de son mari, qu’il était violent, qu’elle avait eu peur de lui refuser quoi que ce soit.

Deux personnes qui se retournaient l’une contre l’autre en regardant les années de prison s’accumuler. Le parquet a proposé à Thierry un accord : témoignage complet et sincère contre Sandrine en échange d’une qualification moindre. Complicité de tentative d’empoisonnement plutôt que co-auteur de tentative d’assassinat. Thierry a accepté au bout de dix jours.

Sa déposition a duré cinq heures. Il a décrit comment Sandrine avait évoqué pour la première fois une « solution définitive » lors d’une dispute sur leurs dettes, comment elle avait fait ses recherches seule en lui montrant les résultats comme on présente un plan d’affaires, comment il avait d’abord refusé puis avait fini par ne pas s’y opposer, par laisser faire, par épuisement, par une espèce d’aveuglement devant la catastrophe qui les engloutissait. C’était elle qui avait commandé la digitale, qui l’avait dissoute dans la tisane, qui lui avait fait signe de sortir de la cuisine ce soir-là. « Je me suis dit que si ça marchait, ce serait fini », a-t-il dit, paraît-il.

« Je me suis dit que je me haïrais, mais que ce serait fini. »

Il se tenait dans le couloir pendant que ma femme se mourait dans la pièce d’à côté. Le procès de Sandrine s’est tenu quatre mois plus tard. Le verdict n’était plus vraiment en suspens.

J’étais assis au premier rang, Colette à ma gauche, appuyée sur une canne, encore fragile mais déterminée à entendre la décision elle-même. Le jury a délibéré trois heures et demie. Coupable de tentative d’assassinat avec préméditation. Coupable d’administration de substances nuisibles ayant entraîné une incapacité permanente.

Coupable d’association de malfaiteurs. Sandrine a poussé un cri quand le verdict a été lu. Dix-neuf ans de réclusion criminelle, avec éligibilité à la libération conditionnelle au terme des deux tiers de la peine. La présidente du tribunal a regardé Sandrine dans les yeux.

« Vous avez tenté de tuer une femme qui vous faisait confiance dans sa propre famille, pour des raisons purement vénales. L’unique raison pour laquelle Colette Marchand est en vie aujourd’hui, c’est le courage d’une voisine qui a choisi de faire confiance à ce qu’elle avait entendu plutôt qu’au mensonge qu’on lui racontait. »

Thierry a reçu sa peine dans le cadre d’une comparution séparée : six ans d’emprisonnement, dont une partie assortie d’un sursis probatoire. Avec les remises de peine, il pourrait sortir en quatre ans.

J’ai essayé de ressentir quelque chose à cette annonce. De la colère, du soulagement, du deuil pour le frère que j’avais cru connaître. Il n’est venu que du vide. L’affaire civile s’est réglée à l’amiable, si l’on peut appeler cela un règlement quand il ne reste rien à saisir.

Thierry et Sandrine avaient accumulé tellement de dettes que la procédure de surendettement avait absorbé l’essentiel de leur patrimoine. Le dédommagement était symbolique. Nous sommes rentrés à Fontainebleau au début du printemps. La rééducation de Colette continuait.

Elle avait des moments de fatigue inexpliqués, des trous de mémoire qui la faisaient paniquer le temps d’une seconde, des matins où son cœur battait de façon irrégulière et où nous regardions tous les deux le téléphone en nous demandant s’il fallait appeler le cardiologue. Les médecins disaient que ces séquelles pourraient s’atténuer ou ne pas s’atténuer du tout. Un soir de mai, nous étions assis sur la terrasse. Le jardin sentait le lilas.

Colette tenait sa tasse des deux mains, les yeux posés sur les rosiers que nous avions plantés ensemble l’année de notre installation. « Tu penses à lui ? » a-t-elle demandé doucement. « À Thierry, parfois.

Je pense à ce qu’il était quand nous étions enfants. Je pense à l’homme que j’ai cru qu’il était. Et après, je pense à son visage ce soir-là, debout dans l’entrée, pendant que les ambulanciers te soulevaient. Et ces deux images-là ne peuvent pas appartenir à la même personne.

»

Colette a posé sa tasse. « Tu sais ce qui me reste de tout ça ? Madame Aubert. »

Nous lui avions rendu visite à deux reprises depuis le procès.

La première fois pour lui apporter une lettre et un virement qu’elle avait tenté de refuser en répétant que ce n’était pas nécessaire, qu’elle n’avait fait que ce que n’importe qui aurait dû faire. La deuxième fois simplement pour dîner avec elle, dans cette maison d’en face où elle vivait seule depuis la mort de son mari. « Elle nous a invités cet été », a dit Colette. « Elle veut nous montrer son jardin potager.

Elle dit qu’il est particulièrement beau cette année. »

« Nous irons. »

Le soleil descendait sur les toits. Le jardin se remplissait d’une lumière orange et tiède.

Colette a glissé sa main dans la mienne. Sa prise était moins ferme qu’avant, mais elle était là. J’ai reçu un courrier de Thierry six semaines après sa condamnation. Quatre pages manuscrites, une écriture serrée de quelqu’un qui n’a plus que le temps et le papier.

Il expliquait, justifiait, s’excusait. Il disait que Sandrine l’avait manipulé depuis le début, qu’il avait eu peur, que s’il avait su comment les choses allaient se terminer, il aurait tout arrêté. Il demandait si un jour, dans plusieurs années, il serait possible de se revoir, de parler, de commencer à réparer quelque chose. J’ai relu la lettre une seule fois.

Puis je l’ai déchirée soigneusement et j’ai mis les morceaux dans la poubelle de la cuisine. Certaines ruptures ne se réparent pas. Certaines trahisons ne laissent pas de place à la reconstruction. Non par rancœur, mais parce que la personne en qui on avait confiance n’a jamais vraiment existé.

Ce que Thierry avait trahi cette nuit-là, ce n’était pas seulement Colette ou moi. C’était la possibilité même de la confiance familiale. Et ça, aucune lettre ne le recoud. Notre testament a été mis à jour la semaine suivant la fin du procès.

La maison de Fontainebleau et l’appartement de Paris iront, au décès du survivant de nous deux, à la fondation des hôpitaux de France et à une association d’aide aux victimes de violences intrafamiliales. L’argent pour lequel on avait tenté de tuer Colette servira à des gens que nous ne rencontrerons jamais. C’est la seule façon qui m’a semblé juste de boucler la boucle. Ce soir-là, sur la terrasse, quand la lumière a fini de tomber et que les premières étoiles ont pointé au-dessus du jardin, Colette a posé la tête sur mon épaule.

« Je suis encore là », a-t-elle dit simplement. « Je sais. C’est tout ce qui compte. »

Nous sommes restés longtemps sans parler, dans le silence de notre jardin.

Deux survivants de quelque chose qui aurait pu nous détruire séparément et qui, paradoxalement, nous avait soudés plus solidement que les trente-huit années ordinaires qui avaient précédé. La blessure était là, elle le serait toujours. Certaines cicatrices ne disparaissent pas. Mais Colette respirait à côté de moi, sa main dans la mienne, et les lilas embaumaient dans le noir.

C’était suffisant. C’était plus qu’on ne pouvait espérer.