Ma belle-fille a cassé mes lunettes et noyé mon appareil auditif. Trois fois en six mois, toujours juste avant les jours qui comptaient et toujours par accident. J’ai passé des semaines à signer des papiers que je ne pouvais pas lire et à hocher la tête devant des phrases que je n’entendais pas. Puis un jour, en alignant trois dates sur un banc, j’ai compris que ce n’étaient pas des accidents mais une méthode.

Pour comprendre pourquoi cette découverte m’a fait plus de mal qu’une insulte, il faut savoir qui je suis. J’ai été accordeur de piano pendant cinquante ans. On croit que ce métier consiste à taper sur des touches, mais il consiste à écouter, à débusquer le plus petit battement entre deux notes qui devraient être d’accord et qui ne le sont pas encore. Un piano ne ment pas, mais il ne crie pas non plus.
Quand un instrument se dérègle, il ne se passe rien de spectaculaire. Il descend, doucement, quelques centièmes par semaine. Et ceux qui jouent dessus tous les jours ne s’aperçoivent de rien parce que leur oreille descend avec lui. Ma propre vie est descendue de la même manière pendant six mois.
Chaque semaine un peu plus bas, chaque incident un peu plus normal que le précédent. Il faut que je te dise qui je suis avant tout le reste. Je vis seul depuis la mort de Marguerite, ma femme, il y a quatre ans. Marguerite entendait les voix mieux que personne.
Elle disait d’une voix qu’elle a un battement, exactement comme deux cordes qui ne sont pas d’accord. Sur Corine, elle ne disait rien de méchant, seulement quand ils repartaient le dimanche soir, celle-là fait attention à tout et ce n’est pas de la gentillesse, c’est de l’organisation. Je pensais qu’elle était dure. Après sa mort, j’ai compris que ma femme avait entendu dès le début le battement que je n’avais pas su entendre.
Un homme qui perd sa femme perd la seule oreille qui écoutait à sa place ceux qu’il aimait trop pour les écouter vraiment. Nous avons un fils, Étienne. Il est marié depuis dix-huit ans à Corine et ils ont deux grands enfants. Étienne est un bon garçon, doux, un peu mou, de ceux qui laissent leurs femmes organiser les choses parce que c’est plus simple.
Corine, il faut que je te la décrive parce que si tu t’attends à une méchante femme criarde, tu ne comprendras rien. Ceux qui font ces choses-là ne ressemblent jamais à ce qu’on imagine. Corine arrivait avec un gâteau. Elle mettait mes chaussons près du radiateur.
Elle notait mes rendez-vous sur son téléphone et me les rappelait la veille. Elle disait à qui voulait l’entendre qu’elle ne laisserait jamais son beau-père se débrouiller tout seul. Personne n’aurait pu dire un mot contre elle et moi le premier je l’aurais défendue. C’est ce qui rend ces affaires si difficiles à raconter.
Elle avait un beau sourire, une vraie gentillesse dans les gestes et je crois même qu’une partie d’elle m’aimait bien. Je pense qu’elle a eu besoin d’argent, qu’elle a vu une maison qui ne servait plus à grand-chose et un vieil homme qui n’en avait plus pour longtemps, et qu’elle s’est dit une première fois que cela ne changerait pas grand-chose pour moi. Puis il a fallu une deuxième fois pour que la première serve à quelque chose, puis une troisième. Les gens ne sont pas faits d’un seul bloc et c’est bien ce qui rend ces histoires si difficiles à raconter.
Il faut que je t’explique ce qu’étaient pour moi ces deux objets, mes lunettes et mon appareil. Mes lunettes, je les porte depuis vingt-cinq ans et sans elles, je ne lis rien. Un homme qui ne peut pas lire ce qu’on lui présente est ramené en une seconde à l’état d’un enfant de cinq ans devant un contrat. Il doit s’en remettre entièrement à ce qu’on veut bien lui en dire.
Enlève les lunettes d’un vieux et tu ne l’as pas gêné, tu l’as mis hors du monde des adultes. Tu tends une lettre à ta belle-fille et tu attends comme un enfant qu’elle veuille bien te dire ce qu’il y a dedans. Tu ne peux pas vérifier, tu ne peux pas relire la phrase qui t’a inquiété, tu dépends entièrement de la bonne foi de la personne qui lit. Et le pire, c’est que je remerciais celles qui me lisaient mon courrier.
Mes lunettes ne me servaient pas à lire confortablement, elles me servaient à ne pas être à la merci de quelqu’un
L’appareil auditif, c’est une autre affaire. Toute ma vie, j’ai vécu de mon oreille. Quand elle a commencé à baisser, cela a été le vrai chagrin de ma vieillesse. L’appareil ne m’a pas rendu mon oreille de jeune homme, il m’a rendu la conversation.
Avec lui, je suis dans le monde, j’entends ce qu’on me dit à table, au téléphone, chez le médecin. Sans lui, j’entends qu’on parle et c’est tout, un bourdonnement où passent trois mots sur dix et où je dois deviner le reste. Ma surdité n’est presque jamais un silence. Elle ressemble à une conversation entendue à travers un mur, des voix, un rythme, et par-dessus tout cela, des mots isolés qui surnagent, quatre ou cinq par phrase.
Avec ces mots, ton cerveau fabrique une phrase possible et il la fabrique si vite que tu crois avoir entendu. C’est là le piège. Un sourd ne sait pas toujours qu’il n’a pas compris. Il croit avoir compris quelque chose qui ressemble à ce qu’on lui a dit et il répond à cela.
Quand tu n’entends pas bien dans un groupe, tu ne demandes pas qu’on répète. Tu le fais une fois, deux fois et puis tu arrêtes. Très vite, tu prends l’habitude de faire semblant. Tu hoches la tête, tu dis oui, tu ris quand les autres rient.
Un sourd qui fait semblant fait très bien semblant. Résultat, ceux qui nous entourent ne se doutent de rien et sont sincèrement convaincus que nous suivons la conversation. Voilà pourquoi je dis à tous les gens qui parlent à un vieux dur d’oreille, ne demandez pas s’il a compris, il dira oui. Demandez-lui de vous redire ce qu’il a compris.
Il n’y a pas d’autre moyen
Et maintenant que tu sais cela, je peux te raconter la première fois. C’était en février. Corine était venue m’aider à trier des papiers comme elle le faisait depuis la mort de Marguerite. Mes lunettes étaient sur la table de la cuisine.
En se levant, elle a fait tomber son sac. Le sac a heurté la table, les lunettes sont tombées par terre et elle a mis le pied dessus en se retournant. Elle a été désolée, avec les mains sur la bouche, en répétant qu’elle était impossible. Elle a ramassé les morceaux et dit qu’elle allait s’en occuper dès le lendemain.
Je n’ai rien pensé. Qu’aurais-tu pensé ? Une maladresse. Ce que j’ai su plus tard, c’est que la semaine suivante, j’avais un rendez-vous chez le notaire, maître Ferrand, pour une affaire de famille.
J’y suis allé avec de vieilles lunettes retrouvées dans un tiroir, celles d’avant, avec lesquelles je ne pouvais lire qu’en approchant le papier à dix centimètres et en fatiguant en trois minutes. Corine m’accompagnait puisque je ne conduis plus et elle m’a lu les papiers à voix haute gentiment parce que je n’y arrivais pas
La deuxième fois, c’était en avril et c’était l’appareil auditif. J’étais dans la salle de bain, l’appareil posé sur le rebord du lavabo comme chaque matin, le temps de me raser. Corine était venue faire un ménage.
Le petit appareil est tombé dans l’évier de la cuisine où elle l’avait posé un instant pour essuyer le rebord. Il y avait de l’eau. Il n’a plus jamais fonctionné. Elle a pleuré un peu, a dit qu’elle rembourserait et moi, vieille imbécile, je l’ai consolée en lui disant que ce n’était pas grave.
Il a fallu trois semaines pour un rendez-vous, un devis, une réparation qui n’a pas marché puis un remplacement. Trois semaines de silence. Et pendant ces trois semaines, il y a eu une réunion de famille chez Étienne, un dimanche où l’on a parlé, m’a-t-on dit, de l’avenir, de la maison. J’y étais, j’ai souri, j’ai hoché la tête.
Je n’ai pas entendu le quart de ce qui s’est dit et j’ai fait ce que font tous les sourds du monde dans une conversation, regarder les visages, attendre les moments où l’on riait pour rire aussi et acquiescer quand on se tournait vers moi
La troisième fois, c’était en juillet et c’était de nouveau les lunettes. Cette fois-ci, elles n’ont pas été piétinées, elles ont disparu. Corine avait rangé la cuisine pendant que je faisais la sieste et mes lunettes n’étaient plus nulle part. Nous avons cherché longtemps, elle a même vidé la poubelle sur une bâche dans la cour.
On ne les a jamais retrouvées et le rendez-vous chez le notaire pour la signature, celui qui devait conclure l’affaire, était fixé onze jours plus tard. Trois fois en six mois. Et je te jure sur la tête de ma femme que même là, à ce moment-là, je n’ai rien soupçonné. Un accident est un accident.
Deux accidents sont de la malchance. Il faut le troisième et il faut surtout que quelqu’un d’extérieur les mette côte à côte pour que la forme apparaisse
Cette personne extérieure, ce fut Julien, mon audioprothésiste. Un garçon d’une trentaine d’années, calme, qui parlait lentement et en face, ce qui est la première politesse envers un sourd et que si peu de gens font. Il me connaissait bien et me demandait toujours des nouvelles des pianos.
J’étais allé le voir en juillet parce que le remplacement neuf s’était mis à siffler. Il a examiné l’appareil et a constaté que le boîtier avait pris un choc, une petite fellure qui ne se fê pas quand on laisse tomber un appareil de la hauteur d’un lavabo. Il n’en a pas tiré de conclusion à voix haute, mais il a noté la constatation dans son dossier. Puis il a ouvert son ordinateur et il est resté silencieux un long moment.
Il m’a demandé si je me souvenais de la date de la première panne. J’ai dit que non. Alors, il a tourné l’écran vers moi. Il y avait la liste de mes passages depuis six ans, deux rendez-vous par an, l’entretien, les piles, le contrôle, et depuis six mois, quatre interventions.
Il m’a dit qu’il voyait rarement le même patient avec le même type d’incident quatre fois en six mois quand il n’y en avait eu aucun pendant cinq ans. Puis il m’a demandé, d’une voix très prudente, s’il se passait quelque chose chez moi. Il n’a accusé personne, il n’a rien suggéré. Il a laissé une porte ouverte dans laquelle j’aurais pu m’engager si j’avais voulu.
Je lui ai répondu que non, que je n’étais qu’un vieux maladroit avec une belle fille encore plus maladroite que moi. Il n’a pas insisté, mais il m’a imprimé la liste et m’a dit que c’était mon dossier, que j’y avais droit et que si un jour cela pouvait me servir, je l’aurais. J’ai plié la feuille dans ma poche et je suis sorti. C’est en attendant le quart sur le banc de la place que j’ai eu envie d’entrer chez l’opticienne qui était à trente mètres pour demander la même chose.
Madame Reyess tenait le magasin depuis quinze ans. Je lui ai demandé si elle pouvait me dire quand j’avais fait faire mes dernières paires. Elle a regardé et m’a écrit les dates sur un bout de papier. Je suis ressorti avec deux papiers et je me suis rassis sur le banc et j’ai mis les deux listes côte à côte sur mes genoux.
Il faisait un beau soleil de juillet. J’ai regardé ces dates comme j’aurais regardé une feuille d’accord en cherchant les intervalles. Février, lunettes cassées, rendez-vous chez le notaire six jours plus tard. Avril, appareil noyé, réunion de famille chez mon fils neuf jours plus tard.
Juillet, lunettes disparues, rendez-vous de signature onze jours plus tard. Trois fois, le même intervalle entre une semaine et une semaine et demie, assez tôt pour que la casse paraisse sans rapport avec le rendez-vous, assez tard pour qu’il soit impossible d’obtenir un remplacement à temps. Je suis resté sur ce banc à avoir très froid en plein soleil. Un accordeur passe sa vie à écouter des intervalles et je venais de trouver le plus lai de ma vie.
Je n’avais pas devant moi trois accidents. J’avais devant moi trois intervalles, toujours le même écart. Et quand un intervalle se répète trois fois avec la même valeur, ce n’est plus du hasard, c’est une méthode
Il faut maintenant que je te dise ce qu’il y avait dans ces papiers que j’avais signés sans les lire. Ce que je croyais avoir signé, c’était une simple procuration, une commodité pour qu’Étienne et Corine puissent s’occuper de démarches à ma place.
Voilà ce qu’on m’avait dit, doucement, dans la voiture, avant d’entrer chez le notaire, avec mes vieilles lunettes de dix ans dans ma poche. Elle m’a expliqué gentiment ce que nous allions faire, une procuration, une commodité, et elle a même ris en disant que les notaires écrivent des choses compliquées pour des affaires simples et que je ne devais pas m’inquiéter si le texte avait l’air impressionnant. De sorte que lorsque maître Ferrand a lu son acte à voix haute, je n’ai pas écouté un texte, j’ai écouté la confirmation de ce qu’on m’avait déjà expliqué. Ce que j’avais signé était plus large que cela et à la deuxième signature en juillet, il ne s’agissait plus d’une procuration, il s’agissait de la mise en vente de ma maison.
Et il y avait dans un des papiers une ligne concernant le mobilier de la maison, une ligne dans une énumération au milieu d’autres choses parfaitement banales. Et le mobilier de la maison comprenait le piano de Marguerite. Je l’ai appris en septembre. Le piano avait été vendu en août à un marchand pour une somme dérisoire.
Ce piano, c’était le dernier endroit où il restait quelque chose de Marguerite que je pouvais atteindre. Un piano est un objet qui enregistre son propriétaire sans le vouloir. Les marteaux se creusent à l’endroit exact où ils frappent les cordes les plus jouées et cette usure dessine au bout de trente ans la carte des morceaux qu’on aimait. Le sien racontait une femme qui jouait tous les soirs, doucement, dans le milieu du clavier.
Ils l’ont vendu quatre cents euros à un marchand de meubles pendant que j’attendais un rendez-vous chez l’opticienne
J’ai appris ensuite par un voisin que le camion était resté une bonne heure devant la maison ce matin-là. Un homme de quatre-vingts ans faisait la sieste avec un appareil auditif hors service pendant qu’à trente mètres, six hommes chargeaient dans un camion le seul objet au monde qui gardait la trace des mains de sa femme. Il n’y a pas de justice pour cette heure-là
Pendant les semaines qui ont suivi, je n’ai plus été bon à rien. Je ne dormais pas.
Je refaisais les six mois passés, scène par scène, et chaque scène devenait autre. Le gâteau apporté en février, les larmes en avril, la poubelle vidée sur la bâche. La certitude d’avoir été regardé pendant six mois par quelqu’un qui savait et qui souriait et qui apportait des gâteaux. Vers la fin de l’été, j’ai touché le fond.
Je me suis dit qu’à quatre-vingts ans, sourd, presque aveugle, seul dans une maison qu’on avait mise en vente à mon insu, je n’aurais ni la force ni le temps de me battre. Je me sentais si vieux, si sale d’avoir été si bête, que la vie m’apparut un instant un fardeau dont j’aurais voulu me défaire. Mais je me suis repris et je veux te dire comment. C’est mon métier qui m’a sauvé.
Un soir, je me suis souvenu d’une chose que mon patron m’avait apprise à dix-huit ans. Il m’avait dit qu’un piano dont on dit qu’il est fichu ne l’est presque jamais, que ce qui est fichu, c’est la patience de celui qui le regarde. Il disait qu’il faut commencer par une seule note, pas par l’instrument entier, une note, l’amener au juste et ne pas s’occuper du reste. Puis la suivante.
Alors je me suis dit, ta première note, c’est de récupérer des lunettes qui ne dépendent de personne. Et je l’ai fait dès le lendemain avec mon propre argent, sans le dire à personne, et j’ai commandé deux paires identiques au lieu d’une. Le jour où j’ai eu deux paires de lunettes dont l’une était cachée dans la boîte à outil de l’atelier, j’ai senti quelque chose revenir
La deuxième note, ce fut de comprendre exactement ce que j’avais signé. Je suis allé voir maître Ferrand seul, en car, avec mes lunettes neuves sur le nez et mon appareil dans l’oreille.
Je lui ai dit ce que j’avais compris. Je lui ai montré les deux listes de dates. Je lui ai demandé de me relire tranquillement ce que j’avais signé. Il faut que je dise ici quelque chose sur maître Ferrand.
Un homme qui découvre qu’un acte reçu dans son étude a peut-être été signé par un client hors d’état de comprendre à de bonnes raisons de se protéger. Il n’a pas fait cela une seconde. Il a regardé mes deux feuilles. Il a dit qu’il aurait dû me faire lire moi-même et il a passé deux heures de son samedi matin à reprendre les actes ligne par ligne avec moi.
Puis il m’a orienté vers un avocat, ce qui revenait à m’aider à contester ce qui s’était fait chez lui. J’ai eu de la chance de tomber sur cet homme-là. Il m’a expliqué chaque ligne et j’ai découvert, phrase après phrase, l’écart entre ce qu’on m’avait raconté dans la voiture et ce qui était écrit sur le papier. La première chose fut immédiate, révoquer la procuration.
Cela s’est fait le jour même chez lui en quelques lignes. J’ai signé cette révocation avec mes lunettes neuves sur le nez après l’avoir lu moi-même, ligne à ligne, ce qui m’a pris dix minutes et qui a été le plus grand plaisir de mon année. La deuxième chose fut d’arrêter la vente qui était engagée mais pas conclue. Maître Ferrand m’a dit qu’il fallait me faire aider par un avocat.
Et il m’a dit que ces trois accidents, s’ils s’étaient produits comme je le décrivais, ne relevaient pas d’une querelle de famille mais possiblement de la loi pénale et que je devais aller déposer plainte
C’est ainsi que je me suis retrouvé à la gendarmerie un mardi matin avec deux feuilles de date dans une chemise cartonnée. L’adjudante Bardet m’a reçu, une femme d’une quarantaine d’années très directe. Elle m’a écouté raconter mon histoire pendant vingt minutes sans m’interrompre une seule fois. Puis elle a demandé à voir les deux listes.
Elle les a mises côte à côte. Elle a pris un crayon et elle a écrit à côté de chaque casse la date du rendez-vous correspondant. Puis elle a posé son crayon et elle a dit, trois fois. Je lui ai demandé si cela suffisait.
Elle m’a répondu qu’une fois, c’est un accident, que deux fois, cela peut encore se plaider, mais que trois fois avec le même bénéfice pour la même personne, cela s’appelle un mode opératoire et que ce mot-là existe dans son métier depuis longtemps
Ensuite est venue la partie que je redoutais le plus, mon fils. Il faut que je te parle d’Étienne parce que sa place dans cette histoire est celle de beaucoup d’enfants. Étienne ne savait pas. Il savait pour la procuration dont il croyait comme moi qu’elle n’était qu’une commodité.
Il ne savait pas ce que sa femme faisait aux lunettes et à l’appareil. Ce qu’Étienne savait, c’était le récit. Depuis deux ans, sa femme lui racontait un père qui baissait. Papa a encore cassé ses lunettes.
Papa ne comprend plus rien à ses papiers. Heureusement qu’on est là. Voilà ce qu’il y a de génial et d’atroce dans cette méthode. Chaque coup porté fournit lui-même la démonstration qu’il fallait porter le coup.
On casse tes lunettes et la casse devient la preuve que tu es trop diminué pour t’occuper de tes affaires. Et il y a un quatrième effet que j’ai mis longtemps à identifier, il isole. Un homme qui ne lit plus ne va plus à la mairie tout seul. Un homme qui n’entend plus cesse de téléphoner.
En trois semaines, sans que personne l’ait enfermé, il ne parle plus qu’à ceux qui viennent chez lui
Quand j’ai raconté mon histoire, Étienne a fait la seule chose intelligente. Je n’ai pas plaidé. Je n’ai pas accusé sa femme. J’ai sorti les deux feuilles, je les ai posées sur sa table et je lui ai dit une seule phrase.
Regarde les dates toi-même. Je ne dirai rien. Il a regardé longtemps. Il a pris un stylo comme l’adjudante et il a écrit les rendez-vous à côté.
Puis il est allé à la fenêtre et il est resté debout peut-être trois minutes. Quand il s’est retourné, il avait le visage d’un homme qui vient de vieillir de dix ans. Il a dit d’une voix que je ne lui connaissais pas, combien de fois est-ce que j’ai répété à mes collègues que mon père devenait maladroit ? Le lundi, il a pris deux jours de congé.
Il a témoigné contre sa femme. Il a écrit et signé ce qu’elle lui avait raconté pendant deux ans avec les dates, les phrases qu’elle employait. Il m’a demandé pardon et je lui ai dit qu’il n’avait pas à demander pardon d’avoir cru sa femme parce que croire sa femme est normal. Qu’il avait seulement à retenir une chose, venir voir son père de ses propres yeux.
Il vient tous les quinze jours maintenant. Il ne demande plus comment je vais à quelqu’un d’autre, il me le demande à moi, en face, en articulant
Maintenant, il faut que je te parle de la partie judiciaire et je vais faire cours. L’affaire tenait sur deux jambes. La première jambe, le civil, faire annuler ce que j’avais signé.
L’important n’était pas de prouver que Corine avait cassé mes lunettes exprès, c’était de prouver qu’au moment où j’ai signé, je n’étais pas en état de comprendre ce que je signais. Et cela c’était démontrable parce qu’il y avait des factures, des dates de commande, des dates de livraison, des devis d’audioprothésiste et le calendrier du notaire. Un homme qui ne peut ni lire l’acte ni entendre la lecture qu’on lui en fait ne donne pas un consentement éclairé, quelle que soit la raison pour laquelle il en est privé. La procuration a été révoquée, l’acte engagé a été annulé.
La maison est restée à moi. Cela a pris quatorze mois. La seconde jambe, le pénal, c’était plus dur quand il faut établir une intention. Corine a maintenu du début à la fin qu’il s’agissait d’accidents malheureux.
Ce qui a fait pencher la balance, ce sont trois choses. D’abord, la répétition et le calendrier, trois fois en six mois, toujours dans la même fenêtre de temps avant un acte qui lui profitait. Ensuite, les commerçants ont fourni leurs relevés et ont témoigné, et Julien a précisé que le boîtier portait la marque d’un choc, ce qui contredisait la version. Enfin, le témoignage d’Étienne sur le récit qu’on lui servait depuis deux ans, car ce récit était l’aveu du but.
On n’a pas besoin de raconter à toute la famille qu’un vieux ne comprend plus rien à ses papiers à moins qu’on ait besoin qu’il ne s’occupe plus de ses papiers. Elle a été jugée et condamnée. Je ne dirai pas la peine. Elle n’a jamais reconnu quoi que ce soit.
Jusqu’au dernier jour, elle a parlé d’accident et de malchance
Voilà, mon histoire est finie ou presque. Il ne me reste qu’à te confier ce que je voudrais que tu emportes. Mes lunettes et mon appareil ne sont pas des accessoires, ce sont mes portes sur le monde. Celui qui me les enlève m’enlève mon consentement.
Je te l’ai dit au début et je te le répète à la fin. Il y a une image de mon métier qui dit cela mieux que je ne saurais l’expliquer. Quand tu entends une note isolée un peu haute, tu ne peux rien en conclure. Quand tu entends deux notes qui ne s’accordent pas, tu commences à savoir qu’il y a un problème quelque part.
Mais quand tu as fait sonner trois couples et que le même écart revient chaque fois dans le même sens, tu ne cherches plus, tu sais où est le défaut. Trois points suffisent à dessiner une pente. C’est vrai pour un piano, c’est vrai pour un calendrier. Une fois est un accident, deux fois est une malchance, trois fois est une méthode.
Retiens cette phrase parce que c’est celle qui m’a sauvé et que je ne l’avais jamais entendue avant qu’une gendarme me la dise. Et si tu vois un jour un vieux qui perd ses appareils avec une régularité étrange, prends un calendrier et regarde les dates
Voici donc mes leçons, simples, que je livre l’une après l’autre. Premièrement, tes lunettes et ton appareil sont tes droits. Tant que tu vois et que tu entends, tu es un homme qui lit un contrat, qui pose une question, qui répond en connaissance de cause.
Sans eux, tu es une main qui signe et une tête qui hoche. Personne ne devrait avoir le pouvoir de te mettre dans cet état-là, ni par malveillance, ni par négligence. Et j’ajoute la négligence à dessin car elle fait presque autant de dégâts que la malveillance. Combien de vieux passent leur journée avec un appareil auditif dont la pile est morte depuis trois semaines parce que personne n’a pensé à la changer.
Si tu t’occupes d’un vieux, fais de ces deux objets une priorité absolue. Une pile coûte moins d’un euro et rend un homme à la conversation. Et toujours un double, et cache-le. Une seconde paire de verres corrects coûte une somme qui reste supportable.
Un ancien appareil auditif, celui que tu allais jeter, ne coûte rien du tout. Il suffit de ne pas le jeter. Range ta deuxième paire ailleurs que dans le tiroir habituel, et si possible pas tous chez toi. Le jour où l’on t’enlève tes yeux ou tes oreilles, la seule chose qui compte est le délai.
Pour des lunettes, il faut compter deux à trois semaines dans le meilleur des cas. Pour un appareil auditif, trois semaines aussi, souvent plus. Ces délais sont parfaitement normaux et ne sont la faute de personne. Mais regarde ce qu’ils signifient pour un vieux qu’on veut faire signer.
Une casse un jeudi et l’homme est hors d’état de lire jusqu’à la fin du mois. C’est le délai qui fait l’arme, pas le geste. Un double dans une boîte à outil, c’est trois minutes
Deuxièmement, prends un calendrier et écris les dates. C’est tout bête et c’est ce qui a tout fait.
Tant que ces trois accidents étaient des souvenirs dans ma tête, il n’était rien. La mémoire des vieux n’est pas mauvaise, elle est désordonnée. Je me souvenais parfaitement des incidents, mais pas de leur place dans le temps. Alors, tiens un calendrier, un vrai en papier, accroché dans la cuisine, et écris dessus non seulement les rendez-vous, mais aussi ce qui casse, ce qui se perd, ce qui tombe en panne.
Cela ressemble à une manie de vieux maniaques. C’est en réalité ta mémoire remise en ordre et le jour venu, c’est ce qui parlera pour toi. Un vieux qui tient un calendrier est cent fois plus difficile à berner qu’un vieux qui se souvient
Troisièmement, ne signe jamais ce que tu n’as pas lu toi-même. Jamais.
Quel que soit celui qui te lit le papier à voix haute, quelle que soit l’affection que tu lui portes, si tu n’as pas tes lunettes, tu ne signes pas ce jour-là, tu demandes à reporter. Et je connais l’objection car je me la suis faite cent fois. On n’ose pas. Il y a trois personnes autour de la table et ta belle-fille a fait cinquante kilomètres.
Prépare ta phrase, apprends-la et sors-la sans t’excuser. Je ne signe pas ce que je n’ai pas lu. Nous reprendrons rendez-vous quand j’aurai mes lunettes. Je conseille à tous les vieux de la dire une fois exprès dans une situation sans enjeu uniquement pour l’entendre sortir de sa propre bouche.
Tu verras que rien ne s’écroule. La gêne que nous redoutons n’existe que dans notre tête. Un notaire honnête ne se vexera jamais d’entendre cela, il en sera même soulagé. Un acte qui ne peut pas attendre quinze jours est presque toujours un acte qui a besoin de ton aveuglement.
Et si l’on te dit que ce n’est qu’une formalité, souviens-toi qu’on m’a dit exactement cela dans une voiture devant l’étude d’un notaire avant que je signe la mise en vente de ma maison
Quatrièmement, un oui que tu n’as pas entendu n’est pas un oui. Pendant six mois, j’ai dit oui à des dizaines de phrases que je n’avais pas comprises par politesse. Si tu es dur d’oreille, prends l’habitude de dire une phrase, une seule, et de la dire sans honte. Je n’ai pas entendu.
Répète-moi ça en me regardant. Cela demande du courage la première fois et plus rien du tout au bout de dix
Cinquièmement, méfie-toi du récit qu’on construit sur toi. Chaque objet cassé servait deux fois. Une fois pour m’aveugler, une fois pour prouver aux autres que je devenais incapable.
C’est le double tranchant de cette méthode. Le mal qu’on te fait devient la preuve qu’il fallait décider à ta place. Quand j’ai commencé à porter plainte, la première réaction de plusieurs personnes a été de penser que le pauvre monsieur Vasseur perdait vraiment la tête. La méthode continue donc à protéger celle qui l’emploie longtemps après avoir été découverte.
Voilà pourquoi je n’ai pas gagné avec ma parole et pourquoi je répète que je n’aurais rien pu faire seul. Je fais souvent la liste le soir de ceux sans qui cela n’aurait pas tenu et elle est courte. Cinq personnes. Julien qui a ouvert un fichier au lieu de me plaindre.
Madame Reyess qui a pris trente secondes pour écrire trois dates sur un bout de papier. Maître Ferrand qui a reconnu qu’il aurait dû me faire lire moi-même. L’adjudante Bardé qui a pris un crayon au lieu de me renvoyer à mes affaires de famille. Et mon fils qui a regardé les dates et n’a pas détourné les yeux.
Aucun de ces cinq gestes n’a demandé du courage ni du temps. Ce qui sauve un vieux, ce n’est presque jamais un héros, ce sont quatre ou cinq personnes ordinaires qui font leur métier honnêtement le jour où cela compte
Sixièmement, ne demande pas d’explication à celui que tu soupçonnes. Va chercher les faits ailleurs. Si j’étais allé demander à Corine pourquoi mes lunettes se cassaient toujours avant les rendez-vous, elle aurait pleuré, elle se serait excusée, et j’aurais eu honte de moi pendant six mois de plus.
Ce sont les fichiers de deux magasins et le calendrier d’un notaire qui ont parlé et eux ne pleurent pas. On nous a élevés dans l’idée qu’il faut s’expliquer, se parler franchement. C’est un très bon principe entre gens honnêtes. Mais devant quelqu’un qui a organisé quelque chose contre toi, ce principe est un piège parce qu’il lui donne l’occasion de reprendre la main.
Il faut savoir une chose sur les larmes. La plupart des larmes sont vraies, mais elles ne prouvent absolument rien sur les faits. Une personne peut très bien organiser quelque chose et se sentir sincèrement mal en le faisant. Voilà pourquoi il ne faut jamais aller chercher la vérité dans une conversation avec la personne concernée.
Les dates, elles ne pleurent pas et ne mentent pas
Septièmement, ce n’est pas une histoire de famille, c’est une infraction. Nous croyons nous les vieux que ce qui se passe entre un beau-père et une belle fille doit se régler à la maison. Écoute-moi, la famille était déjà détruite et pas par moi. Tu n’as pas à choisir entre garder les tiens et te défendre parce que ceux qui te font cela ne sont plus les tiens depuis longtemps.
On me demande souvent si je regrette d’être allé jusqu’au bout. Je réponds toujours la même chose aujourd’hui. Je ne regrette pas mais je ne dis pas que j’ai gagné. On ne gagne pas ce genre d’affaires.
On récupère ce qui pouvait l’être. Oui, cela casse une famille. Mon fils a divorcé. Les repas de Noël n’existent plus sous la forme que je leur ai connue.
Mais pose-toi la seule question qui vaille. Qu’est-ce que je garde exactement si je me tais ? Je gardais les apparences d’une famille, des dimanches en commun, un gâteau apporté par quelqu’un qui comptait les semaines avant ma prochaine signature. Ce n’est pas une famille, c’est un décor.
J’ai perdu le décor et j’ai gardé mon fils qui vient tous les quinze jours et qui me regarde en face quand il me parle
Et maintenant, mes petits-enfants. Ils sont grands, ils ont vingt-cinq et vingt-huit ans et ils ont eu à digérer une chose que je n’aurais voulu pour personne. Nous n’en parlons pas. L’aînée m’a écrit une lettre l’année dernière à Noël et je l’ai lue avec mes lunettes à moi.
Elle y disait que ce n’était pas ma faute, qu’elle avait mis deux ans à comprendre que je n’avais pas eu le choix. Et à la fin, une phrase toute simple. Merci de ne jamais avoir dit du mal d’elle devant nous. Je crois que c’est la chose la plus difficile que j’ai faite dans cette affaire, tenir ma langue pendant quatre ans.
Un vieux qui veut garder ses petits-enfants doit accepter de rester à moitié coupable à leurs yeux. J’ai accepté et cette lettre m’a payé de tout
Laisse-moi ajouter un mot pour être juste. Les objets se cassent. C’est la première chose que je veux dire et il faut la dire fort.
Les lunettes tombent, on s’assoit dessus. Les appareils auditifs finissent dans la machine à laver. Un vieux qui casse ses lunettes deux fois dans l’année n’est pas victime d’un complot. Il est simplement vieux.
Si tu as cassé les lunettes de ton père le mois dernier, tu n’es pas Corine et je serais navré que mon histoire mette du soupçon dans ta cuisine. Et la maladresse des vieux est réelle et elle n’est pas honteuse. Je casse des choses moi aussi. Nous cassons des choses et nous en avons honte et cette honte est absurde.
Car un homme qui a honte de sa maladresse n’ira certainement pas raconter que ses lunettes ont encore été cassées. J’ai fait exactement cela pendant six mois. J’ai porté la honte de ce qu’une autre avait fait parce que je trouvais normal qu’un vieux casse ses affaires. Alors si tu es vieux et que tu casses des choses, arrête de t’excuser.
Les objets tombent. Et cette honte-là ne sert qu’à ceux qui ont intérêt à ce que tu te taises
Et je veux dire aussi que l’aide des familles est précieuse et que les belles-filles qui portent tout sur leur dos sont bien plus nombreuses que les Corines. Combien de femmes s’occupent des papiers, des rendez-vous, des médicaments de leurs beaux-parents sans que personne les remercie ? Elles sont légion et ce sont elles qui tiennent debout la moitié des vieux de ce pays.
Ce que ma belle-fille a détourné, c’est justement cette place-là. La confiance qu’on accorde d’avance à ceux qui s’occupent des vieux est un bien commun comme un chemin ou une fontaine de village. Chaque histoire comme la mienne l’entame un peu. Après mon affaire, j’ai entendu des vieux dire qu’on ne pouvait plus faire confiance à personne et cela m’a fait beaucoup de peine parce que ce n’est pas vrai.
On peut faire confiance. Il faut faire confiance sinon la vieillesse devient invivable. Mais il faut garder ses lunettes, un double chez le voisin et un calendrier dans la cuisine. Ces trois choses sont devenues ma manière de dire bonjour et l’on se moque un peu de moi, ce dont je me console très bien.
Le boulanger dit que je fais de la propagande pour les opticiens. Peu importe, je préfère être le vieux fou aux trois conseils que l’homme silencieux que j’étais il y a cinq ans
Il me reste à te parler de ce qui m’a tenu debout quand j’étais sourd, aveugle et trahi dans ma propre cuisine. Je ne cherche à convaincre personne à mon âge et je sais que beaucoup de gens tiennent debout dans des épreuves pires que la mienne sans aucune foi. Mais je dois être honnête sur ce qui m’a aidé.
Dans les nuits d’août, quand je me réveillais avec l’image du camion devant ma maison, ce n’est pas mon dossier qui me remettait debout. Je l’ai trouvé où je pouvais, dans deux vies de saints et deux phrases anciennes. La foi. Je suis un vieil accordeur et ma foi ressemble à mon métier, faite d’écoute plus que de paroles.
Il y a d’abord Sainte Odile que la tradition donne pour patronne des aveugles. On raconte qu’elle était née aveugle et que son père, un seigneur, en eut tant de honte qu’il voulut se débarrasser d’elle. Ce qui m’a frappé dans son histoire, c’est le père, un homme qui trouve encombrant l’enfant qui ne voit pas. Il y a là quelque chose de très ancien et de très actuel.
Je le vois maintenant partout. Quand quelqu’un dit à propos de moi, il n’entend pas bien. Ce n’est pas la peine. Cette phrase-là, ce n’est pas la peine, est celle que je voudrais faire disparaître de la langue française.
Elle est dite sans méchanceté par des gens qui vous aiment et elle vous ôte quelque chose à chaque fois. Quand on t’insulte, tu existes encore. Quand on dit devant toi que ce n’est pas la peine de te dire, tu comprends que tu es passé dans une autre catégorie, celle des présences qu’il n’est plus nécessaire d’informer. Chacune de ces phrases, raisonnable prise seule, finit par former autour d’un vieux une petite cage aimable dont il ne sortira plus.
Il y a ensuite saint François de Sales que la tradition donne pour patron des sourds. Ce qui frappe dans ce qu’on raconte de lui, ce n’est pas un miracle, c’est une durée. On dit qu’il a mis des années à inventer des signes avec un homme que personne ne comprenait, à recommencer, à tâtonner, sans autre bénéfice que de pouvoir enfin lui parler. Nous vivons dans un monde qui n’a plus ce temps-là.
Personne n’a les années de saint François de Sales. Alors, on parle à celui qui accompagne, on va au plus court. Et cette rapidité qui n’est la faute de personne est exactement la brèche dans laquelle se glissent ceux qui veulent parler à notre place. La patience n’est pas une vertu décorative, c’est la seule protection des faibles.
Il y a enfin deux paroles de l’Écriture qui m’ont soutenu. La première est du livre des Proverbes. L’oreille qui entend et l’œil qui voit, c’est le Seigneur qui les a faits l’un et l’autre. Elle dit que l’oreille et l’œil sont donnés, qu’ils ne sont pas des accessoires, mais des dons.
Et il met les deux ensemble dans la même phrase comme les deux battants d’une même porte. Ce sont nos deux ouvertures sur les autres. Corine, sans avoir jamais lu ce verset, avait compris exactement la même chose. Elle n’a pas touché à mes jambes, ni à mon argent, ni à mes clés.
Elle a visé les deux battants de la porte. La seconde est dans l’Évangile de Marc et c’est l’histoire d’un sourd qu’on amène à Jésus. Ce qui m’a bouleversé, c’est un détail que je n’avais jamais remarqué en soixante-dix ans de messe. Ce sont les autres qui l’amènent et ce sont les autres qui parlent pour lui.
Il est dans cette scène exactement dans la position où j’étais, présent, entouré et parlé par d’autres. Et la première chose que fait Jésus avant tout geste, c’est de le prendre à part, loin de la foule. Il le sépare de ceux qui parlaient pour lui. Puis il lève les yeux au ciel, il soupire et il dit un mot que l’Évangile a gardé dans sa langue d’origine.
Effata, c’est-à-dire ouvre-toi. Voilà mon mot. Pendant six mois, on m’a fermé et tout ce que j’ai fait ensuite n’a été qu’une lente manière d’ouvrir de nouveau
Je vis toujours dans ma maison avec l’atelier au rez-de-chaussée. Je n’accorde plus mais je bricole.
Je remets en état de vieux tabourets de piano. Je rends service à l’école de musique du canton. Étienne vient tous les quinze jours. Il a divorcé, il vit seul, il ne va pas très fort et nous parlons peu de tout cela.
J’ai deux paires de lunettes identiques, l’une sur mon nez, l’autre dans une boîte en fer dans l’atelier, et une vieille paire correcte chez mon voisin avec sa clé de ma maison. J’ai deux appareils auditifs, le mien et un ancien modèle que je garde chargé dans un tiroir. Cela m’a coûté de l’argent que je n’avais pas prévu de dépenser. Je ne connais pas de meilleur placement.
Et le piano ? Je ne l’ai jamais retrouvé. J’ai cherché pendant un an. Rien.
Il est quelque part. Peut-être dans un salon, peut-être démonté pour les pièces. Je m’interdis d’y penser trop longtemps. Mais il m’arrive, quand je passe devant une brocante, de m’approcher d’un piano droit et de regarder le clavier.
L’an dernier à la brocante, il y en avait un sur le trottoir avec un écriteau qui disait à donner. Je me suis approché et j’ai plaqué trois notes. C’était affreux. Je l’ai fait charger chez moi.
Il est dans l’atelier depuis et j’y travaille une heure ou deux par semaine. Je ne me raconte pas d’histoire. Mais il y a quelque chose de juste à ce qu’un vieil accordeur à qui l’on a volé un piano passe ses derniers hivers à en sauver un que tout le monde avait condamné. Je regarde les touches du milieu pour voir si elles sont un peu plus creusées que les autres.
Ce n’est pas triste, c’est ce qui me reste à faire pour elle
Aujourd’hui, ma vie a repris sa forme. Je vais au cimetière le dimanche et je raconte à Marguerite, à voix basse, ce que j’ai fait dans la semaine. Je ne sais pas ce que cela signifie et je n’ai jamais été un homme à visions. Mais je me suis rendu compte en le faisant que pendant les six mois de cette affaire, je ne lui parlais plus du tout.
J’avais honte devant elle. Voilà encore quelque chose qu’on m’avait pris sans que je m’en aperçoive et que j’ai récupéré à mon insu. Le droit de raconter ma semaine à ma femme sans avoir à lui avouer que je m’étais laissé faire
Et je veux te dire un dernier mot sur la manière dont je raconte cette histoire. Je pèse mes mots.
Je ne veux surtout pas qu’un vieux qui m’écoute se mette à regarder de travers la belle-fille qui lui fait ses courses depuis dix ans. Ce serait une catastrophe pour lui d’abord et pour elle qui ne l’aurait pas mérité. Le soupçon abîme davantage de familles que la malhonnêteté et il abîme surtout les innocentes. Voilà pourquoi je ne dis jamais méfie-toi de tes proches.
Je dis autre chose. Mets en place trois habitudes qui te protègent sans accuser personne et ensuite fais confiance tranquillement. Un homme qui a un double de ses lunettes chez son voisin peut aimer sa belle-fille sans arrière-pensée, ce qui est précisément le but. Et si tu t’occupes des papiers d’un vieux, assure-toi qu’il ait ses lunettes et son appareil le jour où il signe et fais-lui lire le papier lui-même.
Tu n’y perdras que cinq minutes et le jour où quelqu’un demandera si le vieux savait ce qu’il faisait, tu auras la seule réponse qui vaille
Alors, où est la différence entre un accident et une méthode ? Elle tient en trois mots et je les ai appris à mes dépens. La répétition. Est-ce que la chose s’est produite une fois ou est-ce que cela fait six mois alors qu’il n’y en avait jamais eu ?
Le moment. Est-ce que cela tombe n’importe quand ou est-ce que cela tombe régulièrement juste avant les jours qui comptent ? Le bénéfice. Est-ce que quelqu’un, toujours le même, se trouve chaque fois mieux placé après qu’avant ?
Cette dernière question est la plus désagréable des trois et c’est pour cela qu’on l’évite. Les deux premières sont techniques, cela ne met personne en cause. La troisième oblige à nommer quelqu’un et c’est précisément ce qu’un vieux ne veut pas faire parce que la personne à nommer est presque toujours celle qui lui apporte ses courses. Je te préviens donc, si tu arrives là un jour, tu tricheras.
Toi aussi tu trouveras cent raisons de ne pas terminer le raisonnement. Ce n’est pas de la bêtise, c’est de l’amour et c’est de la peur. Et il faut simplement le savoir pour se forcer à aller jusqu’au bout
Voilà, mon ami. Mon histoire est finie.
Si elle t’a touché, si elle t’a fait penser à ton père, à ta mère, à un grand-père, à un vieux voisin qui a cassé trois fois ses lunettes cette année, alors fais quelque chose de cette soirée. Partage cette histoire. On ne sait jamais. Elle arrivera peut-être chez quelqu’un juste à temps, la veille du jour où il aurait signé un papier sans le voir.
Et si tu veux tenir compagnie à ce vieil homme, si tu veux que nous continuions ensemble à veiller sur les nôtres, alors abonne-toi à la chaîne, où l’on raconte des histoires de gens simples, de vieux, de famille, de pièges et de délivrance, des histoires qui n’enseignent pas la haine mais la vigilanceet l’espérance. Et surtout, avant de partir, laisse-moi un commentaire. Dis-moi d’où tu m’as écouté, de quelle ville, de quel pays. Dis-moi si tu portes toi aussi des lunettes ou un appareil et si tu as un double quelque part.
Et dis-moi, si tu veux, un mot pour un piano droit des années trente dont les touches du milieu sont un peu creusées et qui joue quelque part sans savoir d’où il vient. Je lirai chacun de tes mots de mes propres yeux, ce qui, après ce que je t’ai raconté, n’est pas une petite chose. Que Dieu te garde, toi et les tiens. Et demain, si tu vois un vieux qui cherche ses lunettes, ne ris pas et ne soupire pas.
Aide-le à les trouver et demande-lui, en le regardant bien en face, s’il en a une deuxième paire quelque part
Ceci est une œuvre de fiction. Raymond Vasseur, Marguerite, Étienne, Corine, Julien Marceau, Madame Reyess, maître Ferrand, maître Kessel, l’adjudante Bardet et le voisin M. Allouis ainsi que le bourg de Belmesnil sont des personnages et un lieu entièrement inventés. Toute ressemblance avec des personnes réelles serait purement fortuite.
Les figures de Sainte Odile et de saint François de Sales, ainsi que les paroles tirées du livre des Proverbes et de l’Évangile de Marc, appartiennent à la tradition chrétienne et sont évoqués ici dans un esprit de consolation, non d’enseignement religieux. Ce récit n’est ni un conseil juridique ni un conseil médical. Je ne suis ni juriste, ni notaire, ni médecin, ni audioprothésiste. Je suis un vieil accordeur de piano à la retraite qui raconte ce qu’il a vécu.
Les mots que j’ai employés, procuration, révocation, consentement, abus de faiblesse, sont ceux de la vie courante et non l’exposé exact du droit. Si tu crois qu’une situation semblable se produit chez toi, ne te fie pas à une histoire entendue le soir. Va voir un avocat, un notaire, les gendarmes ou la police. Et pour tout ce qui touche à ta vue et à ton audition, adresse-toi à ton médecin, à ton ophtalmologiste, à ton audioprothésiste.
Ne renonce jamais à un appareillage sur la foi d’un récit et n’attends pas pour le faire remplacer. Casser un objet par maladresse n’est pas un crime. Aider un parent âgé avec ses papiers n’est pas un crime. Ce qui est un crime, c’est de priver délibérément quelqu’un de ses moyens de voir et d’entendre pour obtenir de lui un consentement qu’il n’aurait pas donné autrement.
À dessein, je n’ai décrit aucune recette pour nuire. Je n’ai montré que le chemin inverse, celui par lequel un vieux et ceux qui l’aiment peuvent découvrir la chose et se défendre. Garder un double de ses lunettes et de son appareil. Demander à ses commerçants les dates de ses réparations.
Refuser de signer un papier qu’on ne peut pas lire soi-même. Révoquer une procuration. Consulter un avocat. Déposer plainte.
Si toi ou un vieux que tu aimes vivez une situation semblable, ne restez pas seul. Parlez-en à une personne de confiance et à des professionnels. En cas de danger, appelez les secours. Et si en écoutant ce vieil homme, tu as senti une peur, une solitude, la honte d’avoir été berné ou le chagrin d’un objet perdu qui portait quelqu’un que tu aimais, ne le garde pas enfermé.
Parles-en à quelqu’un de confiance. Il n’y a aucune honte à avoir été trompé. La honte appartient à celui qui trompe. Souviens-toi, personne n’a le droit de te mettre dans le noir pour obtenir ta signature, ni de te faire dire oui à ce que tu n’as pas entendu.
Et même quand la main qui casse tes lunettes est celle d’un membre de ta famille, il reste des gens pour compter les dates avec toi, une loi pour te défendre et une vérité qui, mise côte à côte sur une feuille, finit par s’entendre comme une fausse note. On m’avait fermé les yeux et les oreilles. Je les ai rouverts.
Que cela te soit ce soir une raison d’espérer


