Un huissier a sonné à ma porte un matin de novembre pour saisir mon salon. Il m’a expliqué poliment qu’il y avait des impayés sur un crédit à la consommation contracté à mon nom. Pourtant, ces meubles-là, je les avais payés comptant dix ans plus tôt. Il a ouvert son dossier devant moi.

J’y ai vu un crédit récent, ouvert avec mes vrais papiers, dont l’argent avait été viré sur un compte dont je n’avais jamais entendu parler. Debout dans mon entrée, j’ai compris que mes meubles servaient de garantie pour la dette de quelqu’un d’autre. Je suis tapissier garnisseur depuis quarante-cinq ans. C’est un métier que plus personne ne connaît vraiment.
Les gens croient que ça consiste à mettre du tissu sur des chaises. En réalité, ça consiste à refaire l’intérieur des choses. On prend un fauteuil, on le déshabille complètement. On enlève le vieux tissu, la vieille toile, le crin, les ressorts fatigués.
On se retrouve devant une carcasse de bois nu. Puis on remonte couche après couche, sangles, ressorts attachés un à un, crin tassé, toile, rembourrage, et enfin l’étoffe, la seule chose que les gens verront jamais. Tout le travail est dessous, et personne ne le voit. Mon métier m’a aussi appris qu’un meuble ment sur son âge, jamais sur son travail.
On peut le vernir pour qu’il ait l’air neuf, changer l’étoffe pour qu’il ait l’air riche. Mais retourne-le, regarde dessous, et tu sauras tout. Qui l’a fait, quand, et s’il a été honnêtement travaillé. À quatre-vingts ans, il a fallu faire exactement ça avec une dette qu’on prétendait mienne.
La retourner et regarder dessous. On nous apprend à payer nos factures, à ne pas signer n’importe quoi, à nous méfier des démarcheurs. Mon père m’avait donné trois règles que j’ai suivies pendant soixante ans. Ne dépense pas ce que tu n’as pas.
Ne signe rien pour quelqu’un d’autre. Méfie-toi de ceux qui viennent te proposer quelque chose. Ces règles étaient bonnes. Elles m’ont protégé toute ma vie.
Elles étaient aussi parfaitement inutiles contre ce qui m’est arrivé. Je n’ai rien dépensé. Je n’ai rien signé. Personne n’est venu me proposer quoi que ce soit.
Depuis mon affaire, je fais une vérification chaque premier lundi de janvier, avec le calendrier neuf, en même temps que je reporte les anniversaires. Je regarde si un courrier annuel n’a pas disparu. Je téléphone pour demander pourquoi si quelque chose manque. Cela me prend la matinée.
Odette, ma femme, gardait tout et classait tout. Elle n’a jamais eu besoin de ce genre de vérification, parce qu’à son époque, tout arrivait par la poste, et un courrier qui n’arrivait pas se voyait. Nous vivons dans un monde où l’on peut te réclamer de l’argent pendant deux ans sans que tu en saches rien. Je regarde aussi qui a une procuration sur quoi.
Cela me prend deux matinées. Je n’y trouve jamais rien, ce qui est exactement le but. Les gens du bourg trouvent que je suis devenu maniaque. Je leur réponds toujours la même chose.
Pendant quarante-cinq ans, j’ai retourné des milliers de fauteuils qui n’avaient rien, uniquement pour trouver les cinquante qui avaient quelque chose. Personne n’a jamais trouvé ça maniaque. C’est le métier. Quand un professionnel se présente chez toi, huissier, gendarme, employé d’une administration, ne te ferme pas, ne panique pas, ne joue pas au plus malin.
Ouvre-lui, assieds-toi, demande à voir les papiers, pose des questions. Toute ma défense a tenu à deux choses. Une adresse fausse et des relevés bancaires. Ces relevés montraient, mois après mois, que l’argent des trois crédits n’était jamais arrivé chez moi.
Quand on t’accuse d’avoir fait quelque chose, tu peux te défendre en montrant que tu étais ailleurs. Mais quand on prétend que tu as reçu de l’argent, comment prouves-tu que tu ne l’as pas reçu ? Je conseille à tout le monde de demander une fois par an à sa banque un relevé annuel sur papier et de le ranger dans une boîte. Douze feuilles par an.
Ça ne coûte presque rien. Ça occupe le volume d’un livre au bout de vingt ans. Et le jour où quelqu’un affirmera que tu as touché de l’argent que tu n’as jamais vu, tu poseras la boîte sur la table. Tu ne peux pas montrer l’absence.
La seule façon, c’est de montrer la totalité. Odette gardait tout dans des boîtes à chaussures, et je me moquais d’elle. Sa manie de vieille femme a sauvé la maison qu’elle avait payée avec moi. Ma fille n’a rien fait, ne savait rien, et c’est elle qui a le plus souffert.
Dans ces affaires, il y a presque toujours quelqu’un au milieu, une mère, une épouse, un frère qui n’a rien à se reprocher et qui va tout prendre. Ne confonds jamais ces gens-là avec le coupable. Ne leur demande pas de choisir un camp. Ne leur reproche pas d’aimer encore celui qui a mal agi.
On me disait que c’était mon petit-fils, qu’il était jeune, que ça allait détruire la famille, qu’à mon âge je ferais mieux d’avoir la paix. J’ai continué pour trois raisons. Parce qu’une dette annulée à moitié ne s’annule pas. Parce que ce silence aurait laissé mon nom souillé après ma mort, et je ne voulais pas que Nathalie hérite de ça.
Et parce qu’un homme qui s’en tire sans conséquence recommence toujours avec quelqu’un de plus faible que toi. Sur les huissiers, je veux être juste. Ce sont des officiers qui font un travail nécessaire et souvent détesté. Sans eux, une décision de justice ne serait qu’un beau texte.
Maître Encelle m’a raconté qu’il est le plus fier de la partie de son travail dont personne ne parle. Aller récupérer chez des gens qui ont largement de quoi payer l’argent qu’ils doivent à des personnes qui n’ont rien. Une femme seule avec deux enfants dont le père ne verse plus rien depuis trois ans. Un ouvrier qui a gagné aux prud’hommes contre un patron qui fait le mort.
Il m’a dit avec un demi-sourire : « On ne fait pas de film sur cette moitié-là de mon métier. »
Depuis que j’entends quelqu’un cracher sur les huissiers au café, je pose mon verre et je raconte mon histoire. Les gens n’ont pas envie qu’on complique leurs ennemis. Il est confortable d’avoir dans la tête une catégorie de gens entièrement mauvais.
Les huissiers, les banquiers, les fonctionnaires, les jeunes, les vieux. Chacun sa liste. Quand tu arrives avec ton histoire d’huissier qui sauve un vieux, tu déranges un rangement bien commode, et l’on te répond que tu as eu de la chance et que c’est l’exception. Peut-être.
Mais j’ai appris dans mon métier à me méfier des gens qui savent d’avance ce qu’il y a sous le tissu. On ne juge pas un fauteuil sur ce qu’on t’a raconté. On le retourne et on regarde. Cette phrase, je me la suis appliquée à moi-même.
Il ne s’agissait pas seulement de retourner un dossier de crédit. Il fallait retourner un garçon que j’avais vu naître et regarder dessous. J’ai résisté des semaines. Je préférais croire à un inconnu, à une bande organisée, à n’importe quelle explication qui laisserait intact le gamin sur son tabouret.
Cette période m’a fait comprendre pourquoi tant de familles ne dénoncent jamais ces affaires. Ce n’est pas de la lâcheté, la plupart du temps. C’est qu’accuser quelqu’un des siens oblige à démolir soi-même quelque chose qu’on a mis trente ans à construire. Quand j’ai fini par admettre ce que je savais, ce n’est pas seulement Yannick que j’ai perdu.
C’est aussi tous mes souvenirs de lui qui sont devenus impossibles à regarder. Je ne peux plus repenser aux mercredis à l’atelier sans qu’ils soient abîmés par la suite. Il y a un moment dans ces histoires où l’on choisit entre la vérité et la paix. Personne ne devrait juger ceux qui choisissent la paix.
J’ai bien failli le faire. Ce qui m’a décidé, ce n’est pas le courage. C’est que je savais par quarante-cinq ans de métier qu’une carcasse pourrie ne se répare pas en la recouvrant d’un beau tissu. Le fauteuil finit toujours par lâcher sous quelqu’un.
Autant que ce soit sous moi, tant que je suis encore là pour tenir. Sur les crédits, je veux aussi être juste. Un crédit à la consommation n’est pas une saleté en soi. Des millions de gens honnêtes achètent ainsi une voiture pour aller travailler ou une chaudière au mois de janvier et remboursent sans faillir.
Ce n’est pas l’outil qui est en cause dans mon histoire, c’est l’usage qu’un homme en a fait avec les papiers d’un autre. Ce qui a perdu mon petit-fils, ce ne sont pas ses dettes. C’est de n’avoir pas voulu les regarder en face et d’avoir cherché la sortie dans le tiroir de son grand-père. Je ne voudrais pour rien au monde qu’un vieux qui m’écoute regarde désormais ses petits-enfants comme des voleurs en puissance.
Ce serait une catastrophe et ce serait faux. La plupart des petits-enfants aident, appellent, dépannent, changent une ampoule et restent dîner. Ce que j’ai vécu est rare, et c’est justement pour cela qu’il faut en parler. Parce que personne ne s’en méfie.
Un tiroir fermé à clé n’accuse personne. Une vérification annuelle de ce qui existe à ton nom n’accuse personne. Ce sont des gestes qui ne supposent aucun soupçon et qui rendent la chose impossible. Il me reste à parler de ce qui m’a tenu debout dans cette épreuve.
La foi. Je ne suis pas un homme de grands discours sur le ciel. Je suis un vieux tapissier, un homme de crin et de semence. Mais dans ces mois-là, deux figures m’ont accompagné.
Saint Barthélemy, d’abord, que la tradition donne pour patron des tanneurs et de tous ceux qui travaillent le cuir et les tissus et donc, par extension, des tapissiers comme moi. On dit qu’il fut écorché vif. Je ne l’avais jamais beaucoup prié avant cette histoire. Il a pris un autre sens quand j’ai été moi-même déshabillé, mis à nu devant des inconnus, avec mes comptes, mes papiers, ma vie étalée sur des tables.
J’ai pensé bien souvent à ce saint dont on avait arraché l’enveloppe et qui restait debout. Il y a une dignité qui ne dépend pas de ce qui vous recouvre. Saint Matthieu, ensuite, qui était assis à son bureau de collecteur d’impôts quand on lui a dit de se lever et de suivre. C’est mon saint préféré depuis cette affaire.
Cet homme travaillait dans l’argent des autres, dans un métier qu’on méprisait, et sans doute avait-il pris à des gens ce qui ne lui revenait pas. Ce qui me touche, c’est qu’on ne lui fait aucun reproche. On ne lui dit pas « Commence par rendre ». On lui dit simplement de se lever et de suivre.
Le reste vient après tout seul. J’ai attendu pendant deux ans une conversation qui n’a jamais eu lieu. J’attendais que mon petit-fils vienne s’expliquer, se justifier, me convaincre. En repensant à ce saint assis à sa table, je m’aperçois que ce n’était pas cela qu’il fallait.
Il n’y avait rien à expliquer. Il n’y a jamais rien à expliquer dans ces cas-là. Il fallait seulement qu’il se lève. C’est ce que j’espère encore très rarement quand j’entends une voiture ralentir devant chez moi.
Non pas des explications dont je n’ai que faire, mais un garçon debout. Un jour, il s’est levé et il a tout laissé sur la table. Voilà. Il ne s’est pas justifié.
Il n’a pas expliqué qu’il n’était pas si coupable, ni que le système était comme ça. Il s’est levé. Je pense à lui chaque fois que je pense à mon petit-fils, et cela me tient lieu de prière. Que ce garçon-là se lève un jour de sa table.
Il y a enfin une parole qui m’a soutenu, du livre des Proverbes, que j’ai fait écrire par Nathalie sur une carte posée dans le buffet au-dessus du fameux tiroir. « Une bonne réputation est préférable à de grandes richesses. » On m’a pris de l’argent que je n’avais même pas, et cela m’a été rendu. Mais pendant deux ans, quelque part, il existait un monsieur Janeste qui ne payait pas ses dettes.
Et cet homme-là portait mon nom. C’est cela qui me réveillait la nuit, pas la saisie. Un homme qui a été pauvre toute sa vie et honnête toute sa vie n’a rien d’autre à laisser que cela. J’ai peut-être perdu mon petit-fils dans cette affaire.
Mais j’ai gagné quelque chose que je n’aurais jamais cherché. J’ai vu, une fois dans ma vie, de quoi était fait le dessous d’un homme. Et j’ai compris que mon métier, retourner les meubles pour voir ce qui est caché, m’avait préparé à la seule chose qui comptait vraiment. Savoir ce qui est solide, et ce qui ne l’est pas.
Savoir ce qui peut être réparé, et ce qui doit être laissé tomber. Je n’ai plus beaucoup de temps devant moi. À mon âge, on compte les saisons, pas les années. Mais je sais une chose que je ne savais pas avant.
La réputation, ce n’est pas ce que les autres pensent de toi. C’est ce qui reste quand tout le reste a été enlevé. C’est la carcasse nue sous le tissu.
Et la mienne, malgré tout ce qu’on a essayé de faire, est restée droite.


