L’odeur flottait encore dans la pièce quand j’ai senti ses yeux sur moi. « C’est l’odeur de qui ? Parle. » La voix de Jean Morau était glaciale, et je savais que ce n’était pas une question, mais une sentence.

« Je ne sais pas », avais-je répondu, mais mon cœur battait si fort qu’il menaçait de me trahir. Il était là, encore une fois, à me poursuivre dans chaque recoin de Montreuil. Les Morau étaient les plus riches de la ville, et ceux qui se mettaient Jean à dos finissaient toujours mal. Moi, Claire Duma, j’étais son ex, celle qui avait osé le quitter.
Il paraissait que c’était moi qui l’avais largué, mais personne ne comprenait la vérité : je fuyais un fou. « Ça fait des mois que vous avez rompu, me disait Elodie, ma seule amie. Tu ne peux pas fuir Jean toute ta vie. » Mais c’était exactement ce que je comptais faire.
Dès que j’aurais mon visa pour l’Allemagne, je partirais me cacher à l’étranger. C’était ma seule échappatoire, mon unique espoir. Elodie ne comprenait pas. Elle voyait le chef de la puissante famille Moro, riche et influent.
Moi, je voyais un homme qui avait basculé dans la folie, dont la bipolarité transformait l’amour en destruction. « Tu ne comprends pas, c’est un fou », avais-je insisté, mais elle secouait la tête, incapable de saisir la terreur qui me tenaillait. Puis, un jour, je l’ai senti. Cette présence oppressante, cette odeur qui me hantait.
« J’ai l’impression qu’il est tout prêt », avais-je murmuré à Elodie, mon corps tremblant. Jean me retrouvait toujours, peu importe où je me cachais. C’était comme s’il avait des espions partout dans la ville. Et puis il est arrivé.
Les clients du café ont fui en criant son nom. Jean Morau était là. J’ai tenté de partir, mais il m’a attrapée. « Tu m’as manqué », a-t-il dit, son souffle chaud contre mon visage.
« L’amour ne se force pas », ai-je protesté, mais il n’écoutait pas. Il m’a embrassée de force, ses mains me retenant prisonnière. « C’est fini entre nous, Jean. C’est moi qui décide de ça.
» Mes mots étaient fermes, mais ma voix tremblait. Il a souri de ce sourire qui me glaçait le sang. « Si je ne te trouve pas, c’est que notre destin s’arrête là. Mais si je te trouve, ça prouvera que tu es à moi.
» Puis il est parti, me laissant seule avec ma peur. Je savais qu’il reviendrait. Il revenait toujours. Les semaines passaient, et je vivais dans une terreur constante.
Le jour de mon mariage arrangé avec Julien Martin approchait. Mes parents avaient conclu ce pacte pour me protéger, même si ce garçon ne me méritait pas. « Ce n’est rien, maman, avais-je dit. Au pire, je demanderai le divorce dans quelques années.
» Mais au fond de moi, je savais que je ne serais jamais libre. Julien, lui, ne comprenait pas la nature de notre arrangement. « Une fois qu’on sera marié, c’est moi qui ferai ce que je veux », avait-il dit avec un sourire qui ne me rassurait pas. Il se comportait déjà comme si je lui appartenais, comme si ce mariage de papier lui donnait des droits sur moi.
Puis, un soir, Julien a tenté de m’embrasser. J’ai reculé, furieuse. « Ce n’est pas à vous de m’appeler ainsi. Je suis déjà mariée.
» Il a ri, pensant que je jouais un jeu. Mais ce n’était pas un jeu. C’était ma vie, ma liberté, mon corps. Jean a fini par apprendre mon mariage.
Il est apparu un soir, ses yeux fous brillants dans l’obscurité. « Gen, arrête de me harceler. Il n’y a plus rien entre nous. C’est moi qui décide de ça.
Moi seule. » Mais il n’écoutait pas. « Tu es à moi. Tu m’entends ?
» Sa voix résonnait comme un écho dans ma tête, me rappelant les mots du médecin à son sujet : « Lors d’une crise de bipolarité, vous ne pourrez plus distinguer la limite entre l’amour et la destruction. Vous pourriez blesser vos proches, même la personne que vous aimez le plus. »
Je savais que Jean était dangereux. Je savais qu’il pouvait me faire du mal.
Mais je n’avais nulle part où aller. Montreuil regorgeait d’espions des Morau. Ma famille était impuissante. Et maintenant, même mon mari de papier se comportait comme un prédateur.
Le soir où tout a basculé, j’étais seule dans ma chambre. J’ai entendu des pas dans le couloir, des voix étouffées. Puis la porte s’est ouverte. Jean se tenait là, avec deux hommes de main.
« Marc, monsieur, emmenez-la », a-t-il ordonné, sa voix étrangement calme. J’ai crié, je me suis débattue, mais ils étaient plus forts que moi. « Monsieur, vous faites une crise », a dit Marc, mais Jean l’a ignoré. Ses yeux étaient rivés sur moi, ce regard qui me promettait à la fois l’enfer et un amour dévorant.
« Claire, content que tu sois là », a-t-il murmuré, comme si c’était moi qui étais venue à lui. À cet instant, j’ai compris que je n’étais pas près d’être libre. Que ce soit la folie de Jean, l’arrangement hypocrite avec Julien, ou la lâcheté de ma famille, j’étais prise au piège.
Et alors que les hommes de Jean me traînaient hors de la pièce, une seule pensée occupait mon esprit : je n’aurais jamais dû revenir à Montreuil.


