Le cœur de Jennifer s’arrêta et s’emballa en même temps. Il y avait un livre, posé sur le paillasson, devant sa porte. Un livre qu’elle n’avait pas commandé, qu’elle n’attendait pas. Personne ne lui offrait plus de livres depuis des années.

Elle se pencha, le prit, et c’est là qu’elle le vit : un mug jaune à la jointure légèrement de travers, décoré d’un tournesol un peu bancal. Le même design que le sien, mais plus grand. Et dans le mug, une note. Elle reconnut cette écriture penchée, celle qu’elle n’avait jamais réussi à oublier.
Celle de Romain. « Ce n’est pas que je ne t’aime pas. C’est que je ne sais pas comment. »
Elle relut la phrase plusieurs fois.
Puis elle pensa à tout ce qui les séparait depuis neuf ans. Le silence. Les messages trop courts. Cette amitié qu’ils s’étaient acharnés à protéger comme si elle était plus fragile que leurs cœurs.
Elle repensa à ce mug jaune qu’elle utilisait tous les matins, celui qu’il lui avait offert un jour sans raison, un mug où il avait écrit une note avant de se raviser et de la retirer. Elle avait vingt ans à l’époque. Ils étaient partis en week-end au bord de la mer avec des amis. Une nuit, sur la terrasse de la maison louée, il l’avait regardée d’une façon qu’elle n’avait jamais revue.
Un regard long, sans sourire, comme s’il allait lui dire quelque chose d’important. Elle avait attendu une heure, le cœur battant trop fort. Puis elle s’était raisonnée, avec cette cruelle logique qu’on utilise pour se protéger : ce n’était rien. Le vin.
La fatigue. Elle qui voulait voir quelque chose qui n’existait pas. Elle avait appris à ne pas demander pourquoi il ne s’attachait jamais à personne. Elle avait appris à faire comme si c’était normal.
Elle monta les escaliers, entra dans son appartement, s’assit par terre. Elle posa le mug jaune sur la table, le tourna, le retourna. Il ne restait que ça. Ces mots.
Cette écriture. Neuf ans à se taire, et soudain, une phrase qui disait tout sans tout dire. Elle appela Blanche, son amie. La seule qui savait, ou presque.
« Il m’a laissé un mug et une note. »
Blanche resta silencieuse un instant. « Il t’a donné à boire, Jennifer. Il t’a toujours donné à boire.
»
Ça, c’était vrai. Romain savait faire du café comme personne ne savait en faire. Un café qu’il apportait sans qu’elle le demande, comme s’il avait toujours su quand elle en avait besoin. Elle l’avait connu amoureux d’elle dès leur rencontre.
Il l’avait caché, noyé sous des années d’amitié. Il avait assisté à ses histoires, à ses peines, à ses élans vers d’autres hommes. Elle voyait bien qu’il souffrait, parfois, mais elle préférait ne pas y accorder d’importance, pour qu’il ne lui demande jamais ce qu’elle ressentait. Et lui, il attendait des signes qui ne venaient jamais.
Elle avait bien remarqué qu’il regardait ses lèvres quand elle parlait trop vite. Qu’il inventait toujours quelques minutes de plus pour partir, pour rester. Qu’il trouvait des excuses pour passer son chemin près de chez elle. Dans sa bibliothèque, elle avait glissé deux livres qu’elle n’avait jamais ouverts.
Elle savait très bien lesquels. Elle avait fait pareil de son côté, peut-être pour que, un jour, des mots circulent enfin entre eux. Un dimanche, il avait écrit : « J’ai pensé que ça pourrait te plaire. » Il n’avait signé aucune de ses notes.
Pas une seule, en neuf ans. Elle se rappelait cette fois où une femme qu’il fréquentait l’avait décrite : « Il est avec toi comme s’il n’attendait que ton regard. » Elle avait ri, elle avait dit que non, que Romain était un ami. Rien de plus.
Un ami qui la regardait trop longtemps, peut-être. Mais un ami. C’était plus sûr. C’était moins risqué.
C’était surtout plus confortable que d’avouer qu’elle avait peur. Peur qu’il parte dès qu’elle serait honnête. Peur qu’il ne reste que par pitié. Elle relut la note.
« Ce n’est pas que je ne t’aime pas. C’est que je ne sais pas comment. »
Comment répondre à ça ? Comment lui dire que le problème n’avait jamais été qu’il ne savait pas l’aimer ?
Que le problème, c’était qu’elle avait passé neuf ans à faire comme si elle n’attendait rien de lui ? Qu’elle avait eu peur, elle aussi. Peur de devenir une de ces histoires qui se finissent en silence, peur de tout gâcher. Elle ne savait pas quoi faire.
Alors elle fit ce qu’elle faisait toujours : elle fit comme si de rien n’était. La semaine d’après, elle reprit son travail, ses clients, son rythme. Mais elle se surprit à regarder son téléphone plus souvent qu’avant. À vouloir qu’une lumière clignote avec son nom dessus.
Chaque soir, elle ouvrait le mug jaune, elle le remplissait de café, et elle se disait que peut-être, demain, elle aurait le courage de lui répondre. Mais chaque matin, elle trouvait une raison de ne pas le faire. Vendredi arriva. Elle avait passé la journée à dessiner des visages qui ressemblaient tous un peu à lui.
Elle rentra chez elle épuisée, prit une douche longue, enfila une robe noire qu’elle ne portait plus depuis longtemps. Elle se regarda dans la glace et se dit que ce n’était pas une bonne idée. Puis elle sortit quand même. Il fallait que ça cesse.
Il fallait qu’elle sache. Elle marcha jusqu’à son quartier, jusqu’à sa rue, jusqu’à sa porte. Elle leva la main pour frapper, hésita. Son cœur faisait un bruit affreux.
Elle frappa. Il ouvrit. Il était en t-shirt, cheveux en désordre, et il la regarda avec des yeux qu’elle connaissait par cœur. Elle entra, il referma la porte, ils restèrent là, dans ce petit couloir, à se dévorer du regard comme deux étrangers qui se connaissaient trop bien.
« Tu ne m’as pas répondu », dit-il doucement. « J’ai eu peur toute la semaine. »
Elle prit une grande inspiration. « Je ne t’ai pas appelé parce que je ne savais pas quoi dire.
Parce que ce que je ressens, ce n’est pas simple à mettre en mots qui ne me fassent pas passer pour une idiote. »
Il s’approcha d’un pas. « Dis-le quand même. Fais-toi passer pour une idiote si c’est ce qu’il faut.
Moi, je t’écouterai. »
Le silence s’installa. Un de ces silences qui portent tout. Il fallait qu’elle parle.
Elle regarda ses mains, puis ses yeux. « Je crois que j’ai peur. Peur que tu ne sois pas là parce que tu m’aimes vraiment, mais parce que tu t’es habitué à moi. Peur de me jeter à l’eau et de me retrouver seule, si ce n’est pas réciproque comme je l’imagine.
»
Il resta immobile un instant. « Jennifer, si je ne t’aimais pas vraiment, je n’aurais jamais laissé un mug avec ces mots devant ta porte. Je n’aurais jamais écrit cette note. Toutes ces années, j’ai fait en sorte que tu te sentes accompagnée sans jamais te le dire.
Parce que j’avais peur que si tu savais, tu choisisses de t’éloigner. »
Elle se tut. Elle sentit les larmes monter, mais elle les retint. « Et moi, j’ai toujours pensé que si tu savais ce que je ressens, tu partirais.
On a passé tellement de temps à se protéger que je ne sais plus comment faire autrement. »
Il lui prit la main. Lui qui était toujours si prudent, si peu tactile, la prit par la main. « Alors on va apprendre.
Lentement. On va arrêter de penser que ce qu’on ressent est un danger. »
Elle regarda leurs doigts entrelacés. Elle ne dit pas oui.
Elle ne dit pas non. Elle resta là, dans ce couloir, à sentir la chaleur de sa main contre la sienne, pendant que le vent de la nuit entrait par la fenêtre ouverte. Le lendemain, il ne lui écrivit pas. Elle n’écrivit pas non plus.
Mais elle remplit le mug jaune et elle décida d’être simplement là. D’être honnête, un peu plus chaque jour. Même si c’était difficile. Même si ça lui demandait tout son courage.
Parce qu’elle avait compris, peut-être enfin, que tout ce qu’ils avaient construit, toutes ces années de silence, ce n’était pas une histoire ratée. C’était juste une histoire qui avait mis du temps à trouver sa porte.


