« Qu’est-ce que tu fais là ? »
« Rien. La dernière fois qu’on a chassé le sanglier, je me suis fait charger. Alors je me dis que pour la prochaine fois, je me fabrique une lance plus longue, comme ça je le garde à distance.

»
« Tu viens d’avoir une idée. J’aime pas ça. »
Aujourd’hui, on lance une nouvelle série sur les phalanges macédoniennes, armées de leurs fameuses sarisses. On va faire ça en cinq vidéos pour balayer environ deux cents ans.
Si on prend ce temps, c’est parce que cette formation est bien plus compliquée à comprendre que ce que la culture populaire en retient. Et en fait, on n’est à peu près sûr de rien pour ses débuts. Mais ne partez pas : on va faire deux ou trois vidéos au conditionnel, mais sur la fin, on aura des éléments un peu plus tangibles. Promis.
On va prendre le temps de voir son émergence, son organisation, sa normalisation, son âge d’or, et enfin sa disparition. Dans ce premier épisode, on discute de son apparition et de ses origines, en prenant pour exemple la bataille de 358 avant notre ère, menée entre les Macédoniens de Philippe II, père d’Alexandre le Grand, et les Illyriens de Bardylis. On l’appelle parfois bataille de la plaine de Lyncestide ou de la vallée de l’Érigon. En vrai, comme on ne sait pas où est le lieu, on ne va pas se le cacher : on ne sait pas grand-chose.
Je vous le dis dès le début, parce que sinon ça va être lourd. De la mise en place des phalanges macédoniennes jusqu’à la mort d’Alexandre le Grand, au moins, on ne sait pas à quoi elles ressemblaient. Si on veut être méthodique, on a un énorme problème de sources : manque de textes, tout ce qu’on a a été écrit bien après par des gens qui n’ont jamais vu ces phalanges, avec un vocabulaire plus qu’imprécis. Et il y a aussi de nombreuses incertitudes archéologiques et iconographiques.
Il ne reste pas grand-chose, et on a beaucoup de mal à interpréter tout ça. Bref, dans cet épisode et le suivant, je vais vous présenter des hypothèses, des idées, mais rien de très certain. Je vais passer mon temps à répéter qu’en vrai, on ne sait pas vraiment. Il ne faut pas trop prendre la confiance sur ce qu’on saurait ou non sur ces phalanges.
Maintenant que le cadre est posé, place au contexte. Cette bataille n’est pas très connue, car on nous enseigne souvent des Grecs qui découvriraient d’un coup la puissance militaire des Macédoniens, notamment avec la bataille de Chéronée. Mais avant ça, il y a eu d’autres affrontements. Les Macédoniens s’étaient déjà bien frottés à d’autres adversaires, ce qui les a fait grandir.
La Macédoine est un royaume qui a longtemps fait office de tampon entre la zone grecque et les invasions celtes du nord, illyriennes de l’ouest, ou thraces du nord-est. Pour comprendre ce royaume, il faut séparer la basse et la haute Macédoine. La basse Macédoine, c’est le cœur, avec les centres politico-religieux comme Aigai et Pella. On parle de plaines et de côtes déjà urbanisées, avec des colonies grecques au sud.
La haute Macédoine, en revanche, est montagneuse, dans l’intérieur des terres, divisée entre plusieurs principautés comme les Lyncestes ou les Élimiotes. Leur économie est plus pastorale, peu urbanisée. L’ensemble de la Macédoine partage la culture agraire des États grecs, et la chasse y est assez développée comme activité de l’élite. C’est un royaume un peu entre deux, soumis à pas mal d’influences.
Son contrôle des différentes cités et principautés dépend surtout de la force de son pouvoir royal à un instant T. Pour la basse Macédoine, si le pouvoir royal est fort, il tient les colonies grecques ; s’il est affaibli, ces dernières prennent leur indépendance ou sont soumises à d’autres cités comme Athènes. Pour la haute Macédoine, c’est pareil : quand le pouvoir royal est fort, les principautés se soumettent et paient tribut ; quand il est faible, elles cessent de le verser et tombent parfois sous l’influence d’autres puissances. Les Macédoniens sont considérés comme des semi-barbares par les Grecs, mais bien utiles pour empêcher les vrais barbares de passer.
D’ailleurs, quand les Macédoniens se font rouler dessus, ça sert de signal d’alerte pour les cités grecques. Philippe II de Macédoine arrive au pouvoir après de très grosses couches de la couronne : invasions illyriennes, invasions thraces, successions compliquées, et même un petit usurpateur du trône soutenu par Athènes. S’il devient roi, c’est parce que son frère est tombé au combat avec quatre mille Macédoniens contre Bardylis, que nous retrouverons plus tard. En 359 avant notre ère, l’ambiance n’est pas folichonne pour lui, d’autant que vu la faiblesse du pouvoir royal, la haute Macédoine a décidé de le lâcher.
Il engage alors sa fameuse réforme de l’armée macédonienne. Il organise sa cavalerie, son infanterie d’élite avec les pézétaires, les compagnons à pied, qui lui servent de troupes lourdes et de gardes du corps. Mais c’est pas super clair, d’autant que la dénomination évoluera après la mort de Philippe II. Et enfin, il y a son infanterie plus massive, notre sujet : les phalanges macédoniennes, armées de sarisses.
La question de l’introduction de la sarisse est très débattue. Certains historiens la placent au début du règne de Philippe II, tandis que d’autres, assez minoritaires, la font apparaître à la bataille de Chéronée, vingt et un ans plus tard. Nous allons nous fixer sur l’idée que la sarisse, dont la forme reste à définir, a été introduite en 359-358 avant notre ère, ce qui est aujourd’hui l’idée la plus acceptée. Sinon, on en a pour des heures.
Et vous allez voir que même quand on a dit ça, on n’a pas dit grand-chose. Quoi qu’il en soit, Philippe II est doté d’un nouvel outil militaire, ce qui lui donne au total dix mille fantassins et un demi-millier de cavaliers. Il commence son œuvre de libération de la Macédoine des influences extérieures, voire de conquête. Il se tourne d’abord vers les Péoniens, qu’il bat, on ne sait pas trop où ni comment, si ce n’est qu’il y a eu une bataille rangée.
Puis il se tourne vers son adversaire à l’ouest, le roi Bardylis, qui s’est construit durant sa vie un royaume illyrien et qui a récemment conquis des terres sur la Macédoine. Bardylis est un vieux lascar bien expérimenté, il aurait plus de quatre-vingt-dix ans, avec une belle armée de dix mille hommes plus de la cavalerie. Mais surtout, contrairement aux Péoniens plutôt portés sur l’infanterie légère, là on a de l’infanterie lourde avec lances et boucliers, des espèces de gens armés à la hoplite. Mais on n’en sait pas beaucoup plus.
Philippe engage les hostilités en bougeant son armée par surprise sur le territoire contrôlé par les Dardaniens. Bardylis, qui était en train de négocier, est pris au dépourvu. Philippe refuse toute concession et réclame tout ce qui était auparavant à la Macédoine. Il prend position, on ne sait pas trop où, sur la plaine de Lyncestide ou dans la vallée de l’Érigon.
La formation en ligne de Philippe peut nous renseigner sur l’ordre d’importance. À gauche et au centre, on trouve la nouvelle phalange macédonienne pour faire masse, puis les pézétaires qui forment la droite de la ligne, enfin la cavalerie pour couvrir les deux ailes. En face, Bardylis propose une ligne classique avec les meilleures troupes visiblement au centre et des ailes couvertes par la cavalerie. Si j’insiste sur l’ordre des troupes, c’est que ça a son importance, si on prend pour acquis le récit qu’on en a.
Dans le monde grec, la droite est une position d’importance, c’est souvent par ici qu’on attend la décision. Parfois c’est la gauche, comme pour les Béotiens. Ce sont ces derniers, avec Épaminondas, qui innovent avec leur fameux ordre oblique. En résumé, une aile est attaquante tandis que l’autre doit se tenir en retrait, au moins résister à son vis-à-vis.
C’est une idée que les Macédoniens reprennent. Ainsi, voir les pézétaires à la droite montre leur rôle d’infanterie de choc censée emporter la décision, tandis que les phalangistes porteurs de sarisses, les saristophores, ont surtout pour rôle de tenir face à leurs vis-à-vis. La bataille s’engage sur la droite, où la cavalerie macédonienne prend le dessus sur son vis-à-vis et la met en déroute, pendant que les lignes d’infanterie, notamment du côté des pézétaires, se rapprochent. La cavalerie effectue un mouvement tournant pour menacer les arrières des Illyriens, ou bien elle a fait le tour avant les premiers combats d’infanterie.
On n’est même pas sûr qu’il y avait de la cavalerie illyrienne en face. Bref, dans le dos des Illyriens, ces derniers, pour s’adapter, décident de se former en rectangle pour couvrir tous les côtés. Leur ennemi est désormais complètement immobilisé. Philippe en profite pour rappeler sa cavalerie et organiser un assaut contre le coin de la formation, face aux pézétaires.
Pour cette formation en rectangle, difficile de savoir si c’est un carré avec un trou au centre, ça semble assez peu probable. On peut aussi proposer une formation qui se fixe en faisant en sorte que chacun de ses côtés soit couvert par ses hommes vers l’extérieur. Dans ce cas, on est vraiment dans du défensif pur, puisqu’il est impossible de faire manœuvrer une formation dont les membres regardent dans toutes les directions. Toujours est-il que les pézétaires engagent le combat pour enfoncer un coin dans la formation adverse.
Dans le même temps, la cavalerie macédonienne harcèle les troupes illyriennes sur le flanc et les arrières, les forçant à rester bloqués dans leur formation. Et les meilleurs des pézétaires, les aristoi, menés par Philippe II, emportent la décision. La ligne illyrienne devient totalement intenable, et toute l’armée de Bardylis s’enfuit. Les pézétaires auraient donc fait le travail tout seuls, en profitant de la menace représentée par la cavalerie.
Cette dernière ne pouvait pas compter sur sa puissance de choc, les cavaliers ont certainement harcelé avec leurs javelots et laissé la décision à l’infanterie. Mais ils ont au moins fixé la formation adverse grâce à leur contournement. Quel qu’ait été leur rôle par la suite, l’issue reste claire : les Illyriens s’enfuient et semblent subir un bon paquet de pertes. Certains parlent de sept mille, mais ça fait vraiment beaucoup.
Dans les faits, tout ce qu’on peut dire, c’est que l’armée de Bardylis n’est plus en état de combattre après cette bataille, là où les Macédoniens ont dû perdre bien peu d’hommes, même si on n’a pas grand-chose pour le déterminer. Bref, victoire totale, ça au moins c’est acquis. Cette victoire détruit une bonne partie des capacités militaires de Bardylis. Ce dernier ne demande pas son reste et s’incline totalement devant Philippe II.
À la suite de cette bataille, la Macédoine récupère tout son ancien territoire et s’étend même jusqu’au lac Lychnidos, l’actuel lac d’Ohrid, en tenant les voies par lesquelles les Illyriens envahissent généralement son royaume. Puis, en s’alliant aux Molosses d’Épire, Philippe II a sécurisé l’ouest pour un temps. Les Macédoniens passent sous sa tutelle, dans laquelle il peut fonder des villes et recruter de nouvelles phalanges. Prochaine cible : la Thessalie.
Mais nous allons nous arrêter là, parce que ce qui nous intéresse véritablement ici, c’est cette infanterie employée par Philippe II. Car même si on ne sait pas grand-chose, analyser cette bataille et plusieurs autres sources permet de faire des hypothèses assez intéressantes sur les saristophores et leur interaction avec le reste de l’armée. Bon, déjà, on va commencer un peu durement en disant que vous pouvez tout de suite oublier toutes les images que vous vous faites de la phalange macédonienne à cette époque. Mettez tout à la poubelle.
Déjà, ce que je vais vous présenter n’est pas du tout sûr, et vous allez voir, c’est un peu plus compliqué. Commençons par nous pencher sur la sarisse, la fameuse longue pique des Macédoniens. On peut tout d’abord remarquer qu’aucune tête de lance ou de pique n’a été retrouvée pouvant être associée de manière certaine à une tête de sarisse. Les archéologues et historiens n’ont jamais vraiment l’air de tomber d’accord.
Manolis Andronikos, par exemple, propose que la pointe de la sarisse devait être assez grande puisque la lance était longue, alors que la logique voudrait plutôt l’inverse. On a bien peu de représentations, excepté celle de la mosaïque d’Alexandre, assez connue, dans laquelle on remarque que cette tête aurait une forme en losange et surtout qu’elle serait assez petite. Cette image est assez cool parce qu’on sait que cette mosaïque est une reprise d’une peinture faite vraiment peu de temps après Alexandre. Cependant, on ne connaît pas le rapport à la perspective de l’époque, donc pour ce qui est d’évaluer la taille de la sarisse relativement aux autres éléments de la mosaïque, ce n’est pas évident.
Mais ça recoupe avec les piques modernes : quand on a une longue pique, si on veut avoir le moindre pouvoir de pénétration, il faut une petite tête. Pour la hampe, le bois, on rentre dans des considérations encore plus complexes : quel bois, quelle longueur ? Le bois n’est plus là. On semble quand même se stabiliser sur le frêne, un bois assez souple et léger, notamment quand on compare au cornouiller.
Je précise parce qu’à chaque fois qu’il y a un documentaire sur les phalanges, il faut qu’ils nous disent que la sarisse était en bois de cornouiller. Non pas que ce soit vraiment très important, mais je m’étonne de la certitude de certaines versions. L’argument du poète est assez explicite : un bois lourd est utile pour un javelot puisqu’il donne du poids au lancer, mais pour une pique de plusieurs mètres, la non. Les piques plus modernes des XVe et XVIe siècles permettent d’avoir une idée des enjeux qu’il y avait à manipuler de telles armes, et ces dernières étaient massivement faites en frêne, qui était déjà présent à l’époque en Macédoine.
Alors vous allez rire : vous savez pourquoi on parle toujours de cornouiller ? Parce qu’on a mal lu un texte de Théopompe qui nous racontait qu’à son époque, les sarisses faisaient la taille des plus grands cornouillers. Voilà à quoi on en est réduit, à ne pouvoir étudier que des textes indirects. Pour ce qui est de l’hypothétique pièce de métal de l’autre côté de la pique, le talon, on n’a aucune preuve formelle de son existence ou non sous Philippe II.
Un seul texte en parle, écrit par un Byzantin au IVe siècle, sachant que des lances grecques de l’époque de la sarisse avaient bien de telles pièces nommées saurotères. Mais on ne peut pas vraiment être sûr de la qualité de l’info. En conclusion, une sarisse, c’est un long manche en bois, sûrement en frêne, avec au bout une tête en forme de losange, pas bien grande, et certainement en fer. On n’est pas très avancé.
Alors, elles mesurent combien ? Tu poses des questions qui fâchent. Bon, on n’a pas ne serait-ce qu’une estimation. Disons qu’à l’époque des sarisses, ainsi qu’à l’époque des textes qui nous les décrivent, on est quand même assez loin du système métrique.
D’autant que la longueur des sarisses a évolué pendant leur existence. Allez, les chiffres : pour les premières sarisses, on compte entre trois mètres et trois mètres soixante-dix, de l’ordre de deux fois la taille d’un homme. Et les hoplites en face, entre deux mètres et deux mètres cinquante. C’est clairement plus grand, mais ce n’est pas non plus la taille immense qu’on verra plus tard.
Est-ce que cet allongement suffit à faire un renversement militaire ? Cet allongement change effectivement pas mal de choses, mais pour ce qui est du renversement militaire, on va se calmer. Cette arme ne sort pas de nulle part, et son emploi ne se fait pas sans contexte. Ah, tiens, ça y est, tu as parlé des matériels, maintenant tu vas t’exciter.
En même temps, c’est là qu’on peut se rendre compte de certains éléments. Déjà, la sarisse répond à quels enjeux ? Son armée de dix mille hommes, Philippe II la sort de très peu. Il a ses gardes du corps, les pézétaires, mais ça ne fait pas dix mille hommes.
Il a donc fallu trouver un moyen bon marché d’armer des hommes inexpérimentés, avec un certain besoin d’être rassurés. La sarisse se combine à un bouclier, soit de quarante-cinq, soit de soixante-cinq centimètres de diamètre, ça dépend du type de boucliers qu’ils utilisaient, et sous Philippe II on n’est pas sûr. Quoi qu’il en soit, le tout est une mise à distance du choc qui permet en même temps d’alléger les armures et donc l’ensemble du coût de l’équipement. De ce point de vue, si on prend pour acquis le déroulé de la bataille, on remarque que les saristophores sont surtout là pour fournir le nombre et, à la limite, être capables de tenir face à une infanterie de choc.
En fait, le plus intéressant dans l’analyse de cette bataille, c’est que, loin d’être les outils de la victoire, les phalanges macédoniennes s’articulent surtout avec les pézétaires et la cavalerie, qui sont les véritables outils de la décision tactique. Or, les pézétaires ont de très fortes chances d’être armés en hoplites, donc avec une lance bien plus courte que la sarisse. Je ne vais pas vous en faire la démonstration ici, mais ça a l’air à peu près accepté par l’ensemble des historiens aujourd’hui. Autrement dit, le choc doit surtout venir de troupes lourdes armées en oblique, tandis que les saristophores doivent surtout couvrir la ligne et encaisser le choc ennemi par une mise à distance.
De ce point de vue, la phalange macédonienne de Philippe II se comporte bien comme une enclume, une formation défensive surtout capable de tenir. Mais attention, ça va très rapidement changer. L’expérience venant, la phalange macédonienne va évoluer dans son emploi. En tout cas, l’idée d’enclume n’est applicable qu’au début de cette formation.
On précisera la suite dans le prochain épisode. Toujours est-il qu’au moins dans un premier temps, la sarisse est une arme de temporisation pour des troupes plutôt légères, peu expérimentées, mais permettant de faire masse. La véritable innovation serait alors l’interaction de ces troupes avec les forces de choc que sont les hoplites, les pézétaires et la cavalerie. Et ce d’autant plus que le modèle sarisse plus petit bouclier n’a pas l’air d’apparaître ex nihilo.
Eh bien, disons qu’on a deux voies possibles : celle de l’adaptation d’un armement de chasse, et celle de l’évolution des peltastes. Mais dans les deux cas, ce seraient des situations où on aurait surtout des armements légers. C’est là que ça devient intéressant. Pour la chasse, l’hypothèse poserait que la sarisse serait un dérivé de la sibyna, une lance illyrienne pour chasser le sanglier.
Le but était d’encaisser la charge de ce dernier de loin, pour le laisser sans broncher. Cela n’explique pas tout, mais étant donné la place de la chasse dans la société aristocratique macédonienne, au point qu’on a une fresque d’une scène de chasse au sanglier sur le tombeau de Philippe II, c’est vous dire. Il n’est pas impossible que cette idée de possibilité de mise à distance avec une arme d’hast plus longue soit venue de ce côté. Autre indice de l’influence illyrienne : les boucliers illyriens et macédoniens sont très semblables au IVe siècle avant notre ère.
Il est ainsi possible que Philippe II ait récupéré des éléments de la panoplie de cet ennemi habituel. Mais il existe une autre piste, qui n’exclut pas la première. C’est peut-être un mélange des deux. Pour cela, nous devons nous tourner vers les peltastes.
Iphicrate, un Athénien, en a modifié l’armement, visiblement en s’inspirant de pratiques thraces. Faire la filiation d’une idée, c’est toujours un peu compliqué. Bon, déjà, on va définir gentiment ce qu’est un peltaste. Les peltastes sont des troupes légères de harcèlement, armées de javelots et d’une épée, et, outre un casque pas toujours présent, ils ont pour seule protection un petit bouclier, la peltè.
Avec un armement si bon marché, ils se multiplient parmi les troupes, en particulier pour les opérations de petite guerre, au point d’avoir même des succès contre des phalanges hoplitiques. Bref, ce sont des troupes de harcèlement classiques qui esquivent le combat en permanence, font des dégâts de loin et attendent toujours une occasion de lancer une poursuite. Problème : s’ils sont plus rapides, ils restent fragiles face à la cavalerie ou face à une infanterie qui déciderait de rompre la formation pour les poursuivre s’ils s’approchaient trop. Au Ve siècle avant notre ère, certains combattants au sein des peltastes, visiblement chez les Thraces, étaient armés de longues lances.
Ces quelques individus auraient eu pour tâche de protéger les autres des cavaliers un peu trop téméraires qui viendraient les poursuivre. Ce que fait Iphicrate, selon toute vraisemblance, c’est de généraliser cette lance, d’en normaliser la taille, en cas de menace d’une charge et demie inévitable, plutôt que de s’enfuir. Les peltastes auraient pu ainsi se rassembler et former momentanément une phalange de peltastes. Mais cette innovation a une portée plus importante que les emplois qui étaient précédemment faits de cette longue lance.
Pour comprendre, il nous faut creuser un peu. En effet, cette réforme a été proposée dans un contexte très particulier. En 374 avant notre ère, Iphicrate sert un représentant du roi perse en Égypte en tant que mercenaire pour combattre les révoltes locales. Ces derniers avaient la réputation de combattre avec de longues lances et des boucliers.
On ne va pas tirer un trait direct entre les deux, mais il est possible que la phalange macédonienne ait une origine égyptienne, en passant par les peltastes réformés par Iphicrate. Promis, j’arrête de creuser plus après, c’est déjà assez incertain comme ça. Toujours est-il qu’Iphicrate arme donc ses peltastes de nombreuses longues lances pour s’adapter à une menace portée par une infanterie massive. Si on étend ce raisonnement, il est ainsi possible qu’Iphicrate ait cherché à créer une véritable formation non dispersée, lançant déjà bloquant tout, et sérieuse dès qu’un bloc adverse ferait mine de charger.
On ne serait plus dans une recherche de résister à des individus dispersés en train de chasser, mais dans une volonté de résister à un choc, une charge de masse. Il aurait eu, sous cette hypothèse, à se balader avec leurs javelots et avec leurs longues lances, certainement dans la main gauche ou accrochées à leur peltè. Si ces phalanges de peltastes n’ont pas fait d’émules en Grèce, il est possible que Philippe II s’en soit inspiré. Toujours est-il que cela peut expliquer la nature légère et défensive de sa phalange.
Et attention, parce qu’on se le figure assez peu : la sarisse, c’était dans un premier temps une lance maniée à une main. Ce qui ressort en effet de toutes les études des sources, c’est que jusqu’à Alexandre, voire au-delà, encore une fois on ne sait pas, la sarisse était bien maniée à une main, soit en prise, soit sous l’aisselle comme la lance couchée des chevaliers. Donc rien à voir avec la phalange lourde qu’on s’imagine. Pour résumer, la phalange macédonienne est certainement issue de la vision défensive de troupes légères armées d’un bouclier léger et d’une lance à une main plus longue que celle de leurs vis-à-vis, sans que ce soit énorme, mais sans que ce soit une lance de contact, bien de mise à distance.
Et elle n’était à l’origine pas prévue pour être l’outil de la décision tactique. Mais évidemment, je le répète une dernière fois, on n’est pas sûr. Toujours est-il que cette première étape ne fixe en rien la forme de la phalange macédonienne. D’ailleurs, on n’a pas du tout parlé de ça : ils se rangeaient comment ?
C’était quoi, la phalange macédonienne comme formation ? Tu n’as pas du tout répondu. Oui, mais c’est parce que je ne peux pas répondre, ou plutôt il fallait que je commence par ça pour pouvoir explorer la suite. Je te suis pas.
Eh bien, pour tout dire, il reste encore deux grosses questions sur la terminologie et l’organisation de ces troupes : quelle densité, quelle profondeur de la formation, combien de rangs, comment on maniait la sarisse ? Autant de questions qui ne sont pas explorables pour nous à l’heure actuelle. En effet, il nous faut d’abord expliciter certains rôles comme les hypaspistes, les pézétaires et les hétairoi, connus du temps d’Alexandre, tout en questionnant les situations tactiques réelles d’emploi des phalanges macédoniennes. Donc, avant même de parler de leur formation, il va nous falloir parler de leur utilisation et de leur organisation, car il semble qu’elle était bien plus versatile que ce qu’on s’imagine.
Ce sera tout le sujet du prochain épisode. Et c’est la fin de cet épisode. J’espère qu’il vous a plu. Quant à moi, je remercie Rémi pour son aide sur cet épisode et pour le reste de la série.
Je vous remercie de m’avoir écouté, et je vous souhaite une bonne journée.


