La barricade n’est pas la première étape du répertoire d’action des insurgés. Elle surgit dans une ambiance précise, après que plusieurs paliers de tension ont été franchis. Cette tension est attisée soit par l’autorité en place, soit par les insurgés qui cherchent à rallier le plus de monde possible. Souvent, les barricades apparaissent après une première échauffourée avec les forces de l’ordre.

Si le camp des insurgés a subi des pertes, il n’hésite pas à les exposer, montrant ainsi la cruauté du gouvernement. Ainsi, dans la nuit du 23 février 1848, les corps de treize manifestants tués par les soldats furent promenés à la lumière des flambeaux dans les rues de Paris, qui se hérissèrent rapidement de barricades. Pendant ou juste avant la construction des barricades, le tocsin pouvait résonner dans toute la ville pour prévenir les habitants des perturbations à venir ou les inviter à rejoindre l’insurrection. Toute une population circulait alors dans les rues pour rameuter les journaliers, les boutiquiers et autres métiers du cœur de la ville.
Certains fermaient leurs magasins, d’autres rejoignaient la lutte. Avec la nuit, les réverbères étaient systématiquement brisés, plongeant les rues dans l’obscurité et réduisant la capacité de manœuvre des forces de l’autorité. Rapidement, les insurgés envisageaient de créer des réserves de cartouches et d’armer tous leurs camarades. Les armureries de Paris voyaient leur contenu réquisitionné ou pillé.
La fameuse armurerie Lepage, près du Palais-Royal, fut par exemple une cible privilégiée de bien des insurrections parisiennes, sans que son commerce ne soit jamais menacé. Au moment de monter la barricade, il n’y a pas de recette précise. Si l’origine du mot induit un rôle essentiel de la barrique, celle-ci s’efface très vite comme composant central. La barricade, en tant qu’objet spontané, fait feu de tout bois : matériaux de travaux, meubles des rues, marchandises des magasins alentour, voitures, charrettes, planches de bois, tout jusqu’à atteindre des hauteurs impressionnantes, dépassant facilement la taille d’un homme.
Un témoin raconte : « Une maison en construction rue Aubry-le-Boucher nous facilita l’exécution de ces moyens de défense. Charpente, moellons, pavés que l’on arrachait continuellement, tout s’entassait avec une rapidité prodigieuse. Une quantité considérable de plâtre, porté à dos d’homme, servait à remplir les interstices et consolider nos travaux. Une énorme voiture de farine, que nous avions renversée et remplie de pavés, faisait en quelque sorte la moitié de la barricade.
Enfin, deux heures après, nos deux premières barricades avaient près de six pieds d’épaisseur sur cinq pieds d’élévation, et se trouvaient crénelées dans toute leur étendue. »
Il n’y a pas de barricade standard, mais elle n’est pas non plus un simple entassement d’objets. Mille petites idées apparaissent, autant d’adaptations à la forme que prend la répression. Pour la stabilité, il lui faut une base large.
Ensuite, la barricade a une orientation : la pente du côté des insurgés est toujours plus douce, plus propre, pour permettre aux barricadiers de monter facilement, tirer et se retrancher à nouveau. L’autre côté est plus chaotique et plus abrupt, rendant plus compliqué un éventuel assaut. La barricade doit être avant tout un obstacle de taille pour les assaillants, une barrière physique qui protège du feu et empêche les attaques frontales organisées. Sa performance est optimale contre la cavalerie, qui est normalement à son maximum d’efficacité dans les rues étroites des villes.
La barricade arrête tout bonnement la charge. Il n’est pas rare de voir les insurgés lancer dans la rue des centaines de petits objets pointus pour gêner les chevaux et les empêcher de prendre le galop. On observe également la recherche d’une amélioration des conditions de tir. Le haut des barricades est souvent crénelé, permettant aux tireurs d’apparaître uniquement dans une petite fenêtre.
Le procédé est parfois poussé plus loin en aménageant de véritables meurtrières. Le summum est atteint, même si cela était très rare, lorsque les insurgés mettaient la main sur un canon et lui aménageaient un espace de tir. On atteignait alors un niveau de retranchement quasi militaire. Un témoignage décrit : « En un instant, et comme par enchantement, trois fortes barricades furent élevées.
La première, allant de la rue Saint-Merri, la laissait à l’extérieur et coupait à angle droit la rue Saint-Martin. La seconde, prenant la première aussi à angle droit, barrait la rue Aubry-le-Boucher. Enfin, la troisième, élevée au coin de la rue Maubuée, laissait cette dernière rue dans l’intérieur de nos retranchements. »
Ce dernier extrait montre que la réflexion autour du positionnement d’une barricade est très présente à l’esprit de ceux qui la montent, mais également que cette dernière n’est jamais pensée isolément.
La barricade, comme tout retranchement, a le désavantage d’être immobile et d’imposer une défense statique. Il faut donc rapidement trouver comment s’assurer qu’elle ne sera pas attaquée par surprise sur ses arrières. Deux cas de figure se présentent. Le premier est purement organique : l’apparition spontanée d’un grand nombre de barricades fortifie le quartier dans son ensemble.
Le second est celui de Charles Jeanne, où l’ensemble des insurgés se retrouve et se met d’accord à l’avance pour tenir un pâté de maison. Quelques barricades sont montées à des points clés, donnant lieu à une réflexion stratégique assistée par un véritable instinct de riverains, bons connaisseurs des rues. Charles Jeanne explique : « J’avais fixé ce lieu pour point de réunion parce que, depuis longtemps, je le regardais comme une position importante, propre à être fortifiée en peu de temps et capable d’arrêter longtemps l’ennemi, pourvu qu’elle fût bravement défendue. Cette position est en effet précieuse : la cour Saint-Bach et celle du numéro 30 permettent la retraite ou les sorties par la rue Saint-Merri.
On peut aussi correspondre avec le marché des Innocents par la rue Aubry-le-Boucher, avec la rue Saint-Denis par celle de Venise et la cour Batave, avec la rue aux Ours par la rue Quincampoix, avec le Marais par la rue au But. Et enfin, ce qui est non moins précieux, on est à deux pas de l’Hôtel de Ville, qui en révolution doit être le centre de toutes les opérations des insurgés. »
En prévision du combat, il faut également souligner que les barricades ne sont pas toutes destinées à la confrontation immédiate. Les insurgés emploient des stratégies de construction souvent adaptées et originales pour contenir progressivement l’avancée des forces de l’ordre.
Un des exemples les plus marquants est la toute première image de Paris ivre de l’histoire : un daguerréotype pris le 25 juin 1848 à Paris, rue du Faubourg-du-Temple, par un certain Thibault. On y observe un enchaînement de trois barricades dans la même rue, chacune avec une fonction différente. La barricade la plus lointaine est aussi la plus petite, clairement plus difficile à entretenir vu sa proximité avec la ligne de front, mais elle existe surtout pour ralentir dans un premier temps les assaillants et permettre de couper leur formation, qui se heurte aux feux de la seconde barricade, bien plus compacte et haute. Cette dernière présente deux faces en angle rentrant, technique qui permet d’atténuer le feu des boulets mais aussi de donner l’opportunité de fusillades convergentes à droite et à gauche.
La dernière barricade, la plus proche, ne présente pas dans leur antre ; elle repose sur des assises régulières de pavés et de pierres de taille, mais son épaisseur n’est pas à l’épreuve du canon. Elle n’a donc pas la physionomie d’une construction de première ligne, mais n’étant pas posée à l’appelant, elle semble avoir été pensée pour favoriser l’éboulement de la fortification sur les saillants en cas de combat rapproché. Elle semble donc aménagée pour servir de base de repli. Dans cette rue, redan et passage facilitent le mouvement de retraite.
On peut voir que toutes les barricades sont organisées pour favoriser la circulation des insurgés, qui parviennent par des couloirs aménagés aux extrémités de chacune d’elles. Au-delà de sa fonction purement tactique, la barricade est surtout un outil qui sert à maintenir le moral des insurgés. Il est plus aisé de combattre sachant qu’en cas de déroute les arrières sont protégés et qu’il existe un lieu de retraite à l’abri des tirs. Mais de manière plus insidieuse, les barricades de repli peuvent permettre de cacher le retour des insurgés à la vie civile : une fois derrière, ils peuvent cacher leurs armes, se changer et emprunter de petites ruelles pour redevenir de simples passants.
Une fois bien installé, le système de barricades d’un quartier doit se préparer au combat, durant lequel les insurgés font preuve d’une très grande créativité tactique. Pour ce qui est du feu, malgré l’aspect spontané du rassemblement, les insurgés savent organiser leurs tirs avec beaucoup de variations. Si généralement ils pratiquent le feu à volonté, ce dernier prend souvent la forme d’un feu roulant : les tireurs laissent leurs fusils à des personnes en arrière qui les rechargent à l’abri pour redistribuer les armes chargées. De même, plusieurs insurgés parmi les plus courageux peuvent sortir et se comporter en véritables tirailleurs.
Les fenêtres environnantes sont souvent garnies de tireurs embusqués pour prendre en feu croisé les assaillants. Un témoin raconte : « J’avais placé le reste de mes frères d’armes, presque tous armés de fusils de chasse ou de carabine, dans diverses maisons d’où ils pouvaient, en faisant un feu croisé plongeant sur nos ennemis, en détruire un grand nombre, tandis que les combattants de la barricade les arrêtaient de front. Des pavés que j’avais fait placer sur les fenêtres jusqu’à hauteur de ceinture d’homme mettaient nos tirailleurs à l’abri des balles qui tiraient de la rue. »
Les munitions étant limitées, il n’est pas inhabituel de voir les barricadiers laisser les troupes se rapprocher un maximum pour ensuite tirer par salves, afin de frapper le moral de l’adversaire.
Un récit illustre cette tactique : « Les lignes ennemies s’avancèrent ; arrivées à deux cents pas de nous, elles commencèrent le feu en marchant toujours au pas de charge. Nous étions tous baissés derrière la barricade, nos fusils passés dans des meurtrières formées par l’écartement des pavés. L’élève de l’école courait de l’un à l’autre en répétant : “Ne tirez pas, mes amis, ne tirez pas, laissez approcher. ” Et pas un seul coup de fusil ne fut tiré de notre part.
Alors, le commandement poussé d’une voix forte et assurée par l’élève nous instruisit que le moment de vaincre ou de périr était arrivé. Nous fîmes feu ; c’était important, et chacun de nous avait choisi sa victime. Chaque balle abattit plus d’un adversaire. La confusion se mit un instant dans les rangs ennemis, et déjà nos fusils étaient rechargés qu’ils n’étaient pas encore revenus de la stupeur où les avait plongés la mise hors de combat d’une partie de leurs chefs.
Jamais, je crois, je n’avais chargé mon arme avec une si grande vivacité. Leurs feux et les nôtres se croisèrent ; nous étions rapprochés à ce point que j’eus les cheveux, les sourcils et les cils brûlés, et pourtant je ne fus pas atteint. »
Comme nous l’avons décrite, la barricade, inscrite dans sa logique de quartier, peut paraître un outil technologiquement adéquat pour une tactique purement défensive. Or, quand on regarde les insurrections victorieuses, on voit que les barricades ont triomphé quand l’ensemble de la ville s’est mise à la même routine de construction et a joint les efforts.
Le but essentiel des insurgés pour triompher des forces de l’ordre est de les disperser, les isoler et les encercler le plus possible. Plus le feu arrive de tous les flancs, plus la démoralisation menace, selon la fatigue, le manque d’ordre et l’éloignement du quartier général. Ainsi, les barricades adoptent une posture offensive et dynamique : certaines gagnent du terrain pendant que d’autres occupent les forces de l’ordre, qui, croyant avoir laissé derrière elles des barricades vides et détruites, en trouvent de nouvelles dans leur dos. L’exemple illustrant le mieux cette tactique se trouve dans l’insurrection de juillet 1830.
Le maréchal Marmont assume la gestion de ce qui ressemble en premier lieu à une émeute. Vers 15 heures, le 27 juillet, les premières échauffourées entre manifestants et troupes apparaissent autour du Palais-Royal. Plusieurs tirs des fantassins lancent définitivement l’insurrection. Les premières barricades sont élevées vers 17 heures.
Au même moment, Marmont lance ses ordres. Il dispose de 17 000 hommes, dont 1 800 cavaliers et 12 pièces d’artillerie, éparpillés dans une série de positions allant de la place de la Concorde à la Bastille, avec des points forts au Palais-Royal, à la place Vendôme, sur les boulevards et au Pont-Neuf. Des renforts sont attendus des banlieues. Marmont ordonne un balayage systématique des insurgés autour de l’île de la Cité et du Palais-Royal, sans chercher à rassembler ses forces.
Or, durant la nuit du 27 au 28, les barricades se multiplient. Au matin, Paris en est hérissé, et les renforts de Marmont tardent. Il décide donc de donner ordre à toutes ses troupes d’écraser toutes les barricades qui se trouvent sur leur passage. Il lance quatre colonnes depuis son quartier général du Carrousel du Louvre.
La première reçoit l’ordre d’aller à l’Hôtel de Ville en passant par les quais. La deuxième doit déblayer la rue Saint-Honoré et prendre position au marché des Innocents. La troisième doit suivre la rue de Richelieu et les boulevards jusqu’à la Bastille. Enfin, la quatrième doit parcourir les boulevards depuis la Madeleine jusqu’à la rue de Richelieu.
Mais s’il est facile pour ces soldats de traverser quelques barricades, celles-ci seront construites immédiatement après leur passage. De plus en plus isolées, incapables de se ravitailler, les troupes sont prises au piège de la toile d’araignée tissée par un réseau de barricades qui se reconstitue plus vite qu’il n’est détruit. Les différents régiments subissent un feu constant et se voient jeter divers objets depuis les bâtiments. Avant midi, l’Hôtel de Ville est pris et le drapeau tricolore y est dressé.
Certains régiments doivent faire des détours impressionnants pour rejoindre le quartier général du Carrousel. De nombreux renforts extérieurs à la ville tentent de rentrer pour soutenir Marmont, mais n’y parviennent pas, excepté ceux de Versailles. À la fin de la journée, Marmont ne contrôle plus qu’une petite zone autour du Louvre, du Palais-Royal, de la place du Châtelet et des Champs-Élysées, où il essaie tant bien que mal de concentrer ses forces. Pendant la nuit, de nouvelles barricades sont dressées et resserrent l’étau autour de son périmètre.
Dès le matin du 29, les insurgés mettent une énorme pression sur le dispositif de défense. Dans le même temps, la rive gauche, relativement épargnée à l’ouest, voit ses casernes assaillies, et l’École militaire est rapidement menacée. Un tel développement effraie Marmont, qui voit déjà ses arrières coupés sur les Champs-Élysées. Si Saint-Cloud voit son soulèvement rapidement maîtrisé, le Louvre est pris d’assaut et les troupes royales s’effondrent moralement ; certaines passent à l’adversaire.
À huit heures du soir, toutes les troupes sont hors de Paris, repoussées au niveau de la place de l’Étoile, près de l’Arc de Triomphe inachevé. La révolution est victorieuse. Si les barricades ont triomphé lors de ces journées, il faut nuancer leur importance purement tactique et militaire. Leur véritable force réside ailleurs.
À l’image de la grève aujourd’hui, durant laquelle le rapport à la violence change au point d’être pris en compte par la justice, la barricade est un moyen efficace de suspendre l’ordre habituel, de placer publiquement un conflit social et d’augmenter la tension autour d’un sujet qui devient un rapport de force. La barricade donne à l’insurgé l’espace pour remettre en cause la légitimité d’un pouvoir ou d’une réforme, pour imposer le politique dans l’espace public et non plus dans les chambrées ou les antichambres ministérielles. En limitant les mouvements citadins, elle fige le temps et démontre que la communauté ne fonctionne qu’à travers un accord tacite de ses membres. Réduits à l’impuissance, les symboles de pouvoir perdent tout leur effet.
Les représentants gouvernementaux sont forcés de négocier, de quémander des autorisations. Il en est de même pour la troupe, qui ne cherche pas immédiatement un combat qu’elle sait difficile et dangereux. Ainsi, ce mécontentement matérialisé par les barricades peut s’exprimer. Il instaure un débat de rue et démontre le pouvoir de chacun à décider de la politique.
En somme, la barricade, en tant qu’objet tactique, montre tout ce que la violence et le combat ont de symbolique. Si dans une société démocratique le débat est une mise en scène permettant d’éviter la violence physique, la barricade est une mise en scène de la violence permettant le débat. La menace d’une lutte fratricide impose à chacun de prendre position ou d’accepter la domination d’un camp sur un autre. Les soldats n’échappent pas à ce débat.
C’est en cela que réside toute la force de la barricade : en créant des temps suspendus de négociation, elle interroge le pouvoir et la légitimité de son emploi de la force. À travers les troupes engagées, les officiers tentent régulièrement d’impressionner avec un déploiement de force pour se permettre de négocier, d’appeler à la raison et de demander que la barricade soit défaite et que chacun rentre chez soi. Durant cet interlude, les forces de l’ordre restent en arrière comme moyen de pression et de dissuasion, mais elles sont aussi systématiquement prises à partie, et plus souvent glorifiées que vilipendées. Les insurgés cherchent toujours à mettre l’armée du côté du peuple, à travers des cris comme « Vive la ligne !
» ou « La crosse en l’air ! ». Cette recherche de la fameuse fraternisation est un réflexe nécessaire pour donner à une insurrection la victoire. La barricade étant loin d’assurer une véritable domination tactique, elle permet seulement de tenir le temps nécessaire à un ralliement des troupes à la cause des révoltés, qui sont autant de membres de la communauté en révolte.
L’effet sur le moral d’une seule défection entraîne en général une réaction en chaîne, ce qui explique l’effondrement des troupes de Marmont en 1830. Finalement, ce que montre la barricade, c’est bien que combattre, c’est débattre. Un témoignage illustre cette dynamique : « Le même officier qui était déjà venu au-devant de notre barricade s’avance. Arrivé là où il m’attendait, je lui fais observer que nous pouvions lui accorder le passage qu’il demandait.
“Je vous donne ma parole d’honneur, me répondit-il en portant la main à sa poitrine, que c’est sans aucune arrière-pensée que nous vous adressons cette proposition. En nous facilitant le passage, vous auriez épargné les fusillades d’un sang généreux, celui des vôtres et des nôtres, car nous sommes tous Français. ” “Citoyen, dis-je, vous désirez épargner l’effusion de sang ? Je veux vous indiquer le seul moyen d’arriver à ce but : retournez sur vos pas.
” Il fit un geste négatif. Je continuai : “Et pourquoi ne le feriez-vous pas ? Où donc serait la honte ? Le militaire français serait-il donc encore un automate harnaché ?
Eh bien, camarades, que trouverez-vous derrière ces barricades ? Des concitoyens, des amis, des parents peut-être. Dans tous les cas, vous y trouverez des hommes qui combattent pour leur liberté, pour la vôtre, pour le bonheur de tous. Enfin, des hommes qui ne vous enverront la mort qu’à des peines.
Je vous en conjure, nouveaux citoyens, retirez-vous. Vous ne le ferez actuellement qu’après avoir commencé la tâche, car vous aurez épargné le sang de vos soldats et celui de quelques-uns de nous peut-être. ” Nous avions à peine franchi la barricade que l’officier que nous venions de quitter était entouré de tous ses collègues. Il parla pendant quelques instants à son commandant de colonne, et bientôt nous vîmes la troupe qu’il dirigeait faire face en tête et regagner la rue sans tirer un coup de fusil.
»
Il va de soi qu’aucune insurrection ne saurait réussir sans un soutien un peu plus large qu’une minorité active prête à symboliquement se barricader pour imposer la tenue du débat à la communauté. La construction de la barricade reste surtout une occasion de l’intégrer dans un ensemble plus large. En effet, ce qui forge une barricade qui fonctionne, c’est sa logique de quartier. Contrairement à notre époque où les lieux de vie, de loisirs, de consommation ou de travail sont éloignés les uns des autres, la population citadine du XIXe siècle passe une grande partie de son temps dans le même quartier, qu’elle s’approprie particulièrement.
Ainsi, le temps passé à construire la barricade est également employé à rallier le quartier et à demander des signes de soutien aux fenêtres. Ce faisant, les bâtiments bordant la barricade sont investis, et des insurgés en occupent les fenêtres autant que faire se peut. C’est l’occasion pour eux de préparer une position de tir, par exemple en plaçant un matelas. Les témoignages rapportant des signes de solidarité abondent : les boulangers nourrissent depuis leur boutique les insurgés, et les pharmaciens, docteurs et infirmiers se mobilisent pour former derrière les lignes des ambulances.
Un médecin, le docteur Chaufournier, et un chirurgien, le citoyen Benjamin, installent une ambulance dans l’intérieur des barricades pour ceux qui seraient blessés. Une autre ambulance fut établie non loin, rue Saint-Martin numéro 12 ou 14, par les soins des habitants de cette maison, pour recueillir et soigner les assaillants blessés. En réalité, l’organisation sociale du quartier où la barricade est érigée a tendance à se reproduire, mais chacun y a sa part. S’il est commun de voir les femmes participer à la construction de la barricade, elles semblent se retirer lors des combats pour réaliser des tâches de soutien.
Elles sont généralement des habitantes du quartier, souvent des travailleuses. Cependant, de nombreuses sources font état de femmes participant directement aux combats, en particulier quand ceux-ci sont plus acharnés. La réalité de leur rôle semble bien plus complexe. Employées comme éclaireuses et espionnes, elles sont souvent responsables de l’envoi de projectiles de toutes sortes depuis les fenêtres.
Cette pratique de soutien imprévisible montre la solidarité des habitants envers les insurgés et parvient souvent aux moments les plus opportuns. Un témoignage raconte : « Nous voyons la rue au But, et nous y sommes, mais on nous poursuit, et pour nous laisser arriver, les nôtres ont cessé leurs feux. Dès qu’ils nous ont aperçus, la troupe a profité de cette circonstance ; elle est dans la rue. Alors, des fenêtres, un déluge de vaisselle, de pots à fleurs, d’ustensiles de ménage tomba sur la tête de ceux qui nous poursuivaient en faisant feu sur nous.
Ils furent forcés, pour n’être point écrasés, de s’arrêter et de battre en retraite. J’ai même entendu dire qu’il avait été jeté jusqu’à un forté-piano. »
Malgré cette répartition genrée des rôles, il apparaît que des bataillons armés constitués uniquement de femmes aient pu combattre sur les barricades entre le milieu et la fin du XIXe siècle, le plus connu étant évidemment le bataillon des femmes de la Commune. Les enfants ont également leur place au sein des barricades.
S’ils ne sont pas vraiment employés dans les combats, leur innocence s’avère fort utile à l’approche des troupes régulières. Les enfants sont souvent envoyés vers elles pour les attendrir, blaguer et faire apparaître l’absurdité des combats fratricides. Mais surtout, les enfants les plus débrouillards sont envoyés en éclaireurs au-delà de la barricade et servent souvent d’estafettes pour permettre aux barricades alliées de communiquer. Ils donnent donc aux différents groupes l’opportunité de ne pas rester isolés et de suivre les mouvements de la troupe.
Certains se permettent même, après les assauts, d’aller ramasser sur les cadavres des ennemis les réserves de cartouches pour ravitailler les défenseurs. Un témoin raconte : « Je demandai quelques éclaireurs ; un grand nombre s’offrit pour cette périlleuse mission. Parmi ceux-là se trouvaient les cinq jeunes gens dont j’ai déjà parlé et qui, jusqu’à ce moment, s’étaient comportés avec une rare intrépidité. Le troisième, âgé de 14 ans au plus, reçut la mission d’aller observer les mouvements et les dispositions de l’ennemi à la mairie du 6e arrondissement.
Je préférai envoyer ces enfants, dont j’avais éprouvé déjà l’aptitude, parce que l’orage devait éloigner les soupçons. »
Pour ce qui est de la typologie des barricades, il y a le même constat que pour la barricade elle-même : il en existe une grande variété. Comme nous l’avons vu avec la propagation du phénomène en 1848, les étudiants et surtout les ouvriers sont souvent en première ligne. On le constate facilement en regardant les cartes qui montrent la distribution des barricades dans Paris : leur densité est beaucoup plus forte dans les quartiers populaires.
Ainsi, une barricade est aussi une convergence des populations de son quartier : les étudiants au Quartier latin, les ouvriers des Buttes-Chaumont, etc. On note bien évidemment des échanges et des populations auxquelles les barricadiers font plus ou moins confiance. Par exemple, les polytechniciens se sont fait connaître des Parisiens comme enclins à soutenir la cause populaire et sont souvent mis aux commandes des barricades qu’ils décident d’aller soutenir. Une réputation telle que Flaubert mettra dans son Dictionnaire des idées reçues : « École polytechnique : fureur du bourgeois dans les émeutes quand il apprend que l’école polytechnique sympathise avec les ouvriers.
» Un témoignage rapporte : « Tous me promirent de ne pas brûler une cartouche sans que cela ne fût absolument utile. Il renouvelait ses promesses à un élève de l’école polytechnique combattant en juillet, qui, revêtu d’un habit bourgeois, n’était arrivé jusqu’à nous qu’après avoir plusieurs fois couru le danger de la vie. »
Si l’on voit que dès la première partie du XIXe siècle la classe ouvrière est très importante sur les barricades, cette présence va rapidement devenir centrale, et ce dès les suites de la révolution de février 1848. Bien évidemment, les barricades prolétaires avaient déjà fait leur apparition lors d’épisodes semblables, en particulier à Lyon lors des révoltes des canuts, des ouvriers tisserands, en 1831 et 1834.
Ces dernières, si elles parviennent à faire exister physiquement la lutte des ouvriers contre un capitalisme industriel qui monte en puissance, sont écrasées par l’armée et créent un nouvel imaginaire autour de la barricade : celle-ci n’est plus romantique et libérale, elle devient prolétaire et sociale. C’est en juin 1848 que la séparation devient encore plus nette. Après l’instauration de la République et la période d’euphorie qui suit, de mars à mai 1848, les élections donnent l’avantage à une fraction franchement conservatrice de républicains, dominée par un grand nombre de généraux, de propriétaires et d’ecclésiastiques. En mai, la répression d’une manifestation prive de ses meneurs les tenants d’une république sociale, et la tension monte d’un cran.
Chaque camp prépare alors ses forces. Le 22 juin, à la nouvelle d’un décret supprimant les ateliers nationaux, la population ouvrière de Paris se révolte, et des barricades se dressent pendant la nuit. Les combats débutent le 23 au matin et font rage dans tout l’est de Paris, plus populaire. Les forces en présence sont importantes, et la vivacité des affrontements sur les barricades est sans précédent.
En effet, la République a pris des mesures drastiques et a nommé à la tête de la répression le général Cavaignac, qui ne compte pas réaliser les erreurs de ses prédécesseurs. Car si les barricades évoluent, les tactiques de répression également, et les journées de juin 1848 marquent un tournant décisif. Jusqu’alors, à l’image des Trois Glorieuses, le pouvoir en place avait tendance à parer au plus pressé. Son but avoué était de juguler la révolte en l’étouffant le plus vite et le plus largement possible avant qu’elle ne prenne trop d’ampleur.
Paradoxalement, cela avait l’effet inverse : la violence de la population augmentait au fur et à mesure que de nouveaux morts étaient à déplorer. De plus, comme nous l’avons vu, les forces de l’ordre se retrouvaient souvent isolées et piégées, les rendant plus enclines aux négociations avec les insurgés. Cavaignac prend un parti inverse, contre-intuitif : plutôt que de retenir la population, il rassemble ses troupes, laissant ceux qui désirent se révolter rejoindre les insurgés. Une fois les camps clairement définis et la situation équilibrée, il lance ses hommes en imposant qu’ils ne se dispersent sous aucun prétexte.
Toute personne, femmes et enfants inclus, s’approchant des soldats est prévenue à 100 mètres de ne pas le faire. Si les suspects persistent, les hommes ont ordre de tirer à vue. En cas de négociation, seul l’officier, très souvent bien plus loin, est autorisé à s’avancer. L’emploi du canon est généralisé, véritable point faible des barricades.
Ce dernier n’avait plus été employé en masse depuis le soulèvement royaliste réprimé par Bonaparte en 1795. Un témoin raconte : « Nous avions à peine eu le temps d’étancher la soif qui nous dévorait que le canon gronda de nouveau. Mais l’artillerie était plus rapprochée de nous et se trouvait à peu près à la hauteur de la rue Michel. Bientôt, nos vies, notre malheureuse barricade volèrent en éclats ; mais nous pouvions la défendre.
Il n’en resta bientôt plus que la base. »
La méthode de Cavaignac a trois intérêts. Le premier est, en attendant la fin du déploiement des barricades, la préservation des troupes de ce temps suspendu où les camps sont encore indéfinis. Ainsi, il est possible de traiter toute personne comme ennemie si elle n’obtempère pas aux ordres.
Le deuxième est que les forces armées restent à tout moment supérieures à leurs adversaires immédiats : en évitant la dispersion, il n’est aucune barricade qui puisse leur résister, et elles ne se retrouvent jamais isolées dans des quartiers particulièrement combatifs. Le troisième et dernier est la préservation des troupes des contacts avec la population, seul élément véritablement capable de semer le doute, de soulever l’absurdité de la force employée et de créer des défections. De plus, par cette méthode, les assauts sont massifs, déterminés et expéditifs. Il est donc beaucoup plus difficile pour les barricadiers vaincus de revenir pour construire une nouvelle barricade dans le dos des forces qui viennent de passer.
Mais l’écrasement de l’insurrection de juin 1848 va surtout être un des points de départ de la contre-révolution en Europe. Partout, les monarchies redéploient leurs troupes régulières. Après avoir remis de l’ordre en Italie en anéantissant ces histoires d’unités, l’armée autrichienne, que plus personne n’arrête, reprend Prague puis Vienne en octobre 1848. Seules Venise et Rome tiennent encore.
Cette dernière, qui a expulsé le pape et s’est constituée en république, est rapidement menacée d’anéantissement par une autre république, française, qui a pris un virage réactionnaire et a élu un Bonaparte à sa présidence. En Allemagne, l’armée prussienne assiège Berlin en novembre 1848, malgré les promesses faites par le roi quelques mois plus tôt, puis se dirige vers les autres États pour remettre l’ordre en place. Après une sanglante répression, révolutionnaires et progressistes radicaux sont pourchassés dans toute l’Europe, et beaucoup prennent le chemin de l’exil, en particulier à Londres. La barricade, qui semblait avoir été un temps le symbole de la victoire des insurgés, prouve partout son incapacité à faire face sur le long terme aux armées professionnelles qui ont eu le temps de se préparer et d’être employées méthodiquement sur l’exemple de Cavaignac.
En conséquence, et sur un laps de temps très court, la barricade évolue en fonction de nouvelles formes de luttes qui émergent dans la deuxième partie du XIXe siècle. En parallèle de tous les soulèvements du Printemps des peuples, la catégorie des exilés politiques va être considérablement nourrie par bien des retours d’expériences. La répression contre-révolutionnaire va les remettre sur le chemin de la pensée insurrectionnelle. Impressionnés par la réussite incroyable en quelques mois des révoltes et par l’apport de la barricade dans cette lutte, ces penseurs vont y voir un outil nécessaire de la révolution, mais qu’il s’agirait de théoriser plus avant pour lui permettre d’exprimer tout son potentiel face aux forces de l’ordre.
On peut bien évidemment citer Auguste Blanqui et son livre Instruction pour une prise d’armes. Mais on observe ce mouvement de professionnalisation de la barricade dès 1849 à Rome. Dans cette jeune république, on observe la naissance d’une commission des barricades qui a pour objectif de coordonner la construction d’un réseau de barricades efficace ainsi que la production des objets qui lui sont nécessaires. Certaines barricades prennent alors des formes particulièrement proches des fortifications militaires, mêlant toutes les innovations observées par les membres de la commission, qui sont souvent des révolutionnaires expérimentés, vétérans de nombreuses insurrections.
Ici, à Rome, c’est l’exemple des journées victorieuses de Milan qui est recherché. Des réseaux de défense savants sont dessinés, et on prévoit des barricades dites mobiles, destinées à permettre la projection de barricadiers de façon offensive contre des troupes en repli. On explore aussi la possibilité d’employer des montgolfières pour surveiller les mouvements. Mais finalement, cette administration des barricades, purement défensive et rationnelle car pensée en prévision d’une attaque et non dans le cadre d’un soulèvement spontané, entre en conflit direct avec ce qui fait l’essence de la barricade comme objet populaire.
En lui retirant sa spontanéité et en la faisant échapper à la logique de quartier que nous avons évoquée, elle perd sa symbolique fédératrice pour ses défenseurs, qui semblent se désintéresser. La barricade devient un objet instrumentalisé par un petit groupe de meneurs qui, en planifiant sa construction, tentent de créer un dialogue avec le peuple pour mieux le rallier à leur cause, mais créent aussi un objet fondamentalement différent. Deux barricades s’opposent dès lors : la barricade spontanée, qui devient plus rare car fortement éprouvée, et la barricade planifiée, à la pointe de la technologie et un peu plus adaptée à une guerre urbaine contre une armée préparée. Paradoxalement, la barricade perd toute son efficacité en étant ainsi organisée, et elle est désormais dépassée par les tactiques du pouvoir qui a su s’adapter.
Ainsi, si la barricade matérialise la lutte entre bourgeois et prolétaires, à partir de 1849 elle ne peut plus être victorieuse. Cela ne l’empêche pas, ayant intégré l’imaginaire collectif et la routine insurrectionnelle de toute l’Europe, de rester un symbole fort de la révolution, un symbole recherché bien que réduit désormais à sa dimension tragique. Aspect que l’on trouve déjà dans le témoignage de Charles Jeanne, dont les écrits décrivent des situations que l’on retrouve après sa propre expérience des barricades : « Une chose digne de remarque, c’est la gaieté constante et soutenue des braves qui défendaient nos barricades. Elle ne se démentit pas même à l’instant où l’espérance du succès devait les abandonner entièrement, je veux parler de l’instant où ils furent instruits que les munitions allaient leur manquer.
“Eh bien, me répondirent-ils, les morts et les blessés nous en ont déjà donné en assez grande quantité ; nous tâcherons d’en avoir encore, et pour y parvenir il faut les recevoir de plus près. ” “Qui dit moi, commandant, le dire aux compagnies ? J’ai faim, moi, tandis que nous sommes là les bras croisés. Faites-nous donner du pain ; nous tuerons le temps en cassant une croûte.
Regarde ces deux pièces de canon qui sont là-bas ; elles nous apporteront notre dernier repas. Bientôt, sans doute, d’autres pièces arriveront au marché des Innocents et sur les quais. Il est quatre heures ; à cinq heures, nous serons tous morts. ” »
Signe d’une impossible réconciliation, la révolte du 3 décembre 1851 contre le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, pourtant désirée par une partie de la bourgeoisie, n’est que très peu suivie par les ouvriers, avec quelques épisodes en province dans la semaine qui suit.
Au passage, l’ouverture des rues dans de nombreuses villes, notamment Paris avec le baron Haussmann, n’est absolument pas, contrairement à une idée reçue répandue, une réorganisation de l’espace urbain dans le but de briser l’efficacité des barricades. De fait, on observe dès 1830 des barricades dans des rues très larges, notamment les Champs-Élysées. La vague de barricades du Printemps des peuples est également fournie en exemples. Si les rues larges rendent effectivement l’édification et la bonne tenue des barricades plus difficiles, leur élargissement dans la deuxième moitié du XIXe siècle a d’autres objectifs de fluidification du trafic, de plus en plus importants.
Le véritable impact des travaux d’Haussmann sur les barricades dans Paris est l’éloignement des classes populaires du centre névralgique de la ville vers les périphéries. Un témoignage raconte : « Notre barricade était devenue facile à franchir et ne nous offrait plus le secours nécessaire pour compenser l’inégalité des forces. Pour obvier à cet inconvénient, nous nous embusquâmes dans les portes cochères qui avoisinaient. Les fortifications détruites, disséminés dans toutes les portes, nous ne pouvions plus agir avec ensemble.
Aussi les émissions furent telles que vous puissiez en nous voyant battre en retraite. Les assaillants s’avancèrent. Enfin, mes amis, dis-je à ceux qui m’entouraient encore, si nous entrons dans la maison, nous sommes pris et fusillés. Nous n’avons devant nous qu’une compagnie de conscrits ; courons sur elle et tâchons de percer à la baïonnette.
Allons, mes amis, qui veut me suivre ? “Moi, moi, moi”, répondirent quelques voix. Mais à l’explosion d’un coup de canon, deux hommes se précipitèrent dans la maison. Nous restâmes onze.
Déjà la colonne était à peine à cinquante pas de nous, lorsque, m’adressant aux dix hommes qui étaient restés près de moi : “Êtes-vous bien décidés, mes amis ? — Oui, oui, mieux vaut mourir en combattant. — Eh bien, courons, et que le feu ne nous arrête pas. À la baïonnette !
” Nous nous élançons sur la ligne, la baïonnette en avant. Soit surprise de sa part, soit dédain de notre petit nombre, elle ne fait pas feu et croise seulement la baïonnette. Je parvins, en pesant de tout mon poids, à bousculer les premiers, et, profitant habilement et avec vivacité de ce mouvement, les hommes qui me suivaient se jetèrent en avant et parvinrent à faire une trouée. Nous sommes passés.
Il faut maintenant se cacher. »
Si les barricades apparaissent dans plusieurs insurrections locales par la suite, l’événement qui symbolise définitivement le dépassement est celui de la Commune de Paris. Après la défaite de Sedan contre l’armée prussienne, le Second Empire est déchu et la Troisième République est proclamée. Déjà très tendue sur le plan social, la France fait perdurer le combat, et Paris est assiégé de septembre 1870 à fin janvier 1871.
L’armistice signé par le gouvernement provisoire d’Adolphe Thiers, ainsi que l’obtention par l’armée allemande de la possibilité de défiler militairement sur les Champs-Élysées, sont vécus comme une trahison par les Parisiens, notamment la Garde nationale. Cette population a armé cette troupe pour tenir le siège et a également acheté 227 canons. Craignant de les voir tomber entre les mains d’une insurrection qui se sent proche, le gouvernement tente de les voler le 18 mars. Toute la ville se soulève, avec à sa tête la Garde nationale, désormais organisée en comité central des fédérés.
Le gouvernement et l’Assemblée nationale fuient à Versailles. Commence alors l’épisode de la Commune de Paris, qui va petit à petit proposer un programme de véritable république socialiste, se posant en gouvernement provisoire face à celui d’Adolphe Thiers, composé de royalistes et de républicains dits modérés, que l’on nomme les Versaillais. On soulignera d’ailleurs que la Commune parisienne est devancée dans plusieurs villes comme Narbonne, Limoges, Toulouse ou encore Lyon, mais qui seront toutes écrasées manu militari. Quoi qu’il en soit, la Commune de Paris, les communes arrondissements, est de facto indépendante du pouvoir de Versailles.
Si elle est armée, elle est désorganisée et tergiverse, tandis que les Versaillais mettent en place une force de répression solide. Les Prussiens soutiennent Versailles mais ne veulent pas intervenir directement afin de ne pas y perdre d’hommes. Excepté une attaque mal organisée, les communards ne tentent rien de concret et sont de nouveau assiégés, avec les Prussiens à l’est et les Versaillais à l’ouest. Une commission des barricades est fondée, et cette dernière va rapidement remplacer les ouvrages construits à la hâte par des barricades professionnelles, de véritables fortins qui représentent l’apogée de cette science de la barricade apparue vers 1849.
Les mesures du fossé, du talus et de la banquette sont rigoureusement déterminées. Ce nouveau modèle de barricades, renforcé entre autres de canons et conçu par des ingénieurs, est réalisé par des spécialistes. Mais le chaos organisationnel de la Commune et le manque d’assentiment autour de ces barricades freinent leur construction et leur utilité. Certaines ont cependant vu le jour, comme le fameux château Gaillard bloquant l’accès à la rue de Rivoli par la place de la Concorde, ou celles de la rue de la Paix et de la rue de Castiglione.
Un vrai débat s’installe alors entre la nécessité d’organiser une défense militarisée et le fait de laisser l’initiative aux peuples qui s’affranchit des ordres et de l’organisation pyramidale de l’armée régulière. Mais au moment où les troupes versaillaises entrent dans Paris avec 130 000 hommes, rien n’est vraiment prêt pour les recevoir, et la porte de Saint-Cloud n’est même pas gardée. Commence alors ce qui sera appelé la Semaine sanglante. Alors que la masse des troupes de Versailles avance le long des grandes rues parisiennes de l’ouest vers l’est, on observe que les barricades construites et administrées par la commission des barricades sont prises avec grande facilité, n’étant pas défendues avec beaucoup d’allant par les habitants submergés.
Les communards se barricadent de nouveau en se repliant dans leur quartier au nord-est de la ville, loin des grandes artères parisiennes. Leurs barricades, construites localement pour contrer l’avancée des Versaillais, s’avèrent plus efficaces et plus résistantes, même si elles ne peuvent livrer à terme qu’un combat désespéré. Les affrontements sont furieux, de nombreux incendies éclatent. À la fin de la Semaine sanglante, on compte moins de 1 000 morts et 7 000 blessés côté versaillais, mais leur répression est si radicale et expéditive qu’on peine à évaluer les pertes communardes, entre 6 000 et 30 000 morts, auxquels il faut ajouter quelque 43 000 prisonniers qui seront envoyés aux bagnes.
Un témoin raconte : « Après s’être défendus héroïquement pendant plus d’une heure dans la maison, dix-sept de ces malheureux jeunes gens, presque tous blessés plus ou moins grièvement, capitulèrent avec les soldats de la ligne qui s’étaient introduits dans la maison et leur avaient promis la vie sauve. Mais ils avaient à peine remis leurs armes que des miliciens se précipitèrent sur eux, les renversèrent, après les avoir arrachés des mains des soldats, et, les prenant par les jambes, les descendirent la tête battant sur chaque marche de l’escalier jusqu’au palier du premier étage. Là, en présence de plusieurs locataires qu’ils contraignirent à les éclairer, ils procédèrent au massacre de ces infortunés. L’un d’eux fut percé à terre de onze coups de baïonnette avant de recevoir la mort.
Un autre, après avoir reçu plusieurs blessures, s’était relevé et leur disait : “Lâches que vous êtes, rendez-nous au moins nos armes ; donnez-moi un sabre, que je puisse me défendre. ” “Tu veux un sabre ? s’écria un des bourreaux. Tiens, en voilà !
” Et il le plongea jusqu’à la garde dans l’estomac de cet infortuné, et le retourna dans la plaie. Que d’horreurs ! Et c’étaient des miliciens, c’étaient des pères de famille qui commettaient d’aussi monstrueuses atrocités. Plus tard, j’ai vu passer des charrettes qui conduisaient à la morgue les dépouilles mortelles de mes infortunés compagnons.
Une chose me surprend encore aujourd’hui, c’est que je ne sois pas devenu fou. Ces pénibles scènes sont déjà bien loin de moi, et ma tête brûle encore en les retraçant ; il me semble qu’elle va se fendre. Que pourrais-je encore vous apprendre, ma bonne sœur ? Vous connaissez aussi bien que moi le reste de ma triste histoire.
Je désire que cette relation vous soit aussi agréable qu’elle a été pénible pour moi. J’ai pu commettre des erreurs au sujet des heures ; je ne les ai fixées qu’au juger. Adieu, bonne sœur, adieu ; puisse-je bientôt vous revoir. »
Lors de la Commune, la barricade du XIXe siècle a vécu son chant du cygne.
Elle est morte avec les velléités révolutionnaires armées de la gauche française. Le renforcement de l’État et la domestication de la violence qui en résulte dans la société ont été parmi les facteurs de la fin de ces insurrections urbaines et des barricades, alors que le pays entrait, quelque part malgré lui, dans une ère parlementaire propre à la Troisième République. Disparaissent peu à peu les figures de 1830, de 48 et de 71 : Blanqui, Raspail, Louise Michel, etc. L’expulsion progressive des ouvriers vers la banlieue, l’enracinement d’une république modérée au sein des milieux bourgeois et populaires ont fait cesser pour longtemps le rôle révolutionnaire d’une capitale imposant des changements de régime sur les barricades.
En 1908, l’édification d’une barricade à Villeneuve-Saint-Georges n’est plus qu’un rituel hérité du passé. Si de rares flambées ont montré, dans des conditions très particulières comme en août 1944 ou en mai 1968, que le pavé parisien pouvait s’insurger à nouveau, l’adieu aux barricades était consommé. Par un recours à ce procédé archaïque et glorieux, les étudiants faisaient le lien avec le passé pour signifier de façon poétique leur détermination à subvertir l’ordre du moment. Comme nous avons pu le voir, la barricade, comme conception tactique, dès ses débuts très dépendante de sa symbolique pour être victorieuse, a été dépassée sur le plan militaire et vidée de sa substance sur le plan politique.
Sa mise en scène de la violence a laissé la place à d’autres méthodes : le vote, la grève, la manifestation ou encore le blocage des usines sont devenus les espaces d’expression populaire de la violence en politique. Cependant, la barricade a survécu dans le vocabulaire, dans les mémoires, dans le récit révolutionnaire, élevée au rang de mythe. La barricade est désormais bien plus incantatoire, révélatrice d’un blocage social ou sociétal par l’épaisseur de ses victoires. Malgré des apparitions somme toute assez rares, elle a conservé son attrait et marque encore aujourd’hui une limite.
Et malgré une méconnaissance de son histoire, notre société comprend instinctivement la symbolique et tout ce qui s’y rattache. La barricade est la matérialisation de cette frontière, de ce dialogue devenu impossible et qui réclame alors une prise de position. Et quel que soit le sujet de l’opposition, son édification, même sans valeur tactique, place la possibilité d’une insurrection face au pouvoir dans les esprits et pose toujours la même question : et vous, vous êtes de quel côté de la barricade ? Charles Jeanne était déjà malade lors de son transfert à Paris.
L’hostilité de ses codétenus en était la raison principale. Il avait reçu tellement de lettres de menaces et de dénonciations collectives qu’il avait accepté de ne plus essayer de se défendre. Il n’en éprouvait pas de tristesse particulière, comme s’il avait su que le temps ferait le tri. Après avoir critiqué une nouvelle fois les conditions de détention des prisons parisiennes, il fut déplacé une dernière fois dans le Nord.
Avec les années, il se faisait plus taciturne. On pouvait souvent le voir, accoudé sur ses deux béquilles, à regarder dans le ciel des trajectoires inconnues, en attendant parfois une visite de ses parents ou de sa sœur. Sa discrétion et son silence sur les questions politiques lui valurent un traitement spécial. Quand le roi Louis-Philippe accorda en mai 1837 une amnistie pour tous les condamnés de son insurrection, il n’en profita pas.
Charles Jeanne mourut le 11 juillet 1837 à Doullens. Il n’y eut pas de grand éloge funèbre pour lui, pas de monument, pas de biographie. Les registres racontent qu’une petite foule d’habitants suivit son convoi par pure curiosité. Onze ans après, en février 1848, le régime détesté de Charles Jeanne tomba enfin.
Et un quart de siècle plus tard fut publié Les Misérables. Victor Hugo, qui s’est beaucoup renseigné, narre un épisode de barricades et le date de 1832, mais son texte transpire des détails que Charles Jeanne a laissés dans ses lettres et qui ont été repris par d’autres. Charles Jeanne, en son nom, est devenu une figure, un personnage, un homme-barricades, un immortel de l’imaginaire collectif.


