Je croyais que la chevalerie était morte, que tout était fini. Mais en creusant, j’ai découvert que ce n’était pas si simple. Au XIVe siècle, les chevaliers disparaissent des champs de bataille,…

Je croyais que la chevalerie était morte, que tout était fini. Mais en creusant, j'ai découvert que ce n'était pas si simple. Au XIVe siècle, les chevaliers disparaissent des champs de bataille,...

Tout est fini. La chevalerie est morte. Quoi encore ? Mais c’est la huitième fois cette semaine.

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Mais là, c’est vrai, il n’y a plus d’honneur, plus de morale, plus rien. La guerre ne sème plus que mort et vanité sur son chemin. Oui, enfin, comme avant quoi. Au moins maintenant, on a des capitaines de guerre à qui on réfère si les prises de guerre sont indues.

Mais où est la gloire ? Où sont les chevaliers du temps jadis ? OK, on va arrêter la lecture pour aujourd’hui. D’accord ?

Mais tu laisses faire les pros maintenant. Aujourd’hui, nous terminons enfin notre série de vidéos sur la chevalerie et nous allons parler de sa fin, de ses fins et de ses multiples réinventions. Parce que si la chevalerie telle que nous l’avons décrite dans la série disparaît bel et bien au cours du XIVe siècle, le mot, lui, est réinvesti plusieurs fois. Et il va falloir se pencher sur les conséquences de ces réinvestissements, car cela ne nous laisse pas indifférents.

Aujourd’hui, je vous propose de balayer large pour visiter ces évolutions de la chevalerie, tout en parlant des événements militaires et des tendances politiques, culturelles et sociales. Évidemment, si on va piocher des exemples dans la guerre de Cent Ans ou les guerres d’Italie, ce sera vraiment superficiel. Tout mériterait de plus amples développements et leur propre série, mais on n’est pas là pour ça, et ma bibliographie ne le permettrait pas. Et puis, on va se concentrer sur l’exemple français, mais il n’y a pas que la France.

Bref, c’est parti. Vous l’avez sûrement remarqué, mais la série n’aborde réellement que les XIIe et XIIIe siècles. Or, normalement, pour vous, le XIVe siècle est tout à fait un siècle de la chevalerie, même si ça commence à sentir le roussi. Je l’ai fait à dessein afin de bien garder notre regard concentré sur cette chevalerie historique dont nous avons pu voir les contours : une relation de service appuyée sur les liens féodo-vassaliques et le fief, mélangeant fonction militaire, statut social, environnement culturel et interaction avec les autres structures comme l’Église ou les royautés.

Cette chevalerie aux aspects nombreux, c’est une chevalerie inscrite dans une société qui la reconnaît comme une actrice sociale à part entière. Mais son côté relatif – on est chevalier de quelqu’un – la rendait volatile et ne prenait corps que parce qu’elle se reconnaissait entre elle par des symboles, des rites et des codes qui ont participé à faire émerger une culture chevaleresque. Nommons cet ensemble humain, social et culturel la chevalerie féodale. Ce n’est pas un nom canonique chez les historiens, mais cela nous évitera des périphrases à répétition.

Usuellement, quand on parle du déclin de la chevalerie, on commence par penser à son déclin militaire. Il faut dire qu’elle prend un certain nombre de claques au XIVe siècle. Jetons-y un œil. Que ce soit à Courtrai en 1302, où des milices flamandes écrasent des chevaliers français, à Bannockburn en 1314, où des Écossais font de même avec les Anglais, à Almyros en 1311, que nous avons déjà vu, à Morgarten en 1315 et à Laupen en 1339, où les Suisses donnent la leçon aux Autrichiens et aux Bavarois, la chevalerie semble rencontrer sur les champs de bataille un concurrent de poids : les piquiers lourds.

Les célèbres batailles de Crécy en 1346, de Poitiers en 1356, mais aussi celle de Nájera en 1367 et d’Aljubarrota en 1385 démontrent quant à elles la nouvelle importance de l’archerie et de l’infanterie légère. En bref, la cavalerie lourde et sa charge à lance couchée ne semblent plus trop d’actualité. Alors, il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de crise – c’est un peu violent – mais poser cet ensemble de défaites comme une remise en cause de la chevalerie, c’est un peu limité, parce que les chevaliers, ou plutôt devrais-je dire les nobles à ce moment-là, ne sont pas non plus trop débiles. Et d’ailleurs, ils s’adaptent assez vite, sans parler du fait que, comme vous êtes habitués ici sur cette chaîne, les batailles ne sont pas suffisantes pour rendre compte des différentes dynamiques militaires.

Ainsi, les chevaliers français montent une nouvelle campagne en Flandre suite à Courtrai, plus méthodique, jusqu’à la victoire de Cassel en 1328 qui redresse la situation. Les chevaliers anglais, après Bannockburn, font également évoluer leur schéma tactique en adoptant l’appui des archers à la galloise et en démontant, créant ainsi une infanterie lourde défensive infligeant de sérieux dégâts aux piquiers difficilement mobiles. Ils remportent ainsi Dupplin Moor et Halidon Hill en 1332 et 1333. Bon, en Suisse, ils arrêtent juste d’y aller.

Mais le modèle adapté chez les Anglais n’est pas un modèle qui fait disparaître les chevaliers. Simplement, il les inscrit dans un système tactique un peu plus vaste où leur charge à lance couchée n’est plus forcément désirable. C’est d’ailleurs ce système tactique qui vient donner la leçon aux Français à Crécy ou à Poitiers. On pourrait même aller plus loin en remarquant que la chevalerie conserve tout à fait son importance opérationnelle en gardant un rôle central dans les chevauchées, par exemple.

Poitiers, de ce point de vue, est un excellent exemple. En effet, depuis le début du conflit entre France et Angleterre, les rois anglais opèrent des chevauchées massives, notamment Édouard de Woodstock, surnommé le Prince Noir, qui a dévasté le Languedoc en 1355. La bataille de Poitiers intervient au cours d’une seconde chevauchée en 1356, quand les Français parviennent à intercepter une armée anglaise alourdie de son butin. Jusqu’alors mobile et à cheval, elle démonte alors presque entièrement et se prépare une position défensive sur laquelle l’armée française, encore trop centrée sur la charge de sa cavalerie lourde, s’embroche.

Bon, comme d’hab, résumé giga rapide ici. En tout cas, c’est une défaite qui est pire que Crécy, qui tue de nombreux chevaliers et mène à la capture du roi de France. Mais vous voyez bien ici que c’est la victoire d’une chevalerie appuyée par d’autres troupes sur une autre. Donc militairement, on ne peut pas vraiment dire que la chevalerie soit remise en cause.

Enfin, ceci dit, on peut dire que depuis le début, je vous mens un peu. Oui, parce que depuis le début, j’utilise le terme chevalerie, mais je ne devrais pas. C’est beaucoup parce qu’on utilise ce terme imprécisément qu’on perçoit Crécy, Poitiers et même Azincourt plus tard comme des défaites de la chevalerie. Mais du coup, on devrait dire quoi ?

Ben justement, c’est là qu’on va devoir essayer d’affiner pour se rendre compte que la chevalerie féodale, au début de la guerre de Cent Ans, elle est déjà en bonne voie de disparition. Alors, quand on parle de chevalerie pendant la guerre de Cent Ans, on désigne en réalité deux figures qui, en plus, ne se confondent pas vraiment avec la chevalerie. Une figure militaire en la personne de l’homme d’armes, et une figure politique et sociale en la personne du noble. Et si je ne vous cache pas que c’est la deuxième figure surtout qui va nous aider à comprendre la disparition de la chevalerie féodale, on va quand même jeter un œil à celle de l’homme d’armes.

Car cette expression toute militaire dévoile des évolutions profondes dans les armées médiévales du XIVe siècle. Les hommes d’armes, ou les gendarmes, forment une catégorie de troupe au sein de l’armée. Ils désignent l’ensemble de la cavalerie lourde composé par les nobles. Les nobles, j’insiste, parce qu’on a aussi des hommes de cheval qui ne sont pas des hommes d’armes, comme les sergents montés ou les arbalétriers montés.

Dès lors, on pourrait penser que les hommes d’armes désignent les chevaliers. Mais si on utilise un autre terme, c’est parce que si tous les chevaliers sont désormais des nobles au XIVe siècle, tous les nobles sont loin d’être des chevaliers. Homme d’armes permet donc de désigner un ensemble dans lequel il y a des distinctions. Évidemment, les seigneurs puissants, ducs, comtes, etc.

, les chevaliers bannerets, les chevaliers bacheliers et les écuyers. Mais depuis notre vidéo sur Bouvines, il s’est passé un truc. La chevalerie n’est plus vraiment un automatisme au sein de la noblesse. Ainsi, on observe au cours des XIVe et XVe siècles une diminution constante de la part des chevaliers au sein des gendarmes.

Ainsi, chez les Anglais, on ne compte plus que 20 % de chevaliers parmi les gendarmes au milieu du XIVe siècle, et ça passe à 10 % cinquante ans plus tard. Et évidemment, ça continue de baisser. Ensuite, en France, pour la période 1418-1420, c’est carrément 2,2 %. Le reste, ce sont des écuyers.

Ce qui donne naissance d’ailleurs à des écuyers bannerets, donc des seigneurs puissants à la tête de troupes mais qui n’ont pas trop eu envie de se faire adouber. Donc vous le voyez, la chevalerie, elle est déjà bien entamée et même carrément minoritaire au sein de la cavalerie lourde et au sein de la noblesse engagée dans la guerre de Cent Ans. Et ça, ce n’est pas dû à des défaites militaires, hein. La cavalerie lourde est toujours là avec les gendarmes.

Simplement, les nobles ne se font plus chevaliers. Ce qui nous amène à la deuxième figure, les nobles. Car on pourrait soulever que la différence entre chevalier et écuyer est simplement statutaire. Donc la question qui devrait vous venir, c’est : « Mais pourquoi les nobles qui vont se battre en cavalier lourd ne se font plus chevaliers ?

» Ce qui est la bonne question à poser, je vous rassure, parce qu’avec elle, on va enfin pouvoir comprendre pourquoi la chevalerie féodale n’existe quasiment plus à la bataille de Crécy, ce qui n’est pas la fin de la chevalerie comme concept, mais j’y reviendrai. C’est aussi pour ça que c’est un peu compliqué. On l’a vu dans l’ensemble de la série, la chevalerie féodale est un modèle qui peut s’avérer performant, notamment pour les campagnes courtes et proches. Mais pour tout ce qui est effort au long cours ou à distance, c’est plus compliqué.

Les ordres militaires ont pu compenser cette faiblesse aux frontières. Ainsi, au sein des royaumes, particulièrement anglais et français, l’appropriation par la noblesse et la royauté de la chevalerie mène à une certaine crise de la féodalité. En parallèle de plein d’autres facteurs économiques et sociaux, comme avec l’affaiblissement du servage ou bien même démographique avec le passage de la peste noire – mais je mets ça de côté – on a ainsi de fait une forme de centralisation. La royauté se dote au cours du XIIIe siècle d’un certain nombre de pouvoirs qui regardent l’organisation de l’armée.

On a déjà vu ça avec Bouvines, mais on peut voir où on en est au XIVe siècle. En France, le roi, au nom de la défense du royaume, peut faire appel aux nobles de trois manières : par la levée de l’ost pour ses vassaux directs, mais aussi et surtout par la semonce des nobles et par la levée de l’arrière-ban. La semonce des nobles, notez bien, fait appel aux nobles, pas aux chevaliers. Dans les faits, ça amène des gendarmes, hein, mais le statut central ici, c’est la noblesse.

Passer par la semonce, c’est surtout court-circuiter les relations vassaliques. Ce sont tous les nobles du royaume qui doivent répondre, avec un lien vassalique direct avec le roi ou non. Et enfin, la levée de l’arrière-ban, mais c’est plutôt théorique. C’est un appel à tous les sujets entre 18 et 60 ans de prendre les armes.

Les nobles sont concernés puisqu’ils sont aussi sujets du roi. Mais voilà, dans les faits, comme on peut payer pour ne pas venir, c’est surtout une manière détournée de lever de l’argent pour financer les guerres, et c’est un truc défensif. Évidemment, je résume drastiquement. Au total, ça permet tout de même à Philippe VI de lever 28 000 hommes d’armes et 16 000 fantassins en 1340.

Avec tous ces outils entre les mains du roi, il faut aussi noter que la pacification interne, notamment par l’utilisation de la trêve de Dieu, est bien avancée. Ainsi, à terme, c’est la nature des guerres usuelles qui change. Les guerres privées et locales disparaissent progressivement, tandis que les campagnes plus majeures menées par le roi ou un seigneur puissant s’imposent. C’est ainsi que les campagnes de Flandre qui mènent à Courtrai ou à Cassel au début du XIVe siècle durent longtemps et voient des nobles lointains y participer.

Dès lors, le modèle de la levée de l’ost par les simples relations vassaliques devient vachement inadapté. Les chevaliers ne peuvent pas suivre économiquement, et les osts sont des levées trop temporaires, le service obligatoire dépassant rarement quarante jours. La royauté doit donc trouver un nouvel outil pour ses campagnes, un moyen d’avoir les troupes le temps nécessaire et aussi de quoi donner à ces troupes de quoi suivre. Et la solution, elle prend exemple sur les pratiques habituelles des mercenaires.

On se met à contractualiser l’engagement potentiel des nobles au sein des guerres. On va devoir s’arrêter un moment là-dessus, parce qu’au fond, c’est vraiment ça qui redessine les armées françaises et anglaises de la fin du XIIIe siècle à la fin de la guerre de Cent Ans. Ça se construit surtout autour des lettres de retenue, qui permettent de retenir un homme pour une durée déterminée et en échange d’argent, et non plus d’un fief. On peut aussi parler d’enture.

C’est une relation contractuelle qui est tout à fait comparable à celle qui est mise en place pour les condottieres en Italie. Les lettres de retenue, ce n’est pas juste individu par individu. Ce serait beaucoup trop compliqué administrativement. À l’image des mercenaires, ça se passe avec une personne qui va commander une compagnie ou qui s’engage à venir avec ses propres troupes retenues.

Ainsi, les troupes d’un seigneur puissant fonctionnent en cercles concentriques, avec d’abord sa famille, lui-même et une petite administration pour gérer les contrats. Ensuite, le noyau militaire de personnes retenues et payées tant en temps de paix qu’en temps de guerre. Et enfin, la clientèle lointaine. Une lettre de retenue règle donc de façon contractuelle la durée de l’engagement, le nombre de personnes attendu et le prix à payer à l’avance.

Et ça ne concerne pas du tout les mercenaires seulement. Les hommes d’armes sont concernés, et même mieux d’ailleurs, ça permet d’uniformiser la nature des troupes entre mercenaires et ost. Mais attention, ça ne fait pas disparaître les relations vassaliques centrées sur le fief pour autant. On a toujours des fiefs distribués, mais désormais ça concerne plus un service de gestion, de justice et de politique.

Si ça permet aux gendarmes de s’armer, ça ne leur permet pas de faire campagne. Le service militaire passe donc de plus en plus par une paie définie par les lettres de retenue. On parle parfois de féodalisme bâtard, une coexistence entre des relations vassaliques fieffées et des relations contractuelles payées. De fait, les Anglais ont de l’avance sur le sujet au début de la guerre de Cent Ans.

Ainsi, dans les années 1370, le cœur de leur armée, ce sont 28 retenues rassemblant 6 000 hommes. En France, ça se développe progressivement avec des va-et-vient, parce que la période n’est pas sans crise, mais ça se termine avec l’institutionnalisation des compagnies d’ordonnance. C’est l’étape d’après. 15 compagnies gérées par des capitaines et payées en permanence par le trésor royal, ce qui ne va pas sans poser des questions sur l’impôt, mais ne brûlons pas les étapes.

Bref, ces lettres de retenue et cette contractualisation de plus en plus généralisée du service militaire des nobles satisfont un peu tout le monde. La royauté, parce qu’elle peut stabiliser et rendre plus durables les forces à sa disposition en fonction des campagnes, et les nobles, parce que ça leur permet de gérer leur effort. Quand ils ont besoin d’argent, ils s’engagent. Quand ils préfèrent gérer leur terre, ils ne s’engagent pas.

Mais ça, pour notre chevalerie féodale, ça implique quand même un paquet de choses. Déjà, la relation de service qu’on a bien placée au cœur de la définition de la chevalerie, bah c’est un peu mort. Maintenant, c’est contractuel. Super.

On n’est plus chevalier de quelqu’un. On est chevalier tout court, et on s’engage pour une campagne. Ce qui fait du statut de chevalier un statut contrôlé et à contrôler, et on calcule un petit peu plus l’intérêt d’être chevalier ou non. Dans la pratique, c’est désormais l’adoubement qui signale votre entrée dans la chevalerie.

Problème : ça coûte cher, l’adoubement lui-même, oui, mais aussi l’équipement que vous devez avoir en conséquence. Ah oui, parce que je ne vous ai pas dit, mais la couronne, avec ses lettres de retenue, elle se met à contrôler la marchandise, enfin la main-d’œuvre. Mais oui, parce qu’avec un contrat, il ne s’agirait pas de venir sans le matériel approprié. Un homme d’armes, c’est bien armé et bien protégé.

Un chevalier, encore plus. Donc quand vous rejoignez l’armée avec les hommes prévus, vous devez passer devant un officier royal qui contrôle les hommes, les chevaux, le matériel. Autrement dit, être chevalier, ça coûte cher et ça crée des engagements qui sont contrôlés. Alors, autant vous dire que pour certains nobles, autant rester écuyer, hein, ça va, surtout si vous n’avez pas prévu de vous engager trop souvent.

Tranquille, vous restez noble, vous gardez vos titres. Mais attendez, je n’ai pas fini, parce que ces contrats, avec cette logique de mise en place de forces de plus en plus permanentes et même de l’armée permanente que sont les compagnies d’ordonnance, ça crée une nouvelle logique pour les spécialistes de la guerre. Avant, avec la chevalerie féodale, un bon spécialiste devait faire des campagnes courtes et proches, avec pour récompense à court terme le butin et à long terme le fief. Mais avec les contrats, le but c’est d’avoir des hommes capables de donner des efforts longs, lointains, organisés et contrôlés, dont la récompense à court terme, c’est la paie.

Mais à long terme, il s’agit plutôt de faire carrière, de monter dans la hiérarchie bien contrôlée par une royauté avec son administration. C’est plus du tout le même délire. Là, on parle d’unités stables ou en voie de l’être, d’une volonté politique de maintenir en service une armée, d’une population nobiliaire qui désire faire carrière dans les armes. Tout ça fait non seulement qu’au sein de la noblesse certains se spécialisent, mais surtout que la figure qui prend en charge le commandement, l’organisation et qui développe les compétences martiales désirées, ce n’est plus le chevalier, c’est le capitaine.

Cette figure est ambivalente, parce qu’elle recouvre à la fois l’homme à la tête d’une compagnie mercenaire et celle développée par la royauté. Mais comme on n’a pas fait une série de huit épisodes dessus, on va aller au plus simple. Même si on a tendance à les séparer, dans les faits, les deux figures se rencontrent et s’influencent. Le premier est aussi nommé aujourd’hui entrepreneur de guerre, mais on va le mettre de côté.

Globalement, ils ont les mêmes procédés tactiques, les mêmes méthodes et sont tout à fait proches des nobles quand ils n’en sont pas. Je ne développe pas, mais il n’y a absolument aucune raison d’opposer pendant la guerre de Cent Ans les méchants routiers et mercenaires et les chevaliers nobles. Mais l’autre capitaine, le capitaine royal, lui, il change pas mal de choses, parce que de fait les lettres de retenue ne concernent que leurs signataires, c’est-à-dire les personnes qui s’engagent à venir avec des troupes. Ce sont des personnes qui s’imposent comme interlocutrices privilégiées de la royauté pour le contrôle des troupes et leur qualité.

Progressivement, on les sélectionne en fonction de la qualité de leur service militaire, et c’est ainsi qu’apparaît le capitaine de compagnie. Soit qu’ils servent à bien lever les troupes et à relayer la levée royale, soit qu’ils servent à les commander et à maintenir l’ordre militaire. Ainsi, avec les compagnies de plus en plus organisées, pérennisées jusqu’à l’armée permanente, les postes de capitaine – on les appelle les offices, ce qui donne ensuite officiers, mais je ne développe pas leur fonctionnement – deviennent des postes de professionnels de la guerre. Pas spécialistes comme les chevaliers, hein, professionnels.

On fait carrière, on a un contrat et on est lié à une institution qui centralise, organise et contrôle notre position par rapport au tout. Et tout ça, ça change énormément de choses. Progressivement se développe une véritable culture pratique et théorique, avec de la théorie stratégique, technique ou tactique. Plus qu’une culture orale des bonnes pratiques, le XIVe siècle est le siècle des retours d’expérience, de l’histoire des guerres proches pour en tirer des leçons à l’écrit.

Les armes deviennent un métier et non plus seulement une fonction. Et ça, ça demande des compétences qui sont de plus en plus rationalisées. Et cette rationalisation touche également la machine militaire monarchique à laquelle le capitaine est lié contractuellement. Il ne s’agit plus d’appeler aux armes un chevalier qui ne doit un service.

Il s’agit de payer et d’organiser des officiers qui encadreront des troupes payées par le trésor et organisées par une administration. Et ça, ça veut dire règlement, justice militaire, ordonnance, code juridique. Le pillage est ainsi interdit. Le droit de prise pour vivre sur le pays est réglementé.

Bref, on encadre les pratiques des hommes de guerre. C’est loin d’être parfait, mais c’est le début d’une justice militaire. Les punitions sont préalablement définies. Les prises indues peuvent être indemnisées, et cetera, et cetera.

Ainsi, cette figure du capitaine, qui gagne progressivement en importance jusqu’à devenir le rouage de base du commandement local des ordonnances, c’est un sacré changement par rapport à la chevalerie féodale. Le capitaine ne fait pas la guerre par son droit, par ses biens ou sa position sociale. Il le fait en tant que représentant de l’institution royale. Il remplace assez clairement le chevalier en tant que figure sociale organisant les forces militaires dans la société française.

Alors, je vous rassure tout de suite, hein, les nobles, les pauvres, ne sont pas du tout perdants dans l’affaire, puisque c’est eux qui fournissent les capitaines. Le haut commandement reste évidemment monopolisé par les plus grands seigneurs, et c’est la petite et la moyenne noblesse qui s’empare des offices de capitaine. On pourrait même dire que ce poste joue un rôle dans la relation entre la noblesse et la royauté. La noblesse y conserve bien sa dominante dans l’exercice de la guerre, ce qui est essentiel pour sa justification sociale, et ce malgré les désastres de la fin du XIVe siècle.

Au sortir de la guerre de Cent Ans, la noblesse est même renforcée dans sa position, et la royauté y gagne un meilleur contrôle sur une classe sociale plutôt gesticulante et pas agréable à gérer. On parle même de domestication de la noblesse, mais j’y reviendrai. Bref, vous comprenez que la capitainerie et le fonctionnement des offices, c’est tout un sujet, mais aujourd’hui, on parle de la chevalerie, donc on va se concentrer un peu. OK, résumons.

De la fin du XIIIe siècle au milieu du XVe, des transformations profondes ont lieu dans l’organisation des armées. L’ost et les armées féodales sont en crise et ne répondent plus aux problématiques militaires de la royauté, qui organise de plus en plus le service militaire par des contrats. La noblesse se désintéresse des adoubements et du statut de chevalier, car il coûte cher, faisant que la part de chevaliers parmi les gendarmes diminue drastiquement. La guerre offre de plus en plus de perspectives de carrière, que l’office de capitaine rationalise du point de vue de l’organisation de l’armée.

Et un ensemble administratif et juridique encadre progressivement les pratiques de guerre, tandis que les revues et les montres permettent de contrôler la qualité du matériel militaire. Bon ben voilà, une affaire réglée. En plus, ça n’a pas été trop long pour une fois. Oh, ça va, en vrai.

Fais pas genre que c’est plus compliqué que ça. On a bien déroulé là. Non non, tu as dit que la chevalerie était un rapport de service. Or, ce dernier disparaît progressivement sur la période qu’on vient de voir.

Tout va bien. Il y a juste factuellement de moins en moins de chevaliers au fil du temps. Même les nobles qui se sont réapproprié le principe s’en désintéressent. Écoute, je sais que c’est dur, mais on ne peut pas s’arrêter là.

On va y aller en douceur, t’inquiète pas. Ah non, je te jure, je vais m’énerver. Ça va aller, t’inquiète. Non, non et non.

La chevalerie est morte, loin des champs de bataille, abandonnée par la classe sociale qui se l’était accaparée. Point. La chevalerie féodale, oui, avec tout ce qu’on a vu, mais la chevalerie comme principe, elle reste vivante. Très, très vivante.

Ça veut dire quoi ? Que quand on regarde la guerre de Cent Ans et la suite, on remarque que la chevalerie a subi une mue totale la transformant en idéologie sociale qui a des conséquences pratiques. Je ne comprends plus rien. Je t’ai dit, on va y aller par étape.

Déjà, on peut acter que si ce n’est pas la chevalerie féodale qui se bat durant la guerre de Cent Ans, ou en tout cas de moins en moins, on ne peut détourner le regard des survivances culturelles de la chevalerie. Tout d’abord, on peut noter que les grandes chevauchées organisées par les rois d’Angleterre relèvent d’une pratique tout à fait classique des chevaliers des siècles précédents. Ce qui change, c’est leur ampleur et leur dimension stratégique organisée par une royauté qui contrôle ces hommes d’armes. Oui, enfin, en même temps, ce n’est pas comme si les routiers étaient en reste.

Tout à fait. On voit ici un exemple de pratique ancienne mais modifiée par la nouvelle mainmise sur la chevalerie de la noblesse et de la royauté anglaise. Mais on peut aussi filer vers le symbolique. Tout au long de la guerre, des tournois ont lieu à la mise en scène plus ou moins assumée.

Certains vont même plus loin en mettant en jeu l’issue des conflits militaires. Le combat des Trente en 1351, par exemple, voit une trentaine de combattants nobles pro-français organiser une mêlée avec une trentaine de combattants pro-anglais dans le cadre de la guerre de succession de Bretagne. Sans aucune forme d’intérêt militaire, il s’agissait vraiment là d’un combat entre chevaliers relevant d’un certain idéal dégoûté que ces hommes avaient de la forme que prenait le conflit. Les Français ont gagné, ça n’a rien changé, et il s’agit là d’une véritable mise en scène de la guerre chevaleresque fantasmée, qui sera rééditée avec le tournoi de Vannes en 1381.

Mais il n’y a pas que cela. Durant les trêves de la fin du XIVe siècle, un projet de croisade franco-anglaise est formulé pour recréer des liens et régénérer la chevalerie moralement. Il s’avère que les Hongrois appellent à l’aide contre les expansions ottomanes dans les Balkans. Si finalement les Anglais n’y participent pas, les Français y envoient un contingent important qui sera écrasé au côté d’autres renforts croisés à Nicopolis en 1396.

OK, super. Ça a dû les aider, ça, tiens. Peu importe, ce n’est pas le propos. On voit ici surtout une tentative de raviver ce qui est vécu comme des fondamentaux de la chevalerie : les tournois, les croisades.

OK, mais ça nous amène où, nous, cette affaire ? Et bien, on voit que les contemporains pensent à la chevalerie. Ils y pensent même beaucoup, au point que ça relève de l’obsession. Les transformations sociales que je vous ai présentées ne sont pas forcément perçues à l’époque.

Par contre, les défaites et le désintéressement des adoubements, carrément. À tel point que de nombreux penseurs considèrent que les Français font face à une crise morale de la chevalerie. Il s’agirait donc de la régénérer, de lui rendre son souffle originel pour lui redonner sa puissance. C’est tout de même marquant de se dire que c’est alors que la chevalerie féodale n’est plus pertinente pour comprendre l’organisation des armées que se stabilise le code chevaleresque à l’écrit.

Le Livre de la chevalerie, écrit par Geoffroi de Charny en 1350, qui décrit ce que doit être un bon chevalier, c’est quand même frappant. Et ça, c’est sans parler des ordres de chevalerie fondés par les différentes royautés. Apparus dans les années 1330 en Castille notamment, c’est l’ordre de la Jarretière anglais fondé en 1348 et l’ordre de l’Étoile français en 1351 qui diffusent le phénomène. Chaque souverain fonde le sien, et les ordres se multiplient comme autant de petites confréries dotées de leur code et de leur volonté de vivifier l’esprit chevaleresque.

Mais ça, ce ne sont pas des entreprises militaires. Ces ordres n’ont en soi aucune valeur pour les armées. Ça a bien des effets, comme les chevaliers de l’Étoile qui s’interdisent de fuir, et bon, disons qu’il leur arrive des misères, mais ça ne donne pas du tout des guerriers d’élite. En fait, ces ordres, ce sont des entreprises royales qui permettent de distinguer, de récompenser des actions ou des comportements.

En bref, ce sont un peu des médailles. Ainsi, comme le dit Jean Flori, après être passée de corporation de guerriers d’élite à corporation de guerriers nobles, la chevalerie devient au XIVe siècle une confrérie d’élite des nobles. Et ça, ça se retrouve dans les pratiques. Si avant être descendant de chevalier faisait qu’on était automatiquement chevalier, de plus en plus, on observe des adoubements avant ou après des événements importants : un siège, une bataille, un fait d’armes, des entrées dans la chevalerie avec une mise en scène toute honorifique.

Ainsi, cette chevalerie devient un outil pour la royauté qui renverse complètement le principe de la chevalerie. Si avant elle était un argument, un moyen de justifier une indépendance de fait des milites vis-à-vis du pouvoir, quand les conflits entre la chevalerie et la couronne furent nombreux entre les XIIe et XIIIe siècles, elle devient un moyen pour la royauté de contrôler sa noblesse. D’où le coût de plus en plus important et le côté faste des adoubements et des tournois. Les symboles de la chevalerie sont appropriés par la royauté, ce qui se retrouve sur le roi lui-même, qui arbore les symboles de la chevalerie en bon maître de cette dernière.

Alors évidemment, tout ça n’est pas linéaire ou seulement imaginatif et symbolique. L’ordre de l’Étoile, par exemple, était de prime abord une véritable tentative d’offrir un vrai corps de chevaliers à la couronne. De ce point de vue, ça a presque trop bien réussi, vu les conséquences militaires du code de cet ordre. Il y a donc au cours des XIVe et XVe siècles une conjonction très intéressante entre, d’une part, la naissance de nouvelles figures militaires et, d’autre part, la volonté de régénérer la chevalerie.

On met tout ça par écrit. On essaie de retrouver ce qui a fait la force de ces hommes des XIe et XIIe siècles. Sauf qu’eux, contrairement à nous, n’avaient pas un recul historiographique de dingue. Ils ont donc pris en pleine dent et un peu au pied de la lettre les fantasmes de la chevalerie que nous avons décrits dans les épisodes précédents.

Force, honneur, loyauté, prouesse, sans parler des figures mythologiques comme Roland ou les chevaliers de la Table ronde. Chevaliers de la Table ronde d’ailleurs très utiles pour les royautés au XIVe siècle, puisque ça parle de chevaliers au service d’un roi, notamment le roi Arthur. Les fantasmes des prédécesseurs deviennent donc les idéaux affichés par les réformateurs de la chevalerie au service du roi généralement. On en fait des héros des temps jadis, et entrer dans la chevalerie, c’est un peu se placer à leur côté.

Un véritable honneur sur lequel la royauté a de plus en plus la main. La discipline est justifiée par une référence à la disciplina militaris des chevaliers. Les livres qui parlent des anciennes batailles les présentent souvent avec une chevalerie au service de la monarchie. On pensera à l’Arbre des batailles ou au Livre des faits d’armes et de chevalerie, notablement écrit par une femme, Christine de Pizan.

En bref, et c’est pour cela que le thème du déclin de la chevalerie est aussi perturbant historiquement, on assiste entre la fin du XIIIe siècle et le début du XVe à la fois au déclin progressif de la chevalerie féodale et à la stabilisation d’une idéologie chevaleresque au service du roi. Une idéologie qui mélange des fantasmes, des mises en scène, des valeurs, mais qui cherche à la fois à contrôler la noblesse sans en détruire sa capacité militaire. Parce que, bon, pendant la guerre de Cent Ans, c’est surtout la petite et la moyenne noblesse qui s’accroche au service du roi de France. La haute noblesse, elle, elle attend patiemment et évite de mettre trop en danger ses intérêts.

D’une certaine manière, d’ailleurs, la guerre de Cent Ans et ses désastres ont participé à l’accélération de ces transformations au profit de la couronne de France. Bah oui, parce que la noblesse ne se laisse pas faire non plus. Et puis, par exemple, la mise en place de l’impôt continu doit beaucoup à cette période de crise continue. Un régime de l’exceptionnel qui se maintient devient en général progressivement la norme.

Et ici, il a permis la mise en place d’entrées d’argent stables pour la monarchie, qui ont à leur tour permis la mise en place des armées permanentes. Tandis que les multiples défaites qui ont entraîné la mort de pas mal de nobles, en plus de la peste noire, ont affaibli la capacité de cette classe à résister aux réformes royales. Alors attention, hein, ce n’est pas parce qu’on a ici la formulation d’une idéologie avec une certaine tendance fantasmagorique qu’on n’a plus aucune réflexion tactique ou stratégique sensée à côté. Au contraire, on l’a un peu vu, les hommes d’armes se professionnalisent.

De véritables propositions sont faites pour s’adapter et évoluer avec le contexte. Car au-delà des catastrophes qui se voient bien comme Crécy, Poitiers ou Courtrai, la royauté, soutenue par une noblesse qui se professionnalise, s’adapte. Pas le temps de tout décrire, mais au-delà des sièges et des stratégies indirectes, on a aussi l’intégration de nouvelles troupes avec d’autres options tactiques ou bien de nouveaux spécialistes comme l’artilleur ou l’ingénieur. Il ne s’agit pas tellement de réinventer un chevalier militaire.

De fait, les hommes d’armes et les capitaines sont les nouvelles figures de l’armée. Et avec le déclin de l’importance de la cavalerie lourde, ça ne va pas en s’améliorant. Le chevalier devient donc une figure culturelle honorifique dont la dimension sociale fait l’objet d’un bras de fer dans les discours entre la royauté et la noblesse. La symbolique devient centrale.

La dimension somptueuse, les cérémonies, les attributs, le tout appuyé sur de l’écrit et un renouveau de la littérature chevaleresque. Pour le dire plus simplement, le mot chevalerie ne signifie plus du tout la même chose à la fin du XIVe siècle. L’essence cohabite évidemment, c’est progressif, mais ça nous explique deux choses. Déjà, ça nous permet de comprendre la survivance du terme, mais aussi et surtout pourquoi on nous bassine encore et toujours avec le déclin ou la mort de la chevalerie.

C’est justement parce que ce moment où sa mythologie et sa symbolique se stabilisent au profit de la royauté est aussi le moment où les contemporains étaient obsédés par sa disparition. Les XIVe et XVe siècles ont inventé un âge d’or de la chevalerie passée. Chevalerie passée dont nous avons vu les ressorts dans cette série finalement, et en ont fixé l’image. À tel point qu’aujourd’hui, quand on vous parle de chevalier, vous imaginez plutôt un homme d’armes du XIVe siècle, pas du tout armé comme la chevalerie féodale.

On assiste ici à un double effet de mémoire et de réécriture par les contemporains. Déjà qu’aux XIIe et XIIIe siècles, les chevaliers étaient assez imbus et jaloux de leurs compétences, alors imaginez pour leurs descendants qui se sont mis à dire qu’ils voulaient être comme ils disaient qu’ils étaient. Cette obsession de faire renaître l’esprit chevaleresque est donc venue avec tout le package idéalisé : croisades, esprit courtois, loyauté, prouesse, service des faibles. Bref, le chevalier imaginaire qu’on connaît tous bien mieux que le chevalier réel.

Ceci étant, je ne voudrais pas vous laisser là-dessus, parce que finalement cette question de la transformation de l’idéologie chevaleresque a des conséquences culturelles, sociales et politiques dont nous avons encore aujourd’hui des échos. Jusqu’ici, on s’est concentré sur tout ce qui précède la fin de la guerre de Cent Ans. Et on l’a compris, la chevalerie féodale, c’est fini. Ce qui n’empêche pas la noblesse de ressortir renforcée socialement du conflit.

Et la chevalerie, renouvelée en idéologie nobiliaire, est loin d’être morte. Elle pire, elle devient un élément que l’on ressort dès que le besoin s’en fait sentir, notamment pour adoucir les relations entre la noblesse et la royauté. Oui, parce que contrairement à ce qu’on pourrait imaginer naïvement, lutte des classes et domination ne se jouent pas exclusivement entre classe dominée et classe dominante. Au sein de la classe dominante, il y a des tensions, et pas qu’un peu.

Royauté et noblesse ne s’entendent pas toujours, et même au sein de la noblesse, il y a des oppositions. De fait, on l’a vu, l’armée française sort de la guerre de Cent Ans modernisée mais encore complètement tenue par les nobles, notamment à travers les offices de capitaine. Les gendarmes, loin d’avoir disparu, restent une composante essentielle, bien qu’ils ne soient plus la seule. Une infanterie, souvent appuyée par des mercenaires, une archerie et une artillerie y ont trouvé leur place.

Mais la royauté et la noblesse doivent bien continuer à s’entendre, et la chevalerie s’avère être un formidable outil idéologique pour fluidifier leur relation. Les tournois, les cérémonies royales et nobiliaires, tout un ensemble de rites où les nobles et le roi s’affichent côte à côte pour mettre en scène cet équilibre politique. La chevalerie est le terrain que ces deux entités partagent. Cela permet au roi de se montrer en premier chevalier parmi ses pairs, au service de sa couronne, primus inter pares, et à la noblesse de justifier sa position sociale en tant que chevaliers du roi, selon cette confrérie.

Comme le dit Benjamin Deruelle, la chevalerie permet d’euphémiser la relation de domination qui existe en pratique entre la royauté et la noblesse. Et cela se retrouve jusque dans les prologues des chansons de geste du XVIe siècle, où on voit bien tout ce que porte la mobilisation de cet imaginaire chevaleresque. Trois cas. Soit on cherche à transmettre ce qui fonde la tradition nobiliaire, justifiant ainsi sa domination.

Soit on expose une vision historique appelant à raviver cet esprit chevaleresque originel. Soit on veut insister sur la volonté de service public pour le bien de l’État monarchique. On comprend donc que la chevalerie ait pu se perpétuer comme un modèle désirable, voire d’avenir, dans les discours de la noblesse et de la royauté. Elle s’est montrée particulièrement malléable dans les discours, un symbole à mobiliser pour parler en réalité des nouvelles situations politiques et sociales.

Et on tient là le côté retour continuel de la chevalerie et de son déclin potentiel dans les siècles qui suivent. Dès qu’il y a des tensions entre la royauté et la noblesse, on réactive la chevalerie pour retisser le lien entre les deux et finalement le renégocier. Dans les deux sens, hein. Pour la noblesse, on peut donner quelques exemples généraux.

La noblesse d’Europe au service de l’administration et de la justice royale est en train de monter socialement, menaçant la noblesse d’épée. Et chevalerie, chevalerie, hein, sans nous, nobles frères d’armes du roi, pas de France. Alors, calmos, l’infanterie et la poudre à canon remettent-elles en cause la primauté de la cavalerie lourde ? Mais où est l’esprit de la chevalerie ?

Pauvre Bayard, exemple de notre sacrifice permanent pour le roi. Et ça continue comme ça pas mal de temps. Idem du côté des rois. Voyez François Ier, qui se réclame roi chevalier et qui communique sur son adoubement après Marignan par le chevalier Bayard.

Il s’agit de motiver la noblesse à le suivre dans ses entreprises militaires en Italie, de leur dire en quelque sorte : vous êtes aussi concernés par la gloire que moi. Henri IV, c’est encore plus marquant. Toute sa communication politique sur le panache blanc, la place de ses compagnons en opposition aux courtisans, même les dispositifs tactiques. Il s’agit pour lui de refidéliser une noblesse divisée par les guerres de Religion et par la fragilité de sa légitimité à ceindre la couronne.

Donc vous voyez, elle est très utile, cette chevalerie idéologique. Elle est vivante et permet à ses acteurs de mettre en scène leur concorde tout en essayant de faire faire à l’autre ce qu’ils en attendent. Et à chaque mobilisation, ce qu’on attache à la chevalerie, ce qu’elle doit être, ce qu’elle a été, évolue. Non mais je vous jure, ça va même tellement loin que ça a des conséquences tactiques.

Oui, parce que la cavalerie lourde avec sa charge à lance couchée n’a pas dit son dernier mot. Avec l’amélioration des armures et des dispositifs tactiques, elle réapparaît notamment durant les guerres d’Italie. Et sa formation, c’est la formation en haie. La formation en haie, c’est simplement le déploiement sur une seule ligne d’une cavalerie lourde, maximisant ainsi la longueur du front sur lequel elle peut exploiter son choc.

D’autres lignes peuvent suivre pour produire plusieurs chocs successifs et couvrir le retrait de la ligne ayant chargé. Mais c’est surtout une formation égalitaire chevaleresque au sens fraternel du terme, permettant à chaque noble de se montrer au côté de sa classe et permettant au roi qui prend sa tête de se montrer en tant que primus inter pares. De ce point de vue, François Ier, c’est le champion, même si après, il la ramène un peu moins. Si ça, ce n’est pas une façon de fermer la boucle, je ne sais plus ce que c’est.

Ah donc ça y est, on peut conclure ? Oui, si tu veux. Non mais parce que là, si la chevalerie c’est un truc qu’on peut remobiliser dans les discours et hop, elle n’est pas morte, on n’est pas sortis de la camelote. Non mais t’inquiète, on a déjà à peu près tout traversé.

Et à l’image du premier épisode, on peut revenir sur les trois aspects de la chevalerie entre la fonction, le statut social et l’idéologie. Je t’écoute. Avec l’appropriation de la chevalerie par la noblesse, puis son retournement par la royauté, la chevalerie a clairement changé de nature. Les chevaliers des XIIe et XIIIe siècles, définis à travers leur relation de service vassalique, disparaissent progressivement.

C’est la noblesse qui a pris le relais avec les hommes d’armes, les capitaines, les compagnies d’ordonnance, et ce jusqu’à la cavalerie lourde du XVIe siècle. La dimension fonctionnelle a donc entièrement disparu, même si la cavalerie lourde devra attendre au moins jusqu’à la guerre de Trente Ans pour définitivement abandonner sa charge à la lance couchée. Du point de vue du statut social, la chevalerie est devenue un titre honorifique qui passe notamment par les ordres de chevalerie, dont la pratique n’a pas disparu aujourd’hui. De fait, c’est en mobilisant ces aspects confraternels et d’égalité dans la distinction que la chevalerie a permis de définir des récompenses honorifiques martiales, une forme d’ancêtre de la médaille, dont on retrouve la trace avec le grade de chevalier pour la Légion d’honneur, par exemple.

Cette dimension de reconnaissance entre pairs sert également de base au gentilhomme ou gentleman. Chevalier n’est ainsi plus qu’un titre associé à des vertus. Chevalier a ainsi pu être un titre honorifique pour la noblesse d’Ancien Régime ou même la noblesse du Premier Empire. Et enfin, du point de vue idéologique, bah c’est tout ce qu’on vient de voir.

Nourrie par une littérature pléthorique à partir du XIIe siècle, la chevalerie est devenue un objet de fantasme mais aussi un champ de bataille rhétorique. Dans les discours, les idées, les symboles, royauté et noblesse ont mobilisé la chevalerie pour leurs intérêts parfois divergents. Cette évolution a rendu la chevalerie très perméable à toutes les réappropriations, parce qu’au fond, en tant que base imaginaire de ceux qui font les qualités morales ou martiales, elle peut un peu tout dire. Puisque la chevalerie est morte, qu’en coûte-t-il de crier « Vive la chevalerie » pour y mettre ce qu’on désire de notre ordre social ?

Bien sûr, la noblesse fut au premier rang de ce réemploi multiforme, et pas seulement de manière rétrograde. Et il faut attendre la guerre de Trente Ans, voire la Fronde, pour qu’elle perde de son éclat, pour être réinvestie au XIXe siècle dans un élargissement de l’esprit chevaleresque à la nation tout entière. Ceci étant, elle fut aussi objet de nombreuses critiques et de moqueries. Les aventures chevaleresques, le chevalier errant, ces divers côtés délirants sur la morale, la vertu, etc.

, bah c’est quand même un terreau super fertile à ridiculiser. On témoigne la longue histoire des parodies, en partant de Don Quichotte de Cervantès jusqu’au Sacré Graal des Monty Python. De mon côté, j’espère quand même avec cette série vous avoir convaincu de l’intérêt d’éclairer des phénomènes militaires à travers différents angles et approches. Les contours de la chevalerie sont flous.

La dater et la définir dépend finalement de quelle chevalerie on cherche à désigner. La chevalerie ne fait pas qu’une force militaire, ni seulement un groupe social, ni seulement noble, ni seulement idéologique. Elle a eu des effets nombreux et multiformes, faisant que selon notre angle, elle ne projette pas la même ombre sur l’histoire et ses événements. Sa place dans la société féodale, ses guerres, les histoires qu’elle a racontées sur elle-même puis qu’on a racontées sur elle, tout participe à la rendre floue ou, au contraire, à y prendre ce qu’on désire y projeter pour se désintéresser du reste.

Alors qu’en la regardant plus globalement, elle s’avère être une porte d’entrée formidable pour comprendre la société ouest-européenne médiévale. Et en réalité, c’est un peu le cas pour plein de choses. On aurait pu faire ça en s’intéressant aux communes, aux CFF, à la science ou à l’Église. Mais nous ici, on s’intéresse à la guerre et à ses effets, même en son absence, sur la société.

Je termine donc cette série avec plein de trous, parce que nous n’avons évidemment pas pu tout voir, mais avec l’espoir de vous avoir montré les interactions entre ces champs. En regardant la chevalerie, nous avons pu parler culture, littérature, religion, organisation sociale, imaginaire et j’en passe. J’en viendrai presque à regretter de ne pas avoir fait plus d’histoire des techniques, de la production, de l’économie ou des savoirs scientifiques. Mais que voulez-vous ?

Faut bien se limiter. C’est la fin de cet épisode et de cette série. J’espère que le tout vous a plu.

En attendant, moi je vous remercie de m’avoir écouté et je vous souhaite une bonne journée.