Ce matin-là, j’ajustais ma cravate noire dans le rétroviseur quand mon voisin, ancien gendarme, a surgi en pantoufles, le visage décomposé. « Ne démarre pas, Laurent, pour l’amour de Dieu, ne…

Ce matin-là, j'ajustais ma cravate noire dans le rétroviseur quand mon voisin, ancien gendarme, a surgi en pantoufles, le visage décomposé. « Ne démarre pas, Laurent, pour l'amour de Dieu, ne...

J’ajustais ma cravate noire dans le rétroviseur de ma Peugeot 508 quand mon voisin Roland a surgi en pantoufles, le visage décomposé. Il a posé sa main sur le capot, à bout de souffle :

« Laurent, ne démarre pas. Hier soir, à trois heures du matin, j’ai vu ta belle-fille devant ta voiture. Elle a ouvert le capot, elle est restée vingt minutes dessous avec une lampe frontale et une sacoche d’outils.

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Quand elle m’a vu à la fenêtre, elle a claqué le capot et elle a couru. »

Roland, ancien gendarme, l’homme le plus calme que je connaisse, avait son regard de flic. Mes mains se sont mises à trembler. Camille, la femme de mon fils, celle qui allait apprendre dans deux heures qu’elle héritait de la fortune que Vincent avait bâtie en quinze ans dans la cybersécurité.

Près de quatre millions et demi d’euros, sans compter les parts de la société, le bien au Cap Ferret, l’appartement parisien. « Roland, qu’est-ce que je fais ? – Tu appelles ton garagiste. Maintenant.

Tu ne touches pas à cette voiture et tu prends un taxi. »

J’ai appelé Pascal Gendron, qui s’occupe de ma voiture depuis des années. « Ne touche à rien, j’arrive dans vingt minutes », a-t-il dit. Pendant que j’attendais, Roland m’a demandé : « Vincent est mort de quoi, déjà ?

»

Insuffisance hépatique d’origine indéterminée. En trois semaines, un homme de 44 ans, sportif, qui n’avait jamais fumé. Indéterminée. Pascal est arrivé.

Il a hissé la voiture sur son cric et s’est glissé dessous. J’ai entendu son sifflement avant qu’il ne dise un mot. « Laurent, viens voir. Cette entaille sur la durite de frein, c’est net.

Trop net. Quelqu’un a utilisé une lame fine, juste assez pour que le liquide s’échappe lentement. Sur la rocade, à 110, tu aurais perdu les freins en cinq minutes. Et regarde les biellettes de direction : elles sont desserrées délibérément.

Quelqu’un qui sait ce qu’il fait, Laurent. Pas un amateur. »

« Camille n’est pas mécanicienne, Pascal. Elle dirige une galerie d’art.

– Alors elle a payé quelqu’un, ou elle a appris sur Internet. Mais celui qui a fait ça voulait te tuer. Il n’y a pas d’autre lecture. »

Pascal a photographié chaque détail, chaque écrou desserré.

Il m’a promis un rapport officiel. J’ai appelé un taxi. Dans le taxi, j’ai ouvert le dossier médical de Vincent que je n’avais pas eu le courage de regarder. Première consultation le 18 août.

Fatigue, douleurs abdominales, nausées. Hospitalisation le 5 septembre. Coma hépatique le 3 septembre. Décès.

Insuffisance hépatique aiguë, étiologie indéterminée. Vincent ne buvait quasiment pas. Six mois avant, son foie était parfait. Et en quinze jours, il était mort.

J’ai pensé à l’arsenic, à cette histoire d’empoisonnement lent que j’avais traitée quand j’étais expert-comptable. Les symptômes ressemblent à une hépatite fulminante. Il faut une autopsie spécifique, avec analyse toxicologique des cheveux et des ongles, pour le détecter. Une autopsie qui n’avait pas été demandée parce que Camille avait insisté pour la crémation.

Je me suis pris la tête dans les mains. Le chauffeur m’a regardé dans le rétroviseur : « Monsieur, ça va ? »

« Oui. Continuez, s’il vous plaît.

»

Je pensais à Madeleine, ma femme, qui m’avait dit avant de mourir : « Cette fille, elle ne regarde pas Vincent, elle regarde ce qu’il a. » J’avais haussé les épaules. Je n’avais pas écouté. Le taxi s’est arrêté rue Sainte-Catherine.

L’étude de maître Laverne occupait le deuxième étage d’un immeuble en pierre blonde. J’ai pris l’ascenseur en bois ancien, le cœur battant. À travers la porte entrouverte du salon d’attente, j’ai entendu une voix de femme : « Mais enfin, mon beau-père aurait dû être là depuis vingt minutes. C’est inadmissible.

»

Je suis entré. Camille était assise dans un fauteuil, tailleur Chanel noir, sac Hermès à ses pieds. Quand elle a levé les yeux, son visage est devenu de la cire. Le téléphone a glissé de sa main et est tombé sur le tapis.

« Bonjour, Camille. – Laurent, mais vous êtes en retard ? – Oui, il y a eu un problème avec ma voiture. Quelqu’un avait, comment dire, bricolé les freins cette nuit.

Mais heureusement, mon voisin a tout vu. »

Elle a porté la main à sa gorge. Sa bouche s’ouvrait et se fermait sans qu’aucun son n’en sorte. « Je ne sais pas de quoi vous parlez.

– Vraiment ? Mon voisin Roland, l’ancien gendarme, il vous a vue vingt minutes sous mon capot, la lampe frontale, la sacoche d’outils. Il a même noté l’heure dans son carnet. »

« C’est ridicule.

C’est un délire de vieil homme. Vous avez perdu la tête depuis la mort de Vincent. »

Elle s’est levée, mais ses mains tremblaient. La porte du bureau s’est ouverte.

Maître Laverne, costume gris perle, lunettes sur le bout du nez, nous a invités à entrer. « Avant de procéder à la lecture, je dois vérifier vos identités. »

Il a ouvert un dossier épais. « Le testament de M.

Vincent Beaufort, rédigé en ma présence le 12 juillet de cette année, soit deux mois et un jour avant son décès. Acte authentique, enregistré, irrévocable. Trois témoins. »

Camille a souri légèrement.

Elle se reprenait. « Je cite M. Beaufort textuellement. Je soussigné Vincent Beaufort, sain d’esprit et de corps, déclare léguer la quotité disponible de mes biens à mon père, M.

Laurent Beaufort. Je précise que mon épouse, Mme Camille Beaufort, conservera la part lui revenant de droit au titre de la réserve héréditaire du conjoint survivant, soit le quart en pleine propriété. »

Camille a souri largement. Elle ne savait pas encore que la quotité disponible pour un homme sans enfant, c’est les trois quarts de la fortune.

Trois quarts qui me revenaient, environ trois millions d’euros, plus la maison du Cap Ferret, plus les parts de la société. Elle, le quart, un peu plus d’un million. Pas de quoi acheter le penthouse face au lac d’Hossegor dont elle parlait à ses amis. Maître Laverne a continué : « Mon client a souhaité ajouter une clause manuscrite que je vous lis.

Père, si tu lis ces lignes, c’est que je ne suis plus là. Je veux que tu saches que depuis plusieurs mois, je soupçonne mon épouse de me nuire. Je n’ai pas de preuve, mais j’ai des intuitions. Et les intuitions d’un homme qui sent sa vie partir ne mentent pas.

Méfie-toi d’elle, papa. Et surtout, vis, vis pour deux. »

Le silence qui a suivi était coupé au couteau. J’ai senti une larme couler sur ma joue.

Camille, elle, était redevenue de cire. « C’est un faux. C’est un faux, ce n’est pas l’écriture de Vincent. – Madame, a dit maître Laverne avec une politesse glaciale, l’écriture a été authentifiée par expertise graphologique au moment du dépôt, et trois témoins, dont son médecin traitant, ont assisté à la rédaction.

Cet acte est inattaquable. »

Elle s’est levée d’un bond. Le sac Hermès est tombé. Elle a hurlé : « C’est impossible.

Vincent m’aimait. Vincent ne m’aurait jamais fait ça. Vous mentez tous. Vous êtes de mèche.

Vous et ce vieux fou. »

Maître Laverne n’a pas bronché. Il a appuyé sur un bouton sous son bureau. Un employé est apparu.

« Madame Beaufort va se sentir mieux dans la salle d’attente. Veuillez l’accompagner. »

« Je ne sortirai pas. Je ne sortirai pas tant que vous n’aurez pas déchiré cette lettre.

»

Elle s’est jetée vers le bureau. Maître Laverne a refermé le dossier avec un calme parfait. « Madame, ce sont des copies. Les originaux sont en chambre forte.

Inutile de vous fatiguer. »

Elle s’est retournée vers moi. Pour la première fois en onze ans, j’ai vu son vrai visage. Un visage de haine pure, de calcul froid mis à nu.

« Toi, a-t-elle craché, toi vieux misérable, tu crois avoir gagné. Tu vas voir ce que je te ferai. – Madame, ai-je répondu doucement, en français, on dit