Fiona, la femme de John Baker, tenait un dossier entre ses mains tremblantes. Son regard oscilla entre le document et la femme âgée alitée devant elle. Sa voix se fit menaçante, un masque tombant pour révéler une cruauté longtemps contenue. « Tu vas aider, ou pas ?

Thumbnail

» siffla-t-elle, les mâchoires serrées. La vieille dame, madame Baker senior, ne répondit pas. Elle avait déjà compris, depuis longtemps, la nature de sa belle-fille. Ce silence ne fit qu’attiser la colère de Fiona.

« Je te pose une dernière question, espèce de vieille peau. Tu vas signer les papiers ou je dois m’en occuper moi-même ? »

Elle attrapa le poignet fragile de la vieille femme et le serra. Madame Baker senior émit un gémissement.

« Tu ne t’en sortiras pas comme ça, Fiona. Ami saura. »

« Ami ? Cette garce adoptée ?

Elle ne vaut rien. Elle n’a plus rien à voir avec cette famille. C’est moi qui décide désormais. »

Fiona resserra son emprise, et la respiration de la vieille dame devint sifflante, laborieuse.

Un râle s’étouffa dans sa gorge. Les doigts de Fiona s’enfoncèrent, impitoyables. Elle ne relâcha pas la pression. L’instant d’après, elle se recula, contemplant le corps inerte.

« Il fallait que ça se termine ainsi, marmonna-t-elle. Tu as été trop obstinée. »

Quelques heures plus tard, Amy reçut l’appel qui fit vaciller son monde. La voix au bout du fil était paniquée.

« Mademoiselle, madame Baker senior… elle a fait une attaque. Elle est à l’hôpital. Vous devez venir. »

Amy se rua hors de la villa des Lac.

Hugo, son frère aîné, la rattrapa dans l’entrée. « Amy, calme-toi. J’arrive avec toi. »

À l’hôpital, l’odeur aseptisée lui colla à la gorge.

Le médecin, Jason, le deuxième frère Lac, secoua la tête en la voyant. Ses yeux étaient rouges. « On a fait tout ce qu’on pouvait, Amy. Son cœur a lâché.

»

Le cri d’Amy déchira le couloir. Elle tomba à genoux devant le lit vide. « Mamie… réveille-toi. On n’a pas encore fait notre voyage.

Tu m’avais promis. Tu m’avais promis de vivre longtemps. »

Jason s’agenouilla à côté d’elle et posa une main sur son épaule. « Ce n’est pas ta faute.

J’ai vérifié. Fiona et John ont forcé la porte de sa chambre hier soir. Elle a été agressée, Amy. »

Amy leva un visage trempé de larmes, ses yeux s’embrasant de colère.

« Ils vont payer. Ils vont le payer. »

Le jour des fiançailles de Gavin et Belle était censé être une célébration. La salle était décorée de fleurs blanches, les invités souriaient, les verres de champagne s’entrechoquaient.

Gavin arborait un masque de contentement poli. Belle, resplendissante dans sa robe de créateur, irradiait une confiance nerveuse. Alors que l’officiant les conviait à échanger les alliances, l’écran géant au fond de la salle s’alluma d’un coup. Des images granuleuses, mais terriblement nettes, apparurent.

On y voyait Belle, plus jeune, dans une chambre d’hôtel, en compagnie d’un homme qui n’était pas Gavin. Les gestes étaient explicites. La salle entière se figea. Un silence de mort s’abattit, puis des murmures confus éclatèrent.

« Éteins ça ! » hurla John Baker, bousculant les serveurs pour atteindre l’ordinateur. Gavin, le visage décomposé, se tourna vers Belle. « Tu peux expliquer ça ?

»

Belle blêmit. « C’est un montage ! C’est Amy ! Elle veut détruire ma réputation !

»

Mais la vidéo continuait de tourner. Un zoom sur la poitrine de la jeune femme de l’écran révéla un grain de beauté. Gavin, qui connaissait Belle par cœur, recula. « Mary a ce grain de beauté.

Exactement au même endroit. Tu m’as menti depuis le début. »

Belle s’effondra, ses justifications noyées dans la clameur de la foule. « Ce n’est pas moi !

Je te jure sur ma famille ! »

« Tu as juré sur ta famille pour un mensonge ? » s’écria une voix claire depuis l’entrée. Tous les regards convergèrent.

Amy avançait, vêtue de noir, un bracelet en or à la main. Elle le leva. « Vous reconnaissez ça ? C’est le bracelet de ma grand-mère.

Fiona l’a arraché de son poignet la nuit où elle l’a tuée. »

Fiona se leva, voulant protester, mais le brasier dans les yeux d’Amy la fit taire. Des hommes en uniforme franchirent alors les portes, menés par Hugo Lac et plusieurs associés influents. « Fiona et John Baker, vous êtes en état d’arrestation pour homicide involontaire et coups et blessures sur une personne vulnérable.

Quant à toi, Belle, une plainte pour plagiat est déjà déposée. Ton tour viendra. »

La salle explosa. Fiona hurla, John tenta de s’enfuir, mais les policiers les maîtrisèrent.

Belle, restée seule sur l’estrade, vit son monde s’écrouler en quelques secondes. Une fois la salle débarrassée des agitateurs, Hugo s’approcha d’Amy. « C’est elle ? C’est elle qui l’a tuée ?

»

« Elle l’a étranglée, Hugo. Elle l’a étranglée pour l’héritage. »

Amy regarda les policiers emmener Fiona et John. Son téléphone sonna.

C’était Yvan, le majordome de la famille Lac. « Mademoiselle, la villa des Baker a été saisie par les créanciers. Le personnel réclame ses salaires. »

Amy inspira profondément.

« J’arrive. »

Au siège du groupe Baker, la scène était chaotique. Des employés, paniqués, s’accrochaient à leurs affaires. Belle, en pleurs, tentait de repousser un huissier.

« Mes parents ne sont pas morts ! Cette entreprise m’appartient par héritage ! »

Amy entra, un dossier sous le bras. Elle le tendit à l’huissier devant tous les employés.

« Voici le testament de madame Baker senior. Elle m’a tout légué, avec un accord de transfert d’actions signé de son vivant. Je suis l’actionnaire majoritaire. »

Belle la dévisagea, incrédule.

« Tu as manigancé tout ça ? Tu as orchestré la faillite de mes parents ? »

« Vous avez orchestré la mort de ma grand-mère, Belle. Ceci n’est qu’une conséquence de vos actes.

»

Amy se tourna vers les employés. « Désormais, c’est moi qui dirige cette entreprise. Ceux qui veulent rester seront payés, et mieux traités qu’avant. M.

York, j’ai besoin de vous. »

M. York, l’ancien bras droit de John, hésita un instant puis hocha la tête. « À votre service, mademoiselle Lac.

»

Belle fut escortée dehors sous les huées des employés qu’elle avait autrefois dirigés d’une main de fer. Le lendemain, Amy conduisit seule jusqu’à l’ancienne maison de campagne des Baker, là où sa grand-mère aimait se retirer. Elle ouvrit la grille rouillée et entra dans le jardin envahi d’herbes folles. Sur la tombe fraîche de madame Baker senior, elle déposa une rose blanche.

« Mamie, je ne suis plus seule. J’ai retrouvé ma vraie famille. Ils sont bons avec moi. » Sa voix se brisa.

« Papa m’a offert un piano. Maman a décoré ma chambre en rose. Hugo, Jason et mes autres frères passent leur temps à se disputer pour savoir qui passera la journée avec moi. »

Elle s’accroupit, essuya une feuille morte sur la pierre tombale.

« Et j’ai rencontré quelqu’un. Yvan. Il s’appelle Yvan Smith. Il dit qu’il est mon fiancé.

Une promesse de mariage entre nos familles. Je ne le connaissais pas, mais il est gentil. Il me regarde comme si j’étais précieuse. »

Une larme coula sur sa joue.

« Je n’ai pas eu le temps de te le présenter. Tu m’avais promis de vivre pour assister à mon mariage. »

Une main se posa doucement sur son épaule. Amy leva les yeux.

Yvan, vêtu d’un costume sombre, se tenait dans l’allée. Il portait des fleurs d’été, celles que madame Baker appréciait. « Grand-mère aime ce genre de fleurs, dit-il simplement. Je me suis dit qu’elles lui plairaient.

»

Amy se releva, le regard mouillé. « Tu es venu pour moi ? »

« Je suis venu pour nous. J’ai demandé à tes frères l’adresse de ce lieu.

Je pensais que tu aurais besoin de compagnie aujourd’hui. »

Il déposa les fleurs à côté de la rose et s’inclina devant la tombe. « Bonjour madame Baker. Je m’appelle Yvan Smith.

Je suis le fiancé d’Amy. Je ne l’ai pas connue longtemps, mais je peux vous promettre une chose : je prendrai soin d’elle. Je la protégerai. Et je lui offrirai l’amour qu’elle mérite.

»

Il se tourna vers Amy, qui pleurait sans bruit. « Mon grand-père t’adore déjà, tu sais. Il dit que tu es la petite-fille qu’il n’a jamais eue. Ma famille te considère comme acquise.

»

Amy essuya ses larmes d’un revers de main. « J’avais peur de t’épouser. Parce que je ne te connaissais pas. Parce que je pensais que ce ne serait qu’un arrangement.

»

« Et maintenant ? »

« Maintenant, je crois que la vie, parfois, sait où elle va. »

Yvan lui tendit la main. « Alors, allons-y.

Rentrons à la maison. »

Amy prit sa main et le suivit sans se retourner. Derrière elle, le vent caressa les fleurs posées sur la tombe. Dans la voiture, le silence fut confortable.

Yvan conduisait avec précaution, jetant de temps à autre un regard vers elle. « Tu sais, mes parents étaient inquiets. Mon grand-père a insisté pour qu’on organise une vraie cérémonie. Il veut que tout soit parfait pour toi.

»

« Je n’ai jamais eu de vraie cérémonie. Quand les Baker me voyaient comme une intruse, tout était expédié. »

« Alors, on fera les choses correctement. Nous avons le temps.

»

Amy sourit. Elle sortit son téléphone et ouvrit une application de messagerie. Un flot de notifications apparut. Ses frères, chacun à leur tour, lui avaient envoyé des messages d’encouragement, des photos, des blagues.

Hugo avait envoyé une photo de son piano offert la veille, avec la légende : « Il attend sa pianiste préférée. »

Au bout d’un moment, elle répondit à l’un d’eux : « Merci d’être là. »

Le soir tombait lorsque la voiture s’arrêta devant la villa des Lac. Les lumières, au loin, brillaient comme des phares rassurants.

Yvan coupa le moteur et se tourna vers elle. « Amy, je sais que ce n’est pas le moment de parler d’avenir. Mais je veux que tu saches, pour de bon. Tu n’es plus seule.

Je ne te quitterai pas. »

Elle le regarda, et pour la première fois depuis longtemps, elle laissa la promesse la réchauffer. « Je te crois. »

Ils entrèrent dans la maison.

La famille Lac les accueillit avec des exclamations de joie. Les frères se bousculaient pour savoir qui avait été le plus rapide à rassurer Amy. Sa mère, les yeux encore rouges, l’enlaça. Son père, Hugo, serra la main de Yvan avec une solennité paternelle.

Au cœur de cette chaleur retrouvée, Amy comprit que la douleur de la perte ne s’effacerait jamais tout à fait. Mais elle comprit aussi que l’amour, celui que sa grand-mère lui avait légué, ne s’effaçait jamais non plus. Elle n’aurait besoin de se souvenir de personne pour être forte.

Elle avait désormais tout un empire, et un allié, à ses côtés.