Le livreur a refusé de me laisser signer. Il a reculé d’un pas, gêné, et m’a dit que ce courrier n’était plus à mon nom, mais à celui de mon représentant légal. J’ai tendu la main vers le stylo, comme je l’avais fait mille fois dans ma vie, et cet homme m’a regardé avec un embarras qui en disait long. En une seconde, j’ai compris que quelqu’un, dans mon dos, sans que je n’aie jamais rien demandé, sans que je n’aie jamais vu de juge, s’était fait désigner pour me représenter.

Pour recevoir à ma place tout ce qui me concernait. Pour parler et signer en mon nom, comme si je n’étais plus capable de le faire moi-même. Il faut que je te dise qui je suis pour que tu comprennes pourquoi ces quelques mots d’un facteur embarrassé ont été pour moi un coup de tonnerre. J’ai été écrivain public pendant quarante ans.
Toute ma vie, j’ai écrit pour ceux qui ne savaient pas écrire, rempli les formulaires de ceux que l’administration effrayait, rédigé les lettres de ceux qui n’avaient pas les mots. J’ai connu le pouvoir terrible des papiers sur la vie des gens. J’ai vu ce qu’un formulaire mal rempli, une lettre non envoyée, une signature manquante pouvaient faire à une existence. J’ai passé ma vie à aider les humbles à ne pas être écrasés par la machine des papiers, à faire valoir leurs droits, à ne pas se laisser rayer d’un trait de plume.
Et voilà que celui qui avait défendu les autres contre cette machine était broyé par elle. Celui qui avait empêché qu’on raye les gens était rayé lui-même. On ne m’a pas volé d’abord mon argent, du moins pas ouvertement. On ne m’a pas frappé.
On ne m’a pas enfermé. C’est ce qui rend ce genre de crime si difficile à faire reconnaître et si tentant pour ceux qui le commettent. Un vol, on le voit. Un coup, il laisse une marque.
Une séquestration, on la constate. Mais cette dépossession-là ne se voyait pas. Elle n’avait ni bleu, ni fracture, ni serrure forcée. Elle se cachait derrière des papiers en règle, des tampons officiels, des formules apprises.
Un homme pouvait passer devant ma porte et me croire entouré, protégé, choyé par un neveu dévoué. Personne ne devinait qu’on m’avait retiré en silence ce qu’un homme a de plus intime après sa vie même : la qualité d’être quelqu’un, de recevoir ce qui porte son nom, de signer de sa main. Je vivais seul depuis la mort de Suzanne, ma femme, il y a de cela quelques années. Nous n’avions pas eu d’enfant, ce fut le chagrin de notre vie, mais nous nous étions aimés assez pour que cette peine ne nous sépare point.
Suzanne avait ce don que je n’ai jamais eu. Elle lisait les visages. Là où je ne voyais qu’un sourire aimable, elle percevait le calcul. Là où je m’attendrissais, elle gardait une réserve prudente.
Elle disait que les mots trompent, mais que les yeux et les mains non. Qu’il faut écouter ce qu’un homme fait autant que ce qu’il dit. Si elle avait encore été là, jamais Serge n’aurait pu me faire ce qu’il m’a fait. Elle aurait senti, dès les premières visites trop empressées, ce qu’il y avait de faux dans sa sollicitude soudaine.
Sa mort ne m’avait pas seulement ôté ma compagne. Elle m’avait ôté ma sentinelle. À sa mort, je me suis retrouvé seul, sans descendance, dans notre maison d’Ormeval, ce bourg où j’avais tenu mon petit cabinet d’écrivain public. On me connaissait, on me respectait.
J’étais monsieur Deschamps, l’écrivain public, celui qui aide à écrire et à ne pas se laisser faire par les papiers. Cette absence d’enfant, qui avait été notre chagrin, allait devenir ma vulnérabilité. Un homme qui a des enfants a autour de lui des gardiens naturels, des yeux qui veillent. Mais un vieux sans enfant est comme une maison sans gardien.
Ceux qui guettent de plus loin, les neveux, les cousins, les collatéraux, savent qu’il n’y a personne de tout proche pour veiller et que la place est à prendre. Ce quelqu’un, c’était Serge, le fils de mon frère, mon neveu. Faute d’enfant, j’avais reporté sur lui une part de l’affection que j’aurais donnée à un fils. Je l’avais vu grandir, aidé parfois, aimé toujours.
Et c’est lui qui, un jour, sans que je le sache, s’est fait désigner mon représentant légal. Il s’est emparé sur le papier de ma qualité de personne et a commencé à recevoir mon courrier, à gérer mes biens, à disposer de ma vie comme si je n’étais plus rien. Le jour où le facteur a refusé de me laisser signer, je suis resté sur le pas de ma porte, foudroyé. Un représentant légal.
Cela voulait dire qu’aux yeux de la loi, je n’étais plus capable de recevoir mon propre courrier, de signer mon propre nom. Quelqu’un avait été mis à ma place comme si j’étais un enfant ou un fou. Et je n’en savais rien. On avait fait cela dans mon dos, sans me le dire, sans que je visse jamais ni juge ni tribunal.
L’homme des papiers était dépossédé de ses propres papiers. Il y avait là une ironie si cruelle qu’elle me tenait éveillé la nuit, non de peur, mais d’une colère froide qui peu à peu se changea en résolution. Les jours qui ont suivi, j’ai cherché à comprendre et j’ai découvert peu à peu l’étendue de ce qu’on m’avait fait. En repensant aux mois passés, bien des choses que je n’avais pas comprises sur le moment prenaient soudain un sens terrible.
Le relevé qui n’arrivait plus, la lettre de la banque égarée, l’avis que je n’avais jamais reçu, le rendez-vous dont on ne m’avait pas prévenu. Je m’étais accusé moi-même. J’avais mis cela sur ma distraction, sur mes années, sur la lenteur des services. Chaque anomalie que j’avais excusée était en réalité une pierre de l’édifice qu’on bâtissait contre moi.
Dans le silence de la maison vide, je me suis levé une nuit, incapable de dormir. J’ai allumé la lampe et j’ai repris la plume qui avait été l’outil de toute ma vie. J’ai écrit en haut de la feuille la première anomalie dont je me souvenais avec sa date, puis la deuxième, puis la suivante. À mesure que la colonne s’allongeait, l’angoisse informe se changeait en constat précis.
Au matin, j’avais devant moi non plus un cauchemar, mais un dossier, la chronique ordonnée de ma dépossession. Et je sus, en relisant ces lignes de ma propre écriture ferme, que la main qui avait tracé cela n’était pas celle d’un homme égaré, mais celle d’un homme qui avait retrouvé ses armes. C’était bien Serge. Je l’ai su assez vite.
Mon neveu, le fils de mon frère, celui que j’avais aimé comme un fils. Il avait présenté de moi une image fausse, celle d’un vieillard qui perdait la tête, qui ne pouvait plus gérer ses affaires, qu’il fallait protéger. Il avait fait valoir mon grand âge, mon veuvage, ma solitude, mon absence d’enfant. Il s’était présenté comme le neveu dévoué, seul parent proche, tout désigné pour veiller sur son vieil oncle.
Et sur la foi de cette image fausse, sans qu’on m’eût vraiment vu, vraiment entendu, vraiment examiné, on avait établi cette mesure qui me dépouillait. Le vieil homme lucide que j’étais avait été changé sur le papier en incapable. Ce qu’un tel titre permettait à Serge était effrayant. Être le représentant légal d’une personne, ce n’est pas un petit rôle, une simple commodité pour recevoir son courrier.
C’est tenir entre ses mains presque toute sa vie matérielle et civile. Celui qui détient ce titre peut agir au nom de l’autre, signer pour lui, décider pour lui, disposer dans une large mesure de ses biens et de ses affaires. Un voleur ordinaire prend ce qu’il peut emporter puis s’en va. Serge, lui, n’avait pas besoin de prendre.
Il lui suffisait d’être, aux yeux de la loi, celui par qui tout passait. Il agissait au grand jour, muni d’un titre que les guichets respectaient, que les banques honoraient. Il n’avait pas à forcer ma porte. On lui ouvrait toutes les portes en son nom.
Il n’avait pas à contrefaire ma signature. La loi lui en avait donné une qui valait pour la mienne. J’eus l’occasion une fois de le voir opérer devant un employé de banque sans qu’il me sût présent dans l’ombre du hall. Je m’étais rendu à l’agence pour une raison anodine et je le vis entrer sans me remarquer, se diriger vers un guichet, poser son papier avec l’aisance du client habituel.
Tout se passait avec une fluidité terrible. Pas une hésitation, pas un soupçon. L’employé acquiesçait, pianotait, tendait un document à signer. En quelques minutes, cet homme disposait de ce qui m’appartenait, décidait de mon argent sans que rien dans la scène eût l’air d’une spoliation.
Je suis reparti sans un mot, tremblant de rage rentrée, mais plus déterminé que jamais. Cette scène muette m’avait montré qu’il fallait frapper à la racine, faire tomber le titre lui-même et non me débattre en vain contre chacun de ses effets. Et il y avait pire encore. Le piège le plus diabolique de toute cette affaire.
On t’a déclaré incapable, l’esprit dérangé. Tu protestes que tu as toute ta tête et l’on te répond que c’est justement ce que dit un homme dérangé. Que le fou se croit toujours sain. Que ta protestation confirme ton état.
Ainsi ta raison même devient la preuve de ta folie. Si je m’emportais, c’était de l’agitation. Si je restais calme, c’était de la dissimulation. Si je protestais, c’était de la confusion.
Il n’y avait plus rien que je puisse faire ou dire qui ne confirmât le jugement porté sur moi. Ma parole était morte. On ne l’écoutait plus pour ce qu’elle disait, mais comme un symptôme de plus. J’ai compris dans un moment de lucidité froide que le bruit me perdait et que le calme me sauverait.
Il fallait cesser de me débattre à la manière d’un homme pris de panique et me défendre à la manière d’un homme sûr de son droit, par écrit, par pièce, par démonstration ordonnée devant qui pouvait juger. Le silence apparent n’était pas une rédition. C’était le changement d’arme d’un homme qui, ayant compris la nature du filet, cesse de le tendre par ses propres soubresauts et cherche patiemment la maille par où le trancher. Serge, pendant ce temps, jouait auprès de tous le rôle du neveu admirable.
Il expliquait à qui voulait l’entendre que son pauvre oncle n’avait plus toute sa tête, qu’il avait fallu le protéger, prendre des mesures, que c’était un poids, mais qu’il le portait par devoir, par affection. Et les gens le plaignaient, l’admiraient. Autour de mon effacement, il avait tissé un récit qui le rendait naturel, nécessaire, méritoire. J’étais effacé et l’on applaudissait celui qui m’effaçait.
Il y a eu un moment où le découragement m’a submergé. Je me disais qu’un homme seul, sans enfant, sans force, contre un neveu jeune et rusé qui tenait tous les papiers, ne pouvait pas gagner. À quoi bon me débattre contre un papier qui me nie ? Autant se laisser effacer tout à fait.
Mais je me suis souvenu de tous ceux que j’avais aidés dans ma vie d’écrivain public, qui venaient à moi désespérés, écrasés par une décision, persuadés qu’ils étaient perdus, et à qui je disais : « Ne baissez pas les bras, il y a toujours un recours, un papier contre le papier, un droit qu’on peut faire valoir. » Je me suis dit que je devais me tenir à moi-même le langage que j’avais tenu à tant d’autres. Et je pensais à Suzanne, à la manière dont elle m’aurait regardé si je m’étais couché sans combattre. Je ne me défendais pas seulement moi.
Je défendais l’idée qu’un homme ne se laisse pas rayer du registre des vivants sans dire un mot. La première qui m’a rendu mon nom, ce fut Aurélie, la factrice. Le facteur qui avait refusé de me laisser signer était un remplaçant. Mais Aurélie, la factrice habituelle, celle qui portait mon courrier depuis des années et me connaissait bien, est revenue quelques jours plus tard.
Quand elle a vu sur sa tournée que mon courrier était désormais réexpédié à une autre adresse au nom d’un représentant légal, elle s’est étonnée. Elle me connaissait. Elle savait que j’avais toute ma tête. Alors au lieu de se taire, au lieu d’appliquer sans réfléchir la consigne de réexpédition, elle est venue m’en parler.
« Monsieur Deschamps, je comprends pas. Votre courrier doit maintenant partir à une autre adresse au nom d’un monsieur qui serait votre représentant. Est-ce que vous êtes au courant ? Est-ce que c’est vous qui l’avez demandé ?
» À ma stupeur, à mon trouble, elle a compris tout de suite qu’il y avait là quelque chose de grave et que le vieil homme lucide qu’elle avait devant elle n’était pas l’incapable qu’un papier prétendait. Elle a été la première à ne pas me traiter en effacé, la première à me rendre par sa question même ma qualité de personne. Sur ses encouragements et sur ma propre connaissance des papiers, j’ai entrepris de comprendre exactement ce qui m’était arrivé. Une mesure de protection laisse une trace, un dossier, une décision écrite qu’on peut demander à consulter.
Je me suis donc adressé au tribunal pour demander à voir mon dossier. Ce fut mon premier acte de reconquête. Le droit de consulter ce qui vous concerne, le droit de savoir de quoi l’on vous accuse, est la première marche de toute justice. Ce jour où j’ai tenu entre mes mains les feuillets qui m’avaient effacé, j’ai cessé d’être une victime dans le noir.
Je suis devenu un homme qui sait ce qu’il combat. Et ce que j’y ai lu, si accablant fût-il, m’a donné des armes. On y présentait de moi une image que je ne reconnaissais pas. Un vieillard isolé, désorienté, incapable de gérer ses affaires.
Et surtout, je voyais que la mesure avait été prise sans que je fusse vraiment vu, vraiment entendu. Je me suis d’abord adressé à un avocat, maître Lenoir, dont on m’avait dit du bien. Il m’a écouté, a examiné le dossier et m’a confirmé que la mesure prêtait à contestation. Un homme lucide, capable de gérer ses affaires, ne devait pas être sous tutelle.
Ce que Serge avait obtenu par la ruse, je pouvais le défaire par le droit. Puis sur son conseil et sur celui d’Aurélie, je suis allé à la gendarmerie. Ce que Serge avait fait n’était pas seulement une erreur à corriger. C’était une manœuvre frauduleuse pour s’emparer de mes biens en me faisant passer pour incapable.
L’adjudant Girard m’a reçu, m’a écouté, a pris ma plainte. Il m’a expliqué que tromper la justice pour obtenir une mesure de protection injustifiée pouvait constituer une fraude, un abus de faiblesse, une escroquerie que la loi punit. Le cœur de mon combat fut l’audience devant le juge. Maître Lenoir avait demandé que ma situation fût réexaminée et cette fois, contrairement à la première, j’étais là, bien présent, bien décidé à me faire entendre.
Le juge, un homme grave et attentif, m’a reçu, m’a écouté, m’a parlé longuement. Il m’a interrogé sur ma vie, mes affaires, ma compréhension des choses, mes souhaits. Et moi, vieil écrivain public, habitué toute ma vie à ces entretiens où se joue le sort des gens, j’ai répondu avec clarté, avec précision, avec cette maîtrise des papiers et des situations que quarante ans de métier m’avaient donnée. L’écart entre l’homme qu’on lui avait décrit et l’homme qu’il avait devant lui était tel qu’il ne pouvait pas ne pas le frapper.
Pour lever tout doute, une expertise a été ordonnée. Un médecin indépendant a été chargé d’examiner mon état. Son constat fut sans appel. J’étais lucide, sain d’esprit, parfaitement apte à gérer ma vie et mes biens.
Rien dans mon état ne justifiait qu’on me retirât la gestion de mes affaires. Mon bon sens, que Serge avait voulu retourner contre moi en le faisant passer pour du délire, éclatait au grand jour comme ce qu’il était. Sur la foi de cet examen et de ce que le juge avait constaté par lui-même, la mesure fut levée. Par cette décision, je redevenais aux yeux de la loi ce que je n’avais jamais cessé d’être en vérité : une personne à part entière, capable de recevoir son courrier, de signer son nom, de gérer ses biens, de gouverner sa vie.
Je ne saurais te dire ce que j’ai ressenti en sortant du tribunal ce jour-là, la décision en main. Après ces semaines où je m’étais senti effacé, nié, réduit à un fantôme dans ma propre vie, je tenais le papier qui me rendait à moi-même. Il y a des papiers qui tuent et des papiers qui rendent la vie. J’avais connu les premiers, je tenais enfin un des seconds.
Moi qui avais passé ma vie à obtenir pour les autres ces papiers qui rétablissent un droit, je tenais celui qui rétablissait le mien, le plus intime de tous. Le droit d’être moi-même. J’étais de nouveau le destinataire de ma propre vie. Restait la question de Serge, et elle était double.
Sur le plan des biens, il fallut reconstituer ce qu’il avait géré, dépensé, détourné pendant qu’il tenait, par son faux titre, les clés de ma vie matérielle. Une mesure de protection oblige celui qui l’exerce à rendre des comptes. Ce qui pouvait être récupéré le fut. Sur le plan de sa responsabilité, la justice suivit son cours.
Se faire désigner par tromperie le représentant d’un homme sain d’esprit afin de disposer de ses biens, ce n’est pas une petite faute. C’est un abus grave que la loi connaît et réprime sous les noms d’abus de faiblesse, d’escroquerie, de fraude. Confondu, il s’est d’abord défendu en prétendant qu’il avait agi pour mon bien, qu’il me croyait vraiment diminué. Mais ma lucidité éclatante devant le juge démentait sa version.
On ne prend pas pour un homme diminué celui que le juge trouve parfaitement lucide. Ce qui m’a fait le plus de peine dans toute cette affaire, ce ne fut pas la perte de mes biens, ni même l’effacement que j’avais subi. Ce fut de découvrir cela chez Serge, ce neveu que j’avais aimé comme un fils. On peut se relever d’avoir été trompé par un étranger.
On ne se relève pas tout à fait d’avoir été trahi par celui qu’on aimait comme son enfant. J’ai perdu de l’argent, du temps, ma tranquillité. Mais j’ai perdu surtout un neveu que j’aimais, ou plutôt l’image que j’en avais. C’est de cette perte-là que je ne guérirai pas, et je la porte non comme une rancune, mais comme un deuil.
Mais toute la famille ne m’avait pas trahi. Delphine, la sœur de Serge, ma nièce, elle aussi enfant de mon frère, vivait loin et elle avait cru, comme les autres, le récit de Serge. Elle n’avait pas cherché plus loin. Elle avait fait confiance à son frère comme on fait confiance au sien.
Quand la vérité a éclaté, elle a été bouleversée. Elle est venue de loin, elle a voulu comprendre, elle a lu, elle a vu, et elle a compris que son frère avait non pas protégé leur oncle, mais l’avait effacé et dépouillé. Elle s’en est voulu de m’avoir cru diminué, de n’être pas venue voir par elle-même. Je l’ai consolée, car elle n’était coupable que d’avoir fait confiance à son frère, ce qui n’est pas un crime.
Et dès qu’elle a su, elle s’est rangée à mes côtés sans hésiter. Elle a témoigné de ce que Serge avait raconté à la famille. De nièce lointaine et trompée, elle est devenue une nièce présente et fidèle. Ainsi, dans cette même famille dont m’était venu le mal me venait aussi un secours.
Serge, mon sang, m’avait effacé. Delphine, mon sang aussi, m’a rétabli. Aurélie, la factrice, est restée elle aussi dans ma vie. Elle passe me voir, prend de mes nouvelles, et chaque fois qu’elle me tend mon courrier à moi, à mon nom, ce geste si simple est devenu entre nous comme un petit rituel de victoire.
La preuve renouvelée que je suis bien le destinataire de ma propre vie. Aujourd’hui, chaque matin, je relève mon courrier à mon nom et je le lis et j’y réponds, s’il le faut, en homme libre qui reçoit et qui signe. Ce geste que je faisais autrefois sans y penser est devenu pour moi précieux, comme tout ce qu’on a failli perdre. On avait voulu m’effacer.
Me voici réinscrit entier dans le registre des vivants et des libres. Ai-je pardonné à Serge ? On me pose parfois la question et je réponds avec franchise. Je m’y efforce mais je n’y suis pas encore parvenu tout à fait.
Le pardon ne se commande pas. Il vient ou il ne vient pas. Ce que je puis dire, c’est que je ne lui veux pas de mal, que je souhaite qu’il prenne conscience de ce qu’il a fait. Mais tant qu’il s’obstine à se dire innocent, à jouer le neveu incompris, il n’y a rien à faire, car on ne pardonne pas à qui ne reconnaît pas sa faute.
J’ai laissé cette porte entrouverte sans savoir s’il la franchira jamais. Et je ne veux pas laisser la trahison d’un des miens empoisonner tout mon rapport aux autres. J’aurais pu, après cela, me méfier de tout le monde, me fermer, me durcir. J’ai choisi le contraire.
J’ai gardé ma confiance dans les gens de bien, dans Delphine, dans Aurélie, dans maître Lenoir. Et je me suis dit que pour un neveu qui m’avait effacé, il y avait tous ces gens qui m’avaient rétabli, et que le monde était fait de plus de mains qui réinscrivent que de mains qui rayent. Voici donc mes leçons tirées de cette épreuve. Ta qualité de personne est un bien qu’on peut te prendre.
Veille sur elle. Un changement dans ton courrier peut être le premier signe d’un effacement. Surveille ta boîte aux lettres comme tu surveilles ta porte. Nul ne peut être déclaré incapable sans être vu et entendu.
Si on l’a fait sans toi, c’est déjà une faute. Une décision injuste peut se contester. Une fausse tutelle peut se faire lever. Ta meilleure preuve contre une fausse incapacité, c’est de te faire voir et entendre.
Méfie-toi du piège où toute protestation de bon sens passe pour un délire. Ne reste pas seul. Une main secourable peut tout changer. La loi protège autant qu’elle peut nuire.
Elle est aussi ton recours. Distingue le proche trompé du proche coupable. Ne laisse pas la trahison d’un des tiens te voler ta foi dans les hommes. Et je voudrais dire un mot pour être juste.
Il existe des tutelles, des curatelles, des mesures d’accompagnement légitimes, utiles, protectrices, et il ne faut pas les confondre avec ce que Serge m’a fait. Quand un vieux ou un malade ne peut réellement plus gérer ses affaires, il est bon, il est nécessaire qu’un proche ou un professionnel soit désigné pour veiller sur lui. La différence est immense entre cette protection-là et le crime de Serge. La vraie protection s’applique à qui en a besoin, après qu’on l’a vu et entendu, pour son bien.
Le crime, lui, s’applique à qui n’en a nul besoin, en trompant sur son état, sans l’entendre, pour le bien non du protégé mais du protecteur. Ne confonds jamais les deux, mais ne laisse pas non plus le crime de quelques-uns jeter le soupçon sur le dévouement de tant d’autres. Ce qui m’a tenu debout dans cette épreuve, ce fut aussi la foi. Je ne suis pas un homme de grands discours sur le ciel.
Je suis un vieil écrivain public, un homme des mots et des papiers. Mais dans cette épreuve, c’est à quelques figures que je me suis tenu. Il y a d’abord saint Yves, que la tradition donne pour patron des juristes, des avocats et des juges, et qu’on appelle aussi l’avocat des pauvres. On raconte qu’ayant toute la science du droit, il choisit non de la vendre aux riches, mais de la donner aux pauvres qui n’avaient personne pour les défendre.
Il plaidait gratis pour la veuve et l’orphelin, il prêtait sa voix à ceux dont la voix ne comptait pour rien. Comment ne me serais-je pas senti proche de lui ? Il était le patron de mon métier, le saint des hommes de loi honnêtes et le défenseur des sans-défense. Dans mon épreuve, où tout se jouait devant la justice, c’est à lui que je me suis confié, et il me semble qu’il a veillé sur ma cause.
Il y a ensuite une parole des Proverbes qui a été mon réconfort : « Ouvre ta bouche pour le muet, pour la cause de tous les délaissés. » Je l’avais lue jadis comme une belle exhortation à la charité. Je la recevais maintenant comme une promesse faite à moi, le muet, le délaissé qu’on avait effacé. Elle me disait que Dieu voulait qu’il se trouvât des bouches pour parler à la place de ceux qu’on a rendus muets, des défenseurs pour les délaissés qu’on écrase.
Et cette volonté de Dieu, je la voyais s’accomplir sous mes yeux dans Aurélie qui s’était étonnée, dans maître Lenoir qui plaidait, dans le juge qui m’écoutait enfin. Et il y avait, plus intime encore, cette parole d’Isaïe que je me répétais dans mes nuits d’angoisse : « Ne crains rien, car je t’ai racheté. Je t’ai appelé par ton nom. Tu es à moi.
» Les hommes avaient effacé mon nom de mes papiers, mis un autre à ma place. Et Dieu, lui, me disait qu’il m’appelait par mon nom, que j’étais à lui, que nul ne pouvait m’effacer de son registre à lui. Quoi qu’on fît de mon nom sur les papiers des hommes, il restait inscrit là où nul ne pouvait le rayer. Cette pensée, au pire jour, m’a rendu ma dignité.
On pouvait m’effacer sur le papier. On ne pouvait pas m’effacer de l’amour de celui qui m’avait appelé par mon nom. Mon histoire est finie, ou presque. Je ne veux pas te laisser partir sans t’avoir dit ce que j’aimerais que tu emportes.
Si tu vois un jour un vieux dont un autre reçoit le courrier et gère les affaires sans qu’on sache trop comment, ne te dis pas que cela ne te regarde pas. Va voir s’il est bien encore le destinataire de sa propre vie. Une visite, une question, un refus de fermer les yeux peuvent rendre à un homme sa qualité de personne. Ne sous-estime jamais le pouvoir d’une main qui se tend.
Et si tu es toi-même ce vieux dont un autre s’occupe, garde, même si tu as besoin d’aide, un lien direct avec ce qui te concerne. Sache où va ton courrier, à quoi ressemblent tes comptes, ce qu’on décide en ton nom. L’aide qu’on accepte ne doit jamais devenir la dépossession qu’on subit. Veille de ta place à ce qu’il en soit ainsi, car c’est dans le glissement de l’aide à la mainmise que se logent tous les abus.
Que Dieu te garde, toi et les tiens. Et souviens-toi du vieil écrivain public qu’on avait rayé de ses propres papiers et à qui la vérité, quelques mains fidèles et la loi ont rendu son nom. Il est encore là. Et chaque mot que tu m’écris est comme une signature de plus au bas de la lettre de ma vie.
Une preuve que j’existe, que je suis quelqu’un, que je suis encore le destinataire de ma propre existence.


