« Deux chaises à porteur viennent de toucher le sol. Je connais déjà cette scène : dans quelques minutes, on m’humiliera devant toute la ville, puis je vivrai dix ans comme une morte qu’on a…

« Deux chaises à porteur viennent de toucher le sol. Je connais déjà cette scène : dans quelques minutes, on m'humiliera devant toute la ville, puis je vivrai dix ans comme une morte qu'on a...

Le jour de son mariage avec l’héritier du marquis de Pingsi, Yun Jeng croyait enfin échapper à sa condition de fille de marchand. Elle découvrit trop tard que son époux entendait prendre deux femmes le même jour, sous prétexte de perpétuer les deux branches de la famille. Humiliée, forcée d’accepter devant tous, elle vécut dix ans comme une veuve, dépouillée de sa dotte, obligée d’adopter le fils de la maîtresse de son mari. Pour finir, on l’empoisonna et on jeta son corps dans une fosse commune.

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Elle rouvrit les yeux au moment précis où les deux chaises à porteur touchaient le sol. La foule murmurait devant sa beauté, mais son futur époux ne cachait pas son mépris. Dans sa vie antérieure, elle avait encaissé les insultes sans broncher, espérant gagner le respect par la patience. Cette fois, elle jeta son éventail et dévoila son visage elle-même, défiant les conventions.

Pourquoi votre famille est-elle venue demander ma main ? lança-t-elle. Votre domaine serait-il si déchu que vous ne trouviez aucune épouse de votre rang ? À moins que vous ne soyez incapable de satisfaire une femme ?

Devant l’assistance stupéfaite, elle répliqua à chaque attaque. Quand on tenta de la faire taire, elle exhiba son contrat de mariage et celui de la rivale, demandant au vice-ministre des Rites comment un homme pouvait avoir deux épouses légales dans un pays où la loi n’en autorisait qu’une. La foule comprit le piège : le marquis avait voulu duper tout le monde, et la jeune mariée ne se laisserait pas faire. Elle annonça alors qu’elle offrait la moitié de sa dotte, soit des dizaines de millions, à la cour pour financer l’armée.

À la seule condition que l’empereur lui envoie deux gouvernantes du palais pour lui enseigner les bonnes manières. Le ministre accepta, impressionné par tant de générosité, et la salua comme une stratège. La cérémonie put commencer, mais l’héritier prétendit soudain être malade et proposa qu’un coq prenne sa place. Yun Jeng fit semblant de s’évanouir, feignant une constitution fragile.

Le marquis, furieux, ordonna qu’on lui fasse boire un tonique revigorant. Elle refusa, affirmant que le breuvage était empoisonné. Les menaces fusèrent : on évoqua la sécurité de ses parents. Elle contre-attaqua en déclarant devant tous que si elle disparaissait, l’autre moitié de sa dotte reviendrait au prince Rui, le redoutable chef du bureau de la Surveillance, craint de tout l’empire.

Le prince Rui entra à cet instant, vêtu de noir, glaçant l’assemblée. Il avait entendu parler de la tentative d’empoisonnement et du mariage forcé. En quelques mots, il retira à l’héritier sa place dans les gardes impériales et le bannit de toute fonction officielle. Le marquis, terrifié, supplia, mais le prince se tourna vers Yun Jeng.

Elle lui remit l’inventaire de sa dotte et son testament, lui confiant sa fortune s’il lui arrivait malheur. Surpris par tant de confiance, il lui offrit en retour un jade, gage d’une aide unique en cas de danger. Le mariage fut consommé de force, mais Yun Jeng refusa de s’incliner devant l’héritier. Elle exigea que sa servante tienne une poule à sa place, rendant à son époux l’humiliation qu’il lui avait infligée avec le coq.

La cérémonie s’acheva dans les rires étouffés, et elle fut conduite dans une cour délabrée, le poulailler, comme on disait. Loin de s’en plaindre, elle y vit une occasion. Désormais, elle ne dépendrait que d’elle-même. Sa servante fidèle, Tunuo, resta à ses côtés.

Chunlan, celle qui l’avait trahie dans sa vie antérieure, tenta de se faire bien voir en proposant d’offrir les trésors de la famille pour gagner les faveurs des beaux-parents. Yun Jeng la fit gifler sans ménagement. Elle ne voulait plus jamais revoir cette traîtresse. Les deux gouvernantes envoyées par l’empereur arrivèrent enfin.

Elles étaient pauvres, disgraciées, méprisées par la cour. Yun Jeng les soudoya généreusement, leur promit un avenir doré, et elles devinrent ses épées. Elle leur confia la gestion des comptes et des affaires extérieures. La cour se referma, isolée, parfaite pour ses plans.

L’héritier, poussé par son père, vint réclamer sa nuit de noces. Yun Jeng fit préparer une bassine d’eau sale et le fit attendre derrière la porte close, se moquant de lui. Dans sa vie antérieure, elle avait souffert toute la nuit seule. Cette fois, ce fut lui qui trépigna en vain.

Au petit matin, une scène étrange se déroula : le prince Rui entra dans sa chambre, affirmant avoir été empoisonné par un venin de passion. Il exigea qu’elle se donne à lui. Elle refusa, puis finit par accepter, troublée. Au réveil, elle crut avoir rêvé, mais le jade qu’il lui avait offert était toujours là.

Le banquet de famille fut un nouveau champ de bataille. La marquise voulut l’envoyer s’agenouiller au temple ancestral. L’une des gouvernantes s’interposa, rappelant l’autorité impériale. Yun Jeng refusa de s’incliner, refusa d’être inscrite dans le registre des Jang, refusa même d’offrir des cadeaux dignes de sa fortune.

Elle humilia ses beaux-parents avec des présents dérisoires, prétextant que sa belle-sœur avait fixé les règles. La famille comprit qu’elle ne se laisserait plus jamais manœuvrer. On tenta de lui confier la gestion du foyer, un piège pour la vider de sa dotte. Elle s’en défendit avec habileté, feignant l’incompétence et retournant chaque proposition contre ses adversaires.

Elle savait que le marquis et sa famille voulaient sa fortune, mais elle avait d’autres projets. Elle quitta le domaine pour se rendre au temple Wangju, où elle savait qu’un enfant serait enlevé le lendemain : le petit-fils du célèbre médecin fantôme. Dans sa vie antérieure, sa rivale Yiyan avait organisé un faux sauvetage pour gagner la reconnaissance du médecin. Yun Jeng arriva avant elle, démasqua le ravisseur, identifia avec une précision étonnante les incohérences de la mise en scène, et sauva l’enfant elle-même.

Le petit-fils, reconnaissant, devint son allié, et le médecin fantôme lui voua une gratitude éternelle. Yiyan, furieuse, tenta de retourner la situation, mais Yun Jeng avait préparé le terrain. Elle confronta sa rivale devant témoins, exigeant qu’elle prête serment. Yiyan préféra se jeter contre un pilier pour se donner l’air d’une victime.

La foule, trompée, commença à la plaindre. Mais Yun Jeng, aidée du prince Rui, rétablit la vérité et fit arrêter les complices. À son retour au domaine, elle découvrit que l’héritier avait volé une partie de sa dotte, dont des trésors destinés à l’impératrice. Elle provoqua sa colère, le fit tomber dans un piège, et le prince Rui vint récupérer les biens volés au nom de l’empereur.

L’héritier fut déchu de son titre, le marquis confiné chez lui, et Yun Jeng nommée chef de comté, titre officiel du troisième rang. La famille Jang s’effondrait. L’empereur, impressionné par son talent pour les affaires, lui confia l’organisation d’une vente aux enchères de sa dotte. Elle transforma l’événement en triomphe, vendant à des prix exorbitants des objets ordinaires, puis inventant un nouveau concept : les droits d’exploitation exclusifs par région pour un savon de sa création, développé avec le médecin fantôme.

Les enchères s’envolèrent. Le trésor royal se remplit, et Yun Jeng devint indispensable. Elle demanda alors le divorce, mais l’empereur refusa : dans cet empire, le divorce n’existait pas, seule la mort pouvait séparer les époux. Elle ne se découragea pas.

Devant la cour réunie pour juger la famille Jang, elle prouva que son mariage n’avait jamais été valide : elle ne s’était jamais prosternée avec l’héritier, une servante tenant une poule avait fait la cérémonie à sa place, et son nom ne figurait pas dans le registre ancestral. L’empereur, pressé par les caisses de l’État, déclara l’engagement nul et sans valeur. Yun Jeng était libre. L’héritier, fou de rage, attaqua le cortège impérial dans un dernier sursaut.

Il fut arrêté, jugé, et envoyé servir comme simple palefrenier dans les écuries familiales. Le marquis, accusé de trahison, fut emmené par les gardes. La famille Jang s’effondra enfin, et Yun Jeng, nommée princesse de comté avec sa propre résidence, put contempler sa vengeance accomplie. Mais le prince Rui, qui l’avait protégée depuis le début, lui avoua ses sentiments.

Il l’avait entendue, un soir, murmurer qu’elle l’aimait. Elle avait fait semblant d’être évanouie pour éviter de répondre, mais il la tenait désormais par la main. Sa vie passée avait été si cruelle, si solitaire. Cette fois, peut-être, elle pouvait s’autoriser un peu de douceur.

Elle sourit, tandis que la lumière du matin éclairait son nouveau domaine. Sa nouvelle vie commençait vraiment.