Elle ouvrit les yeux dans un corps qui n’était pas le sien, alourdi par une grossesse arrivée à terme, et comprit immédiatement que l’explosion de son laboratoire l’avait projetée dans un passé brutal. Autour d’elle, une famille qu’elle ne connaissait pas la traitait comme une moins que rien. Sun Mengjia, la jeune fille dont elle occupait désormais la place, avait commis l’irréparable : une grossesse hors mariage. Les siens, les Sun de la troisième branche du manoir du marquis de Changan, l’avaient bannie et couverte de honte.

Après des années d’exil dans le Nord, une amnistie impériale leur permettait enfin de rentrer dans la capitale, mais la jeune femme, elle, restait un fardeau. La douleur la plia en deux. Elle comprit ce qui se passait, seule, dans une pièce misérable, sans aide ni compassion. L’accouchement fut brutal.
Lorsqu’elle tint enfin son fils contre elle, un frêle nourrisson qui semblait déjà lutter pour survivre, elle murmura, encore épuisée : « On va s’en sortir, toi et moi. » Elle tenta d’entrer dans son laboratoire, celui qui l’avait suivie à travers les siècles. Les portes refusèrent de s’ouvrir pour elle, mais son esprit toucha quelque chose. Les médicaments, les réserves, tout était là, inaccessible à son corps mais présent.
La matrone de la famille, une femme sèche et dure, entra sans ménagement. « Garçon ou fille ? » demanda-t-elle sans regarder l’enfant. À la réponse, elle déposa un bol de nourriture froide et lança : « Mange.
Demain, on reprend la route. N’espère pas que nous t’attendions. » La jeune mère répondit d’une voix ferme : « Partez sans moi. J’ai besoin de quelques jours de repos.
» La mère de Sun Mengjia, une femme nommée Madame Chen, explosa : « Tes papiers sont en notre possession. Si tu ne nous suis pas, tu n’existeras plus aux yeux de la loi. »
La menace était réelle. Ici, une femme seule sans registre d’état civil n’avait aucun droit.
Elle se tut, mais son regard avait changé. Quelque chose clochait dans cette famille, dans cette mère qui ne montrait aucune tendresse. Elle se promit de découvrir la vérité. Une nuit, sous une pluie battante, un inconnu et son serviteur cherchèrent refuge.
L’homme, élégant et fragile, semblait amnésique. Son visage lui parut étrangement familier, sans qu’elle pût dire pourquoi. Il lui offrit des vêtements secs et une couverture pour son bébé, puis disparut à l’aube. Elle ne le revit pas avant longtemps, mais il laissa une impression profonde.
Sa belle-mère n’arrêtait pas de la surveiller, avec un regard mauvais. Un jour, elle surprit une conversation qui confirma ses soupçons : Madame Chen n’était pas sa vraie mère. Des mots comme « échange » et « terre du Nord » flottèrent dans l’air. « Cette fille n’est pas de notre sang, c’est pour cela qu’on ne lui doit aucune pitié », disait-on.
Elle ne dit rien, mais garda ces paroles précieusement. Dans la capitale enfin, la famille Sun récupéra une demeure délabrée. Pour elle, pas de chambre : un bûcher froid où elle s’installa avec son fils. « Ce n’est pas grave, mon petit, on survivra », murmura-t-elle.
Son entrepôt avait lui aussi traversé le temps, rempli d’engrais, de semences et de provisions. Elle avait de quoi nourrir son fils et, peut-être, bâtir une fortune. Un jour, elle croisa de nouveau l’inconnu de la pluie. Il la reconnut.
« Puis-je vous demander un service ? » dit-elle. « Ma famille me traite comme une esclave. Rachète-moi.
Peu importe le prix, je te rembourserai. » L’homme, que l’on nommait Tang Ziling, accepta sans hésiter. Madame Chen, avide, vendit sa propre fille pour cent pièces d’argent. « Tu es libre », lui lança-t-elle avec un rictus.
Tang Ziling l’installa dans sa demeure et fit établir ses papiers : Chen Fei’er, veuve, mère d’un fils nommé Fubao. Le père de l’enfant demeurait inconnu, et elle comptait bien le laisser ainsi. Mais Tang Ziling, curieux, remarqua le pendentif en jade qu’elle portait autour du cou. « Ce pendentif m’appartient, dit-il.
C’est moi qui vous l’ai donné, autrefois. » Elle haussa les sourcils. « Autrefois ? » Il expliqua qu’il avait perdu six mois de mémoire.
Le jour où il l’avait vue accoucher dans ce temple en ruine, il avait dû être là. « Cet enfant est peut-être le mien », souffla-t-il. Elle ne voulait pas s’attacher. « Je n’ai pas de sentiments pour vous.
» Il répondit, calme : « Épouse-moi. Pour Fubao. Pour que personne ne le traite d’enfant illégitime. » Elle posa ses conditions : pas de concubine, pas de partage de lit sans amour véritable, et un acte de divorce écrit d’avance en cas de manquement.
Il accepta tout. « Je suis un homme de parole. »
Le jour du mariage, la famille Sun tenta un dernier mauvais coup. Sun Mengjia, vêtue d’une robe identique à la sienne, voulut se faire passer pour la mariée.
Mais Chen Fei’er, méfiante, avait prévu le coup. Elle surgit au dernier moment et remit les choses en ordre. « Ce certificat porte mon nom, pas le vôtre », dit-elle froidement. Les fauteurs de troubles furent chassés, et la cérémonie eut lieu.
Duc Tang, le père de Tang Ziling, refusa d’abord de reconnaître cette union. « Une veuve avec un enfant, jamais ! » Tempêta-t-il. Mais l’empereur lui-même, informé des bons services de la nouvelle mariée, accorda son approbation.
Tang Ziling obtint un poste au département de l’agriculture, et Chen Fei’er mit ses compétences au service du ministère. Ses engrais firent des merveilles : les terres produisaient dix fois plus. L’empereur, ravi, éleva Tang Ziling au rang de marquis. C’est alors que les secrets commencèrent à éclater.
La véritable identité de Chen Fei’er n’était pas celle d’une servante. Elle découvrit, grâce à des tests qu’elle effectuait secrètement dans son laboratoire, qu’elle était la fille légitime du prince de Jing, disparue à la naissance. L’enfant échangé par une nourrice nommée Yunyang, manipulée par Duc Tang, n’était autre que la propre fille du duc. Tang Ziling, lui, n’était pas le fils de Duc Tang.
Il était le fils d’un empereur et d’une princesse Xianbei, ce qui faisait de lui un membre de la famille impériale. Duc Tang, trahi et désespéré, monta une rébellion. Il fit enlever le couple pour faire pression sur l’empereur. Mais Chen Fei’er, habituée aux situations impossibles, s’échappa grâce à son laboratoire et retrouva son mari.
Tang Ziling, soumis à un poison qui effaçait la mémoire, fut sauvé par les traces de cette science du futur qui couraient encore dans ses veines. La mère biologique de Tang Ziling, une princesse Xianbei, tenta de le ramener dans la steppe, mais il refusa. « Ma place est avec ma femme et mon fils. »
La rébellion s’effondra après que Chen Fei’er et Woodan, le garde loyal, utilisèrent un gaz incapacitant, retournant le camp ennemi sans verser une goutte de sang.
Général Cui captura Duc Tang, qui fut exécuté pour trahison. Le couple retrouva sa vie simple, mais l’empereur reçut un jour une confidence troublante. Chen Fei’er, dans son laboratoire, fit un test sur son fils Fubao. Le résultat laissa l’enfant parler d’une vie passée.
Fubao, à sa grande surprise, était la réincarnation de l’ancien empereur. L’empereur, stupéfait, finit par accepter la chose avec sagesse : « Fubao est mon père, réincarné. Je le protégerai comme tel. » Il reconnut Tang Ziling comme prince, légitimant toute la famille.
Chen Fei’er acheva son mariage, entourée de ceux qu’elle aimait. Woodan veillait sur eux, et Fubao, ce petit prodige, apprenait déjà à gouverner. Un soir, Tang Ziling lui demanda : « Qui es-tu vraiment ? » Elle sourit et répondit : « Je viens d’un autre temps.
Mais ici, je suis à ma place. » Il prit sa main, leur fils entre eux deux, et ne posa plus de question. La famille était enfin réunie, et le monde pouvait bien continuer à tourner : ils savaient, eux, où était leur bonheur.


